CHAPITRE V
Conclusion.
Comme je sortais avec Guillaume de la chambre de César, Leblond vint à ma rencontre. Il arrivait à l'instant de Paris. Il savait déjà la mort de mon cousin César. Il m'aborda d'un air de douleur. 11 essayait de pleurer. Il me demanda, si, dans cette triste circonstance , son zèle ne pouvait pas être utile. Il offrit de se charger de tous les détails des funérailles,. Je jetai sur lui un regard de mépris et de courroux; puis, ne pouvant' encore surmonter toute ma faiblesse, je priai Guillaume de m'aider à me délivrer de mon valet. M. Leblond fut congédié. Guillaume , toujours généreux, le traita mieux qu'il ne méritait ; mais il lui fut sévèrement défendu de se présenter devant nous. 11 est retourné à Paris, où il sert une
vieille femme presque en enfance. Ce garçon a une prédilection particulière pour les maîtres âgés et sans enfants, qui sont dans le cas de faire des testaments.
« Mon ami », drs-je à Guillaume en revenant d'accompagner à son dernier asvle la dépouille mortelle de mon cousin César, «quel meilleur moyen cVlioo norer la mémoire de notre parent que de nous hâter k d'exécuter les promesses que nous lui avons faites?»
Eugène Delocme, plus épris que jamais , fit le voyage de Paris. Il vit ma fille, il vit Fanchette et sa tante. La vieille demoiselle Brigitte fut séduite par l'air de qualité du fils de Guillaume. 31a fille crut ne pas manquer à ses devoirs en aidant ce jeune homme à obtenir de Fanchette l'aveu qu'il était aimé. « M. Delorme », dit cette jeune fille, en abandonnant sa main au fils de Guillaume , « je n'accepte les bienfaits de l'ami de « votre père que pour vous rendre votre part dans « son héritage. » Au comble de la joie, et jaloux d'assurer le bonheur de Charles et de Julie, le fils de Guillaume partit pour Nantes. Il courut chez le négociant dont Charles était le caissier. Ce jeune homme, en quittant Rouen , s'était embarqué sur un corsaire de Dieppe, en qualité de secrétaire; il avait été ensuite commis facteur sur un bâtiment marchand : partout il s'était bien conduit. Son négociant venait de lui accorder un intérêt dans sa- maison. Eugène Delorme le trouva surpris, touché, comme en délire d'amour et de reconnaissance; il pleurait mon cousin César; il bénissait sa mémoire. Il m'adressait, comme -I j'eusse été présent, les plus tendres et les plus vifs remercîments. Il interrogeait avec inquiétude Eugène
Delorme, pour savoir s'il devait accepter mes bienfaits; et quand celui-ci lui eut repété que son père, que sa mère , que sa sœur et mon cousin César au lit de la mort , avaient trouvé justes et délicates les dispositions de mon testament : «Ah! mon cher oncle», s'écria-t-il , en embrassant joyeusement le fils de Guillaume , «partons, partons sur-le-champ, courons « nous précipiter aux genoux , dans les bras de nos « généreux amis. Hélas ! pourquoi faut-il que ce bon « M. César, dont les conseils ont amené notre félicité, « ne. puisse aussi en être témoin ? »
Toutes ces chères personnes arrivèrent bientôt auprès de nous. Ma fille elle-même était du voyage. Désirant vivre auprès de son père et de sa chère Fanchette , elle avait sollicité, elle avait obtenu de l'autorité ecclésiastique la permission de quitter son couvent, pour entrer à celui de Notre-Dame-des-Anges de Coutances.
Jamais je n'ai éprouvé de plus douce et de plus complète jouissance que celle dont mon cœur se sentit rempli au moment où Charles et Fanchette , m'appelant du tendre nom de père, m'exprimèrent leur reconnaissance. Une égale reconnaissance brillait dans les yeux de Julie et d'Eugène Delorme. C'est alors que j'éprouvai combien Guillaume et César avaient eu raison de me dire et de me répéter que le vrai bonheur est dans nos affections. Il faut aimer; il faut être aimé : on jouit mieux, on souffre moins.
Quel beau jour pour nous tous que celui où Guillaume maria son fils à Fanchette , et sa petite-fille à Charles! Il voulut que cette double cérémonie fut célébrée le jour même de l'anniversaire de son mariage.
Trente-huit ans auparavant, au même jour, à la même heure, ma cousine Laure avait épousé Guillaume, et Thérèse Delorme, sœur de Guillaume, avait épousé le fermier Jean Morin. Cette bonne femme, depuis long -temps gnmd'mère comme ma cousine Laure, était venue de S.-Lô avec son mari. Nous avions de plus Pierre Delorme , le frère de Guillaume , sa femme, leurs enfants et leurs petits-enfants, en sorte que la grande galerie de mon château suffit à peine pour les convives. Quels doux souvenirs cette double noce rappelait à ces bonnes gens! Ceux qui s'offraient à mon esprit n'étaient pas tous aussi agréables. Trente-huit ans auparavant, au même jour, à la même heure, j'étais arrivé comme un frénétique à Coutances , et , poussé par un orgueilleux dépit bien plus que par un sincère amour, j'aurais troublé la noce de mon ami Guillaume, si mon cousin César ne se fût emparé de moi. Je chassai ces tristes idées, et je me livrai tout entier à la joie. 11 n'y avait plus de différence entre le seigneur et son fermier, entre M. le baron et les paysans. Nous étions tous amis, tous parents. Charles et Fanchette s'étaient habitués à me nommer leur père , et je croyais encore avoir une famille. La personne la plus contente et la plus fière de la noce , sans en excepter les mariés , c'était Laure , la bonne grand'maman , qui mariait le même jour son fils et sa petite-fille.
Quinze mois se sont déjà écoulés , depuis ces heureux mariages, et les espérances que nous avions conçues se sont déjà réalisées. Charles et Julie, Eugène Delorme et Fanchette, continuent de s'aimer; et, comme leur amour est fondé sur l'estime , il n'est pas à craindre
qu'il s'affaiblisse. Eugène Delorme vient d'être nommé major de son régiment; Charles s'est remis à la tête de la manufacture de Guillaume , qui continue de prospérer. Il y a cinq mois que Fanchette est accouchée d'un garçon dont je suis le parrain; Julie est grosse, on espère qu'elle aura une fille, et déjà l'on pense à la marier un jour au fils de Fanchette.
Je me sens encore assailli parfois de quelques folles idées, de quelques ridicules tentations. Mais le souvenir de mon cousin César , une visite au couvent de ma fille, un mot de Guillaume, un regard de Laure ou de madame Dervière , une caresse de Julie ou de Fanchette, les bons soins que me prodiguent Charles et Eugène Delorme , leur amitié , leur reconnaissance , l'aspect de leur amour et de leur bonheur, me rendent bientôt à la raison.
En relisant la liasse de papiers que mon cousin César nous a remise un moment avant sa mort , je me suis senti frappé des observations faites par ce respectable parent sur les événements de notre vie; j'ai pensé que peut-être le récit de ces événements serait utile et intéressant, et, profitant de l'écrit que nous a laissé César , j'ai tâché de raconter non-seulement les faits , mais encore ce qui s'est passé en nous-mêmes, les motifs qui nous ont déterminés , et les impressions que nous avons reçues au moment où les faits sont arrivés.
Que conclure de mon livre ? Rien de bien neuf sans doute; mais aussi rien qu'il ne soit bon , je crois, de dire et de répéter : que nous changeons avec l'âge de goûts, de penchants et de passions; que notre propre intérêt doit nous porter à tourner ces goûts, ces pen-
chants, ces passions vers un but noble, généreux, et utile aux autres : qu'il est sage de se tenir en garde contre les vices et l'égoïsme de beaucoup d'hommes ; mais qu'il serait injuste de les envelopper tous dans cette défiance, qui nous conduirait nous-mêmes aux vices et à l'égoïsme: que ce monde est mêlé de bons el de méchants, de sages et de fous, de faibles et de forts, de sots et d'hommes d'esprit; que les sages ont leurs moments d'erreur, les fous leurs moments de raison, les faibles leurs accès de courage, les forts leurs instants de faiblesse, les sots des lueurs d'esprit, les gens d'esprit quelques éclipses de bon sens; que le plus heureux, c est le plus vertueux, et que le plus vertueux est celui qui a les plus longs et les plus fréquents intervalles de sagesse, de courage et de bonté.