‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 53 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Evénement qui rend Eugène à la raison.

Nous vovageàmes presque aussi rapidement qu'au temps de notre jeunesse. Le nègre d'Eugène Delorme nous faisait préparer des chevaux, et veillait à ce que nous fussions commodément placés dans la voiture et bien servis dans les auberges. Il avait pour moi autant

de soin que pour le père de son maître. Il savait que c'était un des plus sûrs moyens d'être agréable à Guillaume et à son fils.

Nous fûmes tristes et silencieux pendant toute la durée de la route. Guillaume et moi , plongés dans de sombres pensées , nous semblions désirer et craindre de nous faire des questions et des confidences. Nous nous parlions et nous nous répondions avec tendresse ; mais les questions et les réponses arrivaient avec une espèce d'hésitation. Nous étions préparés à la mort de mon cousin César ; il avait quatre-vingt-cinq ans ; mais l'idée que nous allions voir pour la dernière fois cet excellent ami n'en était pas moins douloureuse. «Hélas! me disais-je , « privé d'enfants, je dois sentir bien plus cruellement « que Guillaume la perte dont nous sommes menacés. « Il ne me reste pas lés mêmes consolations. » Je repassais dans ma mémoire tous les événements de ma vie. Oh! comme alors toutes ces actions dont jadis j'avais été si vain me paraissaient petites et ridicules ! Mais c'était sur-tout des erreurs de ma vieillesse que je me sentais honteux. Je pensais à ce qui venait de se passer au couvent de ma fille; je pensais à mes prétentions successives sur madame Dervière , sur Julie , sur Fanchette , qui avaient empêché le bonheur de Charles , qui avaient failli troubler celui d'Eugène Delorme. A mon âge, me trouver tour à tour rival de ces deux jeunes gens! « Guil- « laume a raison sans doute : le bonheur est dans nos af- « fections; mais il ne suffit pas d'aimer, il faut savoir « se faire aimer. Or, est-ce comme amant, est-ce comme « époux que je peux aujourd'hui conquérir l'affection « des jeunes personnes? Est-ce, en contrariant le?

« vœux des enfants de mes amis que je peux conserver i leur amitié ? »

Nous arrivâmes pleins d'inquiétude à la maison de campagne de Guillaume ; c'était là que mon cousin César était tombé malade. 11 vivait encore. La première personne que nous rencontrâmes , ce fut Eugène Delorme. Je n'avais pas encore vu le fds de Guillaume. Sa jeunesse , sa noble et belle figure , me firent encore plus sentir combien il était ridicule à moi d'être son rival. Il avait reçu la lettre de Guillaume ; il savait que j'avais été sur le point d'épouser Fancbette. Il ne m'en accueillit pas moins avec une cordiale amitié : il voyait en moi l'ami de son père ; et d'ailleurs la mort proi haine de notre vieil ami suspendait, pour ainsi dire, tous ses autres sentiments. Il se bâta de nous conduire à l'appartement de mon cousin César.

Nous nous attendions à voir un triste et lugubre tableau ; nous vîmes un spectacle touebant , noble , fait pour élever l'ame et même pour la consoler. Oui, la mort douce et paisible d'un octogénaire qui fut bon , juste et sage, nous porte à des méditations salutaires, bien plus qu'à de pénibles regrets. Il a fourni sa carrière. Nous nous reproebonsde n'avoir pas vécu comme il a vécu ; nous projetons d'employer les jours qui nous restent comme il a employé les siens ; nous désirons mourir un jour comme nous le voyons mourir.

César ne se débattait pas contre la mort ; il l'attendait et la voyait venir sans effroi. Ses forces physiques, diminuées depuis long-temps par son grand âge, s'anéantissaient par degrés ; ses forces morales semblaient s'en augmenter. Sa raison brillait d'un plus grand éclat.

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Quelque temps auparavant j'avais méprisé ses conseils, comme ceux d'un vieillard dont l'esprit avait baissé. « Mon pauvre Eugène , m'avait-il dit en souriant , tu « me crois en enfance , et tu oublies que tu as vécu « dans une enfance perpétuelle. » Cette fois j'approchai de lui avec respect. Il s'était acquitté des devoirs de la religion ; c'était un exemple , avait-il dit , qu'il croyait devoir aux habitants de Coutances. La femme , la fille et la petite-fille de Guillaume étaient réunies autour de son lit. Sa dernière gouvernante, depuis vingt-cinq ans à son service , soutenait les oreillers sur lesquels sa tête s'appuvait. «Ah! grâce au ciel», s'écria-t-il , dès qu'on lui annonça notre arrivée , « je ne partirai pas sans leur « adresser mes adieux. » Il nous fit asseoir, Guillaume et moi , aux deux côtés de son chevet ; Julie fondait en larmes ; sa mère la supplia de se retirer ; elle obéit ; mais la pauvre enfant resta dans la chambre voisine , prêtant l'oreille et livrée à la plus amère affliction. Les derniers moments de mon cousin César lui rappelaient les derniers moments de son père.

«Mes amis, nous dit César, depuis l'âge de vingt « ans, je n'ai pour ainsi dire vécu que par vous et pour «vous. Averti, presque à chaque pas que j'ai voulu « faire dans le monde , qu'il était prudent de m'en « éloigner , j'ai passé ma vie à vous aimer et à vous « observer. C'est à vous et aux vôtres que j'ai dû mes « espérances et mes craintes, mes peines et mes plaisirs. «Mon cher Guillaume, ta vie honorable et vertueuse « m'a donné une longue et pure joie, et je te remercie « de continuer à me rendre heureux jusqu'à mon der- « nier soupir. Mais toi , mon cher Eugène , dont la vie

« tumultueuse et dissipée à cause mes seules peines , « toi que je soupçonne d'avoir provoqué la fuite de « Charles, toi qui as eu la folie de vouloir épouser la « jeune fille aimée du fils de Guillaume , au moment où a je vais vous quitter, fais-moi goûter aussi quelque « bonheur; promets-moi que tu ne troubleras plus le «bonheur de tes amis; et que j'emporte la certitude « que tous, vous vous conduirez bien quand je n'y <( serai plus. »

L'espèce de solennité que César avait mise à son discours, la force (famé et d'amitié qu'il manifestait en s'occupant des autres à l'instant où lui-même touchait au ternie de sa vie, les circonstances qui avaient précédé et la circonstance où nous nous trouvions, nous firent à tous une profonde impression. Le fils de Guillaume exprimait à César sa reconnaissance. Madame Dervière lui jurait qu'elle rendrait sa fille heureuse. Guillaume et Laure se rappelaient que c'était aux conseils de César qu'ils avaient dû le bonheur de toute leur vie; ils lui promettaient qu'ils suivraient religieusement ceux qu'il leur donnait encore; et moi, rougissant de mes fautes et ne craignant plus de montrer ma honte, je m'accusai, en gémissant, d'avoir écrit à Charles la lettre qui l'avait engagé à partir; je renonçai à mon fol amour pour Fanchette ; je promis à César d'employer tous les moyens qui seraient en mon pouvoir pour réparer le mal que j'avais fait , et pour contribuer au bonheur de Guillaume et de ses enfants. A ces promesses unanimes de nous conduire suivant ses désirs, une douce sérénité vint ranimer les yeux à demi éteints de mon cousin César.

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On lui annonça que les notaires qu'il avait mandés étaient arrivés. « Oui , mes amis » , nous dit-il , voyant notre surprise , « je tremblais de mourir sans revoir « Eugène et Guillaume , et je voulais faire un testament; «je voulais, par les conseils et l'exemple que cet acte « aurait renfermés , vous dicter vos devoirs réciproques. « Mais vous voilà ; vous me promettez de remplir mes « vœux et je crois à votre parole. Ma bonne vieille « gouvernante est ma seule domestique; je l'ai grondée « quelquefois; elle me l'a bien rendu. Je ne suis pas « inquiet de son sort après moi ; je la confie à votre « amitié. Ma petite fortune, suivant les lois, doit se « partager entre Eugène et ma cousine Laure. Un jour « elle reviendra tout entière aux enfants de Guillaume. « Cette fortune est trop médiocre pour que l'usage « que j'en pourrais faire eût quelque influence sur vos « résolutions. Je compte bien plus sur les promesses que « je viens de recevoir. Ainsi je ne ferai point de testa- « ment. Congédiez les notaires. » — « Arrêtez !»m'éeriaije , ému , exalté , transporté , « j'ai la volonté bien sincère « de réparer tous mes torts envers Charles , envers « Fanchette , envers vous tous ; mais , depuis que « j'existe , vous m'avez vu varier dans mes passions et « dans mes desseins. J'apprends enfin à douter de moi, « à me craindre , et je veux me lier moi-même contre « les nouvelles extravagances auxquelles je serais tenté « de me livrer. Oui , je sens que je ne reviendrai pas « sur des engagements pris en votre présence à tous , « dans un moment aussi solennel. Faites entrer les « notaires. C'est moi qui vais faire mon testament. » — « Eh bien! soit, dit César; tu ne peux avoir dans cet

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a instant que des intentions généreuses. En me les « faisant connaître , tu ajoutes une nouvelle consolation « à celles que j'éprouve déjà.»

On introduisit les notaires, et je leur dictai mes volontés. «Puisque Dieu, clans sa colère, leur dis-je, a « voulu me retirer mon fils ; puisque, dans sa miséri- « corde , il a conduit ma fille dans une pieuse retraite, « et puisque la fortune de mon ami Guillaume est suf- « fisanle pour ses enfants, mes héritiers naturels après (( leur mère, j'institue Charles Duverdier et Françoise « Belmont mes légataires universels ; puisse la fortune « que j'assure aux enfants des amis de Guillaume conte tribuer à surmonter leurs scrupules, et à leur per- « suader qu'ils sont dignes de s'unir aux objets de leurs «affections. » A. ces mots, Guillaume et sa famille me comblèrent de remercîments. Ils semblaient tous enrichis par ce testament qui les déshéritait. Laure et Guillaume me prirent affectueusement la main. Madame Dervière témoigna le plus grand désir de connaître l'intéressante Fanchette. Le fils de Guillaume m'appela le digne ami de son père. Julie, qui avait entendu tout ce qui s'était dit, ne put résister à son émotion, et vint en pleurant, assurer de sa reconnaissance son cousin Eugène et son cousin le bossu.

César exigea que nous écrivissions sur-le-champ ce qui venait de se passer à ma fille, à Fanchette et à sa tante. « Que ne pouvez-vous aussi écrire à Charles!» nous dit-il. « Mais où est-il? personne ne le sait. » — «Je le sais moi! s'écria Julie. » — «Tu lésais!» s'écrièrent à la fois Guillaume, Laure et madame Dervière. —

Eh! oui ; il y a quinze jours, chez cette bonne Mar-

«guérite, à qui M. Charles a fait tant de bien

« Quelle fut ma surprise! Je reconnais son écriture sur « l'adresse dune lettre dont la pauvre femme me prie «de lui faire lecture : il lui envoyait quelques se- « cours par la poste; il la suppliait de ne dire à per- « sonne qu'il lui avait écrit , il ne voulait reparaître « chez ses bienfaiteurs qu'après avoir fait fortune; mais «il lui demandait avec instance des nouvelles de toute «la famille. Comme je ne devais qu'au hasard la dé- « couverte du secret de M. Charles , j'avais résolu de « n'en parler à personne ; mais à présent que , par la « générosité de mon cousin Eugène , il se trouve avoir « une grande fortune , pourquoi me tairais -je ? Il lui «est arrivé bien des aventures; et maintenant il est « caissier d'un négociant de Nantes» — « Eh bien! mes «amis, nous dit César, il faut écrire sur-le-champ à « Charles , comme vous avez écrit à Fanchette. » Nous nous empressâmes de lui obéir.

Un motif bien triste , l'agonie d'un parent chéri et respecté nous avait rassemblés dans la chambre de César, et, pendant quelques instants, on eût dit que nous étions réunis pour une fête. Bientôt nos regards se portèrent sur lui , et notre douleur reprit toute sa force; lui seul resta calme. Plus d'une fois le médecin avait taché d'interrompre l'entretien; mais César avait voulu le continuer. « Qui sait, avait-il dit, si , dans quelques «heures, il ne sera pas trop tard? » Le désir de causer encore avec nous avait soutenu ses esprits; mais les efforts qu'il avait faits pour nous parler , la joie de la conduite que je venais de tenir, lui causèrent une révolution qui augmenta nos inquiétudes ; nous le vîmes

pâlir et s'affaiblir. « Allons, nous dit-il, je vous vois «tous heureux; je meurs content, m II nous pria de prendre sous son chevet une liasse de papiers; c'était une suite d'observations sur tous les événements de la -vie de Guillaume et de la mienne. Il les avait faites à mesure que nous étions montés et redescendus de l'enfance à la vieillesse. «Méditez-les, nous dit-il, elles « sont écrites par un ami de bonne foi. Eugène, cesse < de regretter d'avoir mal employé ta vie; voilà une « bonne action qui expie tous tes torts. Ton sage ami « Guillaume a été un modèle dans presque toutes les « circonstances , pourtant il n'a pas toujours vécu « exempt de fautes et d'erreurs.

Nam vitiis nemo sine nascitur; optimus ille est Qui niininiis urgotur. *

« Quand je considère ce qui est arrivé autour de moi « ( car à moi il ne m'est rien arrivé ; je n'ai fait ni « belles actions ni sottises ) , je crois que je dois me «féliciter de ma bosse et des autres disgrâces qui « m'ont arrêté pour ainsi dire sur le seuil des passions « de chaque âge. Qui sait si la perte d'un œil n'a pas « rendu l'autre plus clairvoyant ? Au lieu d'agir et de « me pousser en coudoyant les autres , j'ai été réduit et » je ine suis résigné au rôle de contemplateur. Qui sait

si j'aurais été aussi fort et aussi sage que Guillaume?

Qui sait si je n'aurais pas été encore plus faible et

HOK1.T. lib. I , sat. 3.

Le morlel le plus saj;e est le moins imparfait : Chacun a ses défauts.

Traduction de M. Dnru.

< plus fou qu'Eugène ? Les faibles et les fous sont « nombreux ; les sages et les forts sont en bien petit « nombre. » Ici César murmura d'une voix affaiblie quelques vers de son cher Horace. Puis tout d'un coup, promenant sur nous tous ses yeux qui semblaient avoir repris toute leur vivacité, nous l'entendîmes prononcer d'une voix nette : A la bonne heure, et il expira.

Nous restâmes accablés et considérant en silence le corps inanimé de notre ami.

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