ACTE III, SCENE VIL
Chez monsieur Robertin, disputent, s'injurient. Chacun produit son titre, et tous s'emportent, crient : C'est à qui le premier aura part dans ton bien. Ce que j'y vois de clair, c'est que je n'aurai rien.
DER\ ILLE
Et voilà ce qui fait mon plus affreux supplice. Sans peine de mes biens je fais le sacrifice ; r>rais, Robert, dans ma perte avec moi t'entraîner! Je te connais, ami, tu vas me pardonner; Mais pourrai-je jamais me pardonner moi-même?
ROBERT
Ce n'est pourtant pas là , mon cher , un mal extrême ,
Et tu m'en vois déjà presque tout consolé.
Je ne suis après tout qu'un peu plus reculé.
Et des richesses , moi , si peu je me soucie î
En tout temps, en tout lieu, je puis gagner ma vie,
Et fort honnêtement. N'ai-je pas mon métier ?
CLERMONT
Mais lui ! que fera-t-il?
DERVILLE
Irai-je mendier Près d'un riche, en usant de basse flatterie? Clioisirai-je pour vivre une infâme industrie? D'un riche dépouillé tel est pourtant le sort : Etre vil ou fripon. Plutôt cent fois la mort.
ROBERT
Bien. Dans ta bouche, ami, j'aime un pareil langage. Réponds-moi maintenant. Te sens-tu du courage?
Oui, j'en ai, je le sens. Mes maux sont mérités; Par moi , sans m'avilir , ils seront supportés.
ROBERT
Et ces maux finiront bientôt. Le Ciel est juste,
Il entend tes remords. Jeune, dispos, robuste ,
On peut encor de toi faire un bon ouvrier.
Prends ce rabot. Je veux t'apprendre mon métier.
Mon père était peu riche, artisan de village.
Il m'a laissé pourtant un plus bel héritage
Que le tien, tu le vois. Dans notre adversité
Tes biens ont disparu. Mon trésor m'est resté.
Ce trésor , c'est mon bras. Mon bras peut me suffire ,
Et sans avoir besoin de personne , sans nuire
A personne , avec lui , contre les coups du sort ,
Et contre les fripons , je serai toujours fort ;
Qu'on me tourmente ici , j'emporte mon bagage ,
Et m'établis ailleurs. Cher Derville, partage
Avec moi ce trésor. Compagnon, mets-toi là.
Travaille , ton métier bientôt te nourrira ,
Et tu ne dépendras des hommes ni des choses.
J'accepte , cher Robert , ce que tu me proposes.
CLERMO]VT.
Vous m'enflammez tous deux. La proposition
De Piobert lui valait mon admiration.
Derville, en l'acceptant, en est encor plus digne.
Avec sa fermeté, quiconque se résigne
A travailler, après avoir tant végété
Au sein de la mollesse et de l'oisiveté,
Dans son cœur, à coup sûr, porte un grand caractère.
D'avoir de tels amis , mon ame est presque fière.
SOPHIE
J'admire avec Clermont ce courageux parti. Tous les honnêtes gens en penseront ainsi.
MADAME ROBERT
Eh bien! il aidera mon fils dans ses ouvrages, Et pourra nous payer ainsi nos arrérages.