SCÈNE VIII
DER VILLE, CLERMONT, SOPHIE, madame ROBERT, ROBERT, BONARD.
BONARD
Savez-vous, mes enfants, que cela n'est pas bien;
Vous êtes dans la peine, et ne m'en dites rien.
Si madame Robert à ma bonne Denise
N'avait pas révélé qu'il vous faut sans remise
Mille francs, cher Clermont , je ne le saurais pas:
Pour vous gronder, exprès je porte ici mes pas.
M'avez-vous cru pour vous une ame indifférente?
Je n'ai pour subsister que ma petite rente,
Il est vrai, mais encore, autant que je le puis,
Mes petits revenus sont-ils à mes amis?
Je ne possède pas la somme tout entière.
Voilà quatre cents francs. C'est ce que je puis faire
Pour le moment. Daignez, mon cher, les accepter.
Et le reste aisément pourra se compléter.
CLERMONT
Je reconnais votre ame et bienfaisante et belle , Mon cher maître. Voici bien une autre nouvelle. Derville est ruiné.
BONARD
* Se pourrait-il?... vraiment!
Vous nous dites cela , cher Clermont , bien gaîment.
CLERMONT
C'est qu'il voit ses malheurs d'une ame peu commune , C'est qu'il va tout devoir peut-être à l'infortune.
BONARD
Eh ! oui , j'entends fort bien. Plutarque , Cicéron
Et mille autres auteurs ont dit avec raison Que le sage doit voir ses revers d'un œil ferme : De ces principes-là j'ai mis en vous le germe ; Mais au malheur si bien que l'on soit préparé , Toujours du premier coup le cœur est-il navré ; Cher Derville , entre nous , je vous vois fort à plaindre.
DERVILLE
Non , ne me plaignez pas. Expliquez-vous sans feindre.
N'avais-je pas besoin d'une forte leçon ;
Félicitez-moi donc tous sur ma guérison.
Le malheur la commence, et l'amitié l'achève;
De Robert à présent voyez en moi l'élève.
Ce bon ami veut bien m'apprendre son métier,
D'un riche fainéant faire un bon ouvrier.
Grâce à mon infortune, au prix de quelques sommes
Je vais reprendre enfin mon rang parmi les hommes ;
N'est-ce pas s'enrichir qu'être ainsi ruiné ?
BOYARD
Vous me voyez joyeux presqu'autant qu'étonné.