‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 312 sur 391 · COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS

Représentée pour la première fois le 20 juillet 1797.

Médiocre et Rampant, et l'on arrive à tout. Mana^e de Figaro , act. III.

\ oici la première pièce en cinq actes que j'offre au lecteur. C'est aussi la première dans laquelle je me suis efforcé d'approcher du véritable but de la comédie.

L'auteur comique doit peindre les hommes et leurs mœurs ^ mais il n'a été donné qu'à notre grand Molière de peindre constamment les hommes et les mœurs de tous les siècles et de tous les pays. Depuis l'Étourdi jusqu'au IMalade imaginaire, je vois sous les vêtements, les habitudes et le langage du temps où il écrivait, les tuteurs et les pupilles, les vieux maris et les jeunes femmes , les dupes et les fripons , les malades et les médecins , de toutes les époques ; les prudes , les coquettes , les fats, les amants, les avares, les bourgeois, de toutes les grandes villes; les grands seigneurs de toutes les cours, les pédants et les précieuses de toutes les littératures , les hypocrites de toutes les religions. Nos autres comiques ont, par intervalles, quelques-uns de ces traits généraux; mais cest moins l'homme qu ils peignent, que les hommes de telle ou de telle époque^ Ils retracent les mœurs de la fin du rè^ne de Louis XIV, celles de la régence et du règne de Louis XV; mais leurs personnages ne sont plus ceux de notre temps, et Turcaret lui-même, avant la révolution, avait peut-être plus vieilli que le Bourgeois gentil-homme.

Au moins, lorsque Regnard, Le Sage et Dancourt écrivaient , les mœvirs , les rangs , les états étaient fixés ; les changements' s'opéraient lentement. Les nuances en étaient presque insensibles; et s'il avait été fidèle dans

la peinture des ridicules et des usages, l'auteur comique avait devant lui, outre l'espoir d'arriver à la postérité pour son mérite purement littéraire , la certitude de près d'un siècle de succès au théâtre.

Mais au moment où mes amis et moi nous avons écrit nos premiers ouvrages (car je m'honore d'être l'ami de tous mes rivaux), non-seulement les habitudes, mais les institutions changeaient d'année en année. Les mœurs ne pouvaient rester les mêmes. Que devait faire l'auteur comique ? Fallait-il qu'il se reportât aux mœurs du temps passé ? fallait-il qu'il s'attachât à peindre les mœurs fugitives du temps présent? J'embrassai ce dei'nier parti. Les mœurs changeaient dans la société. J'essayais de peindre celles du jour dans la pièce que je composais.

Que n'ai-je eu un talent égal à mon amour pour la comédie ? Le recueil que je publie serait , pour ainsi dire , une histoire fidèle de nos mœurs et de leurs brusques changements pendant les époques orageuses que nous avons parcourues *.

Quelque faibles que soient mes ouvrages, peut-être, si on veut les considérer sous ce point de vue, la lecture en deviendra-t-elle plus piquante; peut-être quelquesuns regagneront -ils ce qu'ils doivent nécessairement perdre à la représentation , puisque les mœurs qui s'y trouvent peintes n'existent plus.

IMédiocre et Rampant est de ce nombre. Ma pièce a vieilli avant moi. Il faut donc rappeler ce qui existait au moment où je la donnai. Je suivrai la même marche dans quelques-unes des Préfaces suivantes , et j'essaierai

* J'avais déjà écritcette préface lorsque M. Etienne, dans son ingénieux discours de réception à l'Institut, dit qu'en supposant une disette absolue df* mémoires et de traditions , de médailles et de monuments , la comédie pourrait suppléer à l'histoire des mœurs. Je me félicite de m'ètre reucontré avec lui.

d'indiquer en deux mots quelle était l'habitude , quel était le ridicule de l'époque, du jour où j'écrivais.

En 1797 la France était gouvernée par le directoire. Un ministre n'avait pas le titre d'Excellence. On commençait à ne plus l'appeler citoyen ; mais on ne l'appelait pas encore monseigneur. Non-seulement les employés de son ministère, mais les plus petits bourgeois arrivaient à lui facilement , lui parlaient familièrement. 11 pouvait regarder comme un parti convenable pour sa fille un de ses premiers commis, ou un jeune militaire encore peu avancé. Au milieu du trouble et de la confusion, un homme médiocre et rampant, comme mon Dorival, avait l'espérance d'arriver aux premières places de l'Etat, sans autres moyens que lintrigue et la flatterie. Enfin nous sortions du régime populaire ; un petit employé comme Laroche y avait pris nécessairement un peu de rudesse, de présomption et d'importance; car, si je ne me trompe , mon honnête Laroche a été commissaire de bienfaisance à sa section , après avoir été caporal du bataillon de son district.

Les circonstances influèrent sur le succès de l'ouvrage, qui fut très-grand : mais le succès se soutint encore long-temps après les circonstances.

L'action est extrêmement simple , et ne sert qu'à faire ressortir le caractère de Ihomme médiocre. Un pareil caractère est froid et peu dramatique. N'opposant à Dorival qu'un homme de mérite modeste, et un jeune homme bien amoureux, mais bien timide, je ne pouvais espérer qu'un très-faible intérêt. J'ai été heureux de jeter du comique dans l'ouvrage par l'épisode du valet de chambre, par celui du jeune paysan *, et sur-tout par le

* Ces deux épisodes sont puisés dans Gil Blas. Tous les leeteui's se rappelleront, en les lisant, l'impeitinence de Rodrigue de Calderone , et l'arrivée si dramatique et si comique jle Bertrand Muscada chez Gii Blas . secrétaire du duc de Lerme.

4oo PRÉFACE.

rôle de Laroche. Ses maladresses , ses mauvais succès , son obstination, font rire, et même intéressent. On m'a reproché de lui avoir donné trop d'esprit au dénoûment. Il faut bien en finir. Rien n'éclaire d'ailleurs autant qu'une suite d'aventures malheureuses : enfin , il est gauche et brouillon , même quand il réussit. Le ministre^ placé comme juge plutôt que comme partie intéressée entre Dorival et les concurrents qu'on lui oppose , est froid j et peut-être trop facile et trop crédule ; mais il est nouveau venu ^au ministère; il a de la noblesse et de bons sentiments, quelquefois assez bien exprimés. Les autres rôles sont faibles ; il y a cependant quelques traits que j'aime assez dans celui de l'homme modeste.

La marche de la pièce me paraît bonne. Les deux premiers actes exposent et développent bien le caractère principal. Ce caractère continue à se bien développer dans le troisième et le quatrième; mais comme Laroche ne paraît que peu dans ces deux actes , ils sont froids à la représentation. Je comptais sur la scène du quatrième acte , dans laquelle Dorival s'attribue avec assez d'adresse et d'effronterie l'ouvrage de Firmin et la romance du jeune homme. Je me suis trompé. Peut-être paraîtra-t-elle meilleure à la lecture. Le cinquième acte a toujours -eu un grand succès, et je crois le dénoûment très-heureux. Il s agissait de prouver à-la-fois au ministre la bassesse et la médiocrité de Dorival. J aime la scène où Dorival s'offre pour être le vil complaisant du ministre. Elle me paraît bien plus à moi que celle où il est amené par peur à déclarer que l'ouvrage qu'il s'est attribué n'est pas de lui. Celle-ci , qui réussit beaucoup plus au théâtre , rap- '^ pelle le dénoûment des Femmes savantes et celui du

Malade imaginaire. C'est, comme dans ces deux chefsd'œuvre, une épreuve faite à-la-fois sur les personnages vils et sur les personnages estimables de la pièce. O» s était habitué, dans le sièclfe dernier, à condamner tous

PRÉFACE. 4oi

les dénoùments de Molière. Je crois que Molière est avissi sublime dans plusieurs de ses dénoiïments que dans toutes les auties parties de ses ouvrages. Qu'a-t-il rais au théâtre de plus beau que ces scènes du Malade imaginaire où Argan fait le mort devant sa femme et devant sa fille? On l'a dit bien souvent, mais on ne saurait trop le répéter : ce grand homme a épuisé d'avance toute la comédie. Il est bien difficile à un auteur comique d imaginer une belle scène qui n'ait sa source dans une des comédies de Molière.

J'ai mis tous mes soins à bien écrire Médiocre et Rampant. Je crains que le lecteur ne trouve encore de grandes fautes dans le style. Je crains aussi que tout lé monde ne soit de mon avis, si je dis franchement qu'en général j'aime mieux ma prose que mes vers. C'est surtout dans les scènes sans intérêt (et dans quel ouvrage ne s'en trouve-t-il pas.^) que je sens mes» vers d'une faiblesse désespérante. 11 est alors au-dessus de mes forces de racheter la nullité de la scène par l'éclat du style. Cependant , tout en faisant cet aveu , je ne crois pas mériter les reproches que des critiques de trop mauvaise humeur m'ont adressés. Mon style en vers me paraît clair, naturel et même assez correct. Il m'arrive quelquefois des vers heureux. Les journaux du temps en ont cité quelques-uns de Médiocre et Rampant.

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