‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 285 sur 389 · Acte II , scène I · texte numérisé non relu

Acte II , scène I

Après le succès de la Petite Ville, plusieurs personnes m'engagèrent à faire la Grande Ville; j'eus la faiblesse de céder à ce conseil, et je fis cette pièce irrégulière et bizarre. Je crois cependant avoir dans quelques parties surmonté la difficulté du sujet, et, dans les trois premiers actes surtout, avoir mis de la vérité et quelque esprit d'observation.

La pièce avait vivement piqué la curiosité; elle s'appelait la Grande Ville, ou les Provinciaux à Paris. Elle était en cinq actes ; on avait persuadé aux bonnes gens que j'avais voulu peindre tous les Parisiens comme des fripons ou des imbécilles ; il y eut aux trois premières représentations des luttes assez vives entre ceux qui voulaient applaudir et ceux qui voulaient siffler. Je supprimai le premier titre, je retranchai un acte où quelques censeurs avaient cru voir des personnalités. Grâce à ces changements , la pièce resta long-temps au théâtre , elle amusait à la représentation , et j'étais sûr d'attirer le public en donnant le même jour les Provinciaux a Paris et la Petite Ville.

A la troisième représentation , je m'aperçus , presque au moment de commencer, qu'une des actrices n'était pas encore arrivée. La salle était pleine; une partie des spectateurs témoignait d'avance des intentions hostiles. J'étais fort agité, fort inquiet. L'absence de cette actrice re-

doublait encore mon anxiété. On m'indiqua la maison où je pourrais la trouver. J'allai moi-même la cbercber. A peine bors de cette salle déjà si tumultueuse , je me sentis frappé du calme qui régnait autour de moi. Je vis, en traversant les boulevards , beaucoup de personnes quj allaient tranquillement à leurs affaires ou à leurs plaisirs , sans se douter seulement qu'il existât une pièce intitulée, la Grande Ville ou les Provinciaux a Paris. Je pensai alors qu'à l'exception des grands génies vraiment créateurs, un auteur, quel qu'il soit, peut faire une trèsbonne ou une très-mauvaise pièce, sans que sa gloire ou sa honte sorte d'un cercle très-étroit. Cette réflexion contribua à me donner de la philosophie pendant la représentation , qui fut fort orageuse.

Je ne sais si les autres auteurs me ressemblent ; mais il m'est toujours arrivé de regarder la pièce que j'allais donner, comme ce que j'avais fait de mieux. La représentation est venue trop souvent détruire cette flatteuse erreur. Ici je m'avouais bien à moi-même que ma comédie était irrégulière; mais je la croyais étincelante d'esprit, de traits et de gaieté. Je me félicitais d'avoir choisi un sujet vaste, immense , pour ainsi dire , croyant l'avoir embrassé dans toute son étendue. Aujourd'hui je suis obligé de reconnaître que mon tableau est bien loin d'être complet, qu'il est souvent mesquin et rétréci; que Dorval et son grand laquais sont des aigrefins bien usés au tkéâtre, qui d ailleurs agissent dans la pièce d'une manière extravagante et invraisemblable; que le petit musicien Lambert et Jean , son vertueux commissionnaire , les anges gardiens de mes provinciaux, sont mal imaginés et mal placés ; que la

pièce est mal conduite et sans intérêt, qu'elle offre enfin le défaut de la Petite Fille, trois intrigues au lieu d'une.

Voilà les nombreuses concessions que je me crois obligé de faire a mes critiques. Mais aussi je crois pouvoir dire que , voulant faire la Grande Fille, j'ai été assez heureusement inspiré en prenant pour base de la pièce l'arrivée à Paris d'un père et de ses deux en fonts qui , tout enivrés d'un héritage immense et inattendu, viennent chercher dans la grande ville des plaisirs, de grands mariages, et de la considération *. Je crois pouvoir dire que les rôles de monsieur, madame et mademoiselle Malfilard sont d'une grande vérité; que les personnages de Frémin père et fils offrent des détails assez piquants ; que la scène de la nourrice, qui vient démasquer madame Vercour, est assez neuve et assez hardie, et qu'enfin le rôle de cette fausse marquise polonaise a bien la couleur du temps où je donnai la pièce. Il y avait alors plus d'un intrigant, plus d'une intrigante qui jamais n'avaient quitté Paris, et disaient avoir été ruinés par leur émigration.

C'est une idée bizarre que celle de cette lanterne magique que j'appelle Panorama moral, et dont les tableaux représentent une partie de ce que je n'ai pu mettre en action. C'est un épisode où je ne me borne pas à sortir de ma pièce; je prends le ton de la comédie satirique, et c'est pour ainsi dire une comédie d'un autre genre que je place dans ma comédie : mais si jamais on n'a vu de lanterne magique comme la mienne , je crois qu'on a vu et qu'on voit encore une grande partie des choses

* Cette idée est puisée dans une comédie anglaise, intitulée le Voyage

de Londres.

que j'y décris. Je crois que , voulant faire la Grande Ville > il me fallait cette lanterne magique, ou un cadre épisodique du même genre, pour placer tout ce que j'avais à dire. Je crois que l'exécution en est assez heureuse , surtout en rétablissant à l'impression ce que j'avais cru devoir retrancher à la représentation *.

Dans mes nombreux détails sur les mœurs parisiennes, j'ai mis souvent à contribution La Bruyère et le Tableau de Paris de M. Mercier. Nous avons conservé quelques habitudes de nos pères, et le fond des cœurs n'a pas changé.

Dix jours avant la première représentation , je fus entraîné, je ne sais comment, à lire la pièce dans une maison qui donnait alors le ton à tout Paris. Je comptais lire devant vingt ou trente personnes. C'était déjà un grand tort ; un auteur prudent ne lit qu'à ses amis. Mais quelle fut ma surprise quand après le dîner je vis arriver cent ou cent cinquante personnes , les femmes les plus élégantes, des généraux, des sénateurs, des juges, des poètes et un cardinal. Je fus tenté de m enfuir. Je crus qu'en sortant je m'exposerais encore bien plus aux quolibets et au ridicule. Je pris mon parti , je cherchai à ne pas paraître trop décontenancé, et je lus fort rapidement. Mais quelle école ! la maîtresse de la maison se souciait fort peu de l'auteur et de sa pièce , et n'avait songé qu'à donner une soirée où le jeu et la danse ne fussent pas en première ligne ; parmi les autres , de l'indifférence ,

* Cette idée d'une lanterne magique n'est pas neuve. Sous le titre même de la Lanterne magique, on a joué, il y a trente ans, chez Audinot , une petite comédie fort spirituelle.

de la malice, des amitiés fausses ou froides , des applaudissements de politesse, des compliments exagérés en face , des critiques amères en arrière , pas un conseil , et le cardinal qu'on avait placé à côté de moi parce qu'il était un peu sourd , et qui avait dormi pendant les trois derniers actes , se réveillant pour me dire : « Monsieur, voilà une bien jolie comédie; a-t-elle déjà été jouée?» J'aurais dû essayer de mettre cette lecture en scène pour compléter le tableau de la Grande Ville. Malheureusement , j'y aurais joué le plus mauvais rôle.

PERSONNAGES

GAULARD, riche cultivateur.

Georges GAULARD , son fils.

Fanchette GAULARD, sa fille.

LAMBERT, musicien.

Madame DUPRÉ, maîtresse d'hôtel garni dans le quartier

Saint-Honoré.

DORVAL , homme riche en apparence.

LAUNAY, son valet.

Manette ROBIN , soi-disant madame Vercour.

MALFILARD, habitant du Marais.

Madame MALFILARD , sa femme.

Mademoiselle MALFILARD, leur fille, âgée de treize ans.

Madame ROUGET, paysanne.

FRÉMIN, maître d'hôtel garni au Faubourg Saint-Germain.

FRÉMIN fils.

JEAN, petit savoyard commissionnaire.

JÉRÔME, auteur d'une nouvelle lanterne magique.

Un loueur de carosses. . )

personnages muets.

Voisins et voisines de madame Dupre. j

La scène est à Paris.

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