ACTE I, SCÈNE XV. 3o
GA.ULA.RD.
Beaucoup , beaucoup.
FANCHETTE
Moi , qui brûle d'apprendre la musique , il pourra
me donner des leçons.
G A.ULARD.
C'est ça. Certainement cet autre jeune homme à la jolie tournure est aimable, et probablement fort à son aïs,' ; ce monsieur à la voiture jouit sans doute d'un grand crédit ; cette dame si malheureuse finira par rentrer dans tous ses biens ; mais l'esprit n'a jamais tort, et celui-ci, quoique pauvre, sans éclat, sans malheurs à raconter, m'intéresse presque autant que les autres. J'aime la philosophie et les philosophes, moi.
LAMBERT
Et tout à l'heure vous me regardiez comme un original , peut-être comme un homme suspect , n'est-ce pas?
GAULARD
C'est la vérité , ma foi.
LAMBERT
Et tout d'un coup me voilà votre ami.
Oui , ma foi , notre ami.
LAMBERT
Eh bien! cette facilité de votre part me fait trembler pour vous.
GAULARD
Oh! que n'ayez pas peur, je suis fin.
GEORGES
Et moi donc?
/ FANCHETTE
Et moi?
LAMBERT, Cl part.
Fort bien ; ces bonnes gens ont entre eux une physionomie, un caractère de famille qui me divertit.
GATJLARD.
Or çà , notre nouvel ami , puisque vous croyez le séjour de Paris si dangereux pour nous , vous qui ne l'avez jamais quitté , vous devez bien le connaître : dites-nous un peu ce que c'est que Paris? Ne nous parlez pas des bâtiments , des promenades, ça se voit par soi-même ; mais les mœurs , les habitudes. C'est ce qu'il est bon de connaître avant de se lancer.
FANCHETTE
Oui , faites-nous le portrait de tous les gens de Paris.
C'est ça ; en deux mots , le tableau de Paris.
LAMBERT
En deux mots! que de livres déjà faits sur Paris! et comment vous peindre ce rendez-vous général de toutes les industries , de tous les talents , de toutes les intrigues, de toutes les ambitions , de tous les vices , de toutes les vertus! ce mélange de tous les caractères, de toutes les fortunes , des plus sublimes connaissances et de la plus complète ignorance? C'est ici que les hommes à talents de toute la France viennent se perfectionner : c'est ici que les imbécilles de tous les pays viennent apporter leur ridicule admiration en spectacle aux Parisiens. Des hommes de bien font des associations de bienfaisance ; des fripons inventent une nouvelle manière de banqueroute : c'est le foyer perpétuel de toutes les passions. Tel qui serait tranquille, honnête, rangé dans son pays, devient libertin, joueur et turbulent à Paris. C'est un assemblage de défiance et de crédulité, de sottise et d'esprit , de délicatesse et de friponnerie;
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ceux-ci occupés de leurs affaires, ceux-là de leurs plaisirs , ceux-ci de rien du tout; ceux-là faisant leurs affaires des plaisirs des autres; des mendiants, des millionnaires : et tout ce que je vous dis n'est rien auprès de ce que vous verrez.
GAULARD
Jarni ! comme vous en débitez !
GEORGES
Quel plaisir de voir tout cela par soi-même!
FANCHETTE
Comme nous allons nous divertir ! quel dommage que la nuit approche ! nous ne pourrons rien voir aujourd'hui. **
Il n'y a pas de nuit à Paris , mademoiselle ; voilà l'heure ou l'on se met à table chez les gens comme il faut. Les marchands allument leurs quinquets et la police ses réverbères. Les petits-maîtres et les élégantes vont promener leurs grâces et leur ennui chez les glaciers et dans les fêtes champêtres. Les boutiques se ferment; les filous, les patrouilles et les falots parcourent la ville : et déjà les habitants des campagnes voisines apportent leurs tributs à la grande cité; et depuis longtemps les laborieux artisans font retentir le voisinage de leurs chansons, lorsque le joueur regagne son asyle en méditant le long des quais de sinistres projets, j É r ô m e , criant dans la coulisse.
Le grand et nouveau panorama moral , philosophique, complet et portatif.
GEORGES
Qu'est-ce que c'est que cela ?
LAMBERT
Parbleu \ il ne pouvait pas venir plus à propo
3g6 LES PROVINCIAUX A PARIS.
{Appelant peu* la fenêtre. ) Eh! l'homme ! l'homme au panorama!
jérome, en dehors.
M'y voilà , monsieur , m'y voilà.
LAMBERT
Vous voulez connaître Paris , c'est-à-dire les mœurs , les caractères des gens qui l'habitent : c'est une lanterne magique d'un nouveau genre qui parcourt les rues depuis quelques jours, et qui vous instruira mieux que tout ce que je pourrais vous dire.
F ANCHETTE.
Une lanterne magique ! oh ! nous savons ce que c'est.
GEORGES
Nous en avons vu plus d'une au pays.
LAMBERT
Vous ne connaissez pas celle-ci ; elle n'a pas tant de prétentions que les autres. Vous n'y verrez ni la création du monde , ni l'histoire universelle en abrégé. L'auteur s'est borné à peindre les habitants de Paris ; il n'a pas tout embrassé , mais il y a des tableaux assez vrais et assez curieux.