SCENE I
GAULARD, GEORGES, FANCHETTE, LAMBERT, Madame DUPRÉ, JEAN, JEROME.
(Jérôme est debout près de la toile de la lanterne magique, une baguette a la main; les autres sont rangés en demi -cercle autour de la lanterne magique. )
JEROME
Le diable boiteux enlevait le toit des maisons; sans avoir sa puissance, nous nous servons d'un procédé à-peu-près semblable.
{On voit sur la toile une grande maison a cinq étages?)
Y oyez-vous cette grande et haute maison située dans le quartier le plus fréquenté de Paris , et qui renferme à elle seule plus d'habitants que certains villages de France ; à l'entresol , maison de prêt ; au premier , maison de jeu; au second, d'un coté, un procureur, de l'autre , un avocat ; au troisième , une diseuse de bonne aventure et le père noble d'un théâtre des boulevards ; au quatrième , un peintre en portraits et un
4oo LES PROVINCIAUX A PARIS.
journaliste; au cinquième, des savoyards et des domestiques. Le mur de devant va disparaître, et vous laissera voir successivement ce qui se passe dans chaque appartement , dans chaque chambre , à chaque étage.
GAULARD
Ah ! mon Dieu! c'est l'arche de INoé que cette maison-là.
JÉRÔME
Voilà la maison de prêt. (La toile change, et représente la maison de prêt.) Voyez ce magasin bizarre; des diamants , des chemises , des couverts d'argent , une mauvaise armoire, un vieil habit galonné, des montres , des tableaux enfumés , le jupon de la grisette près des dentelles de la femme en équipage; voyez avec quelle arrogance ces commis - priseurs écoutent , accueillent , éconduisent cette (île de soixante à quatrevingts personnes qui attendent chacun leur tour pour emprunter douze francs, six francs, un écu; voyez avec quelle politesse la maîtresse de la maison a fait asseoir cette femme élégante qui dépose pour vingt-cinq mille francs de diamants ; voyez ce porteur d'eau qui apporte sa montre d'argent pour aller boire; ce freluquet qui apporte le portrait de sa maîtresse pour savoir ce qu'en vaut l'entourage; voyez entre cet entresol et le premier où l'on joue quelle perpétuelle correspondance! C'est ainsi que se rapprochent tous ceux qui ont besoin les uns des autres, que les huissiers se logent près des procureurs, les apothicaires près des médecins, les marchands de vin près des cochers de fiacre; pourquoi faut-il que toutes les rues soient favorables aux maisons de prêt?