ACTE I, SCENE V. i
MADAME DUPARC
Vous qui aviez l'air de vous moquer , quand on parlait de la science de certaines personnes....
MADAME BAZIN
Vous y voilà.
MADAME DUPARC
Je vous y surprends.
MADAME JACOB
Vous n'avez rien à vous reprocher.
MADAME BAZIN
C'est qu'en vérité, ma voisine, je ne conçois pas votre démarche. Qu'on vienne consulter les personnes de l'art quand on a quelque peine , c'est tout simple ; mais, heureuse comme vous l'êtes, quand on a un mari comme le votre qui ne quitte pas sa femme , qui ne semble respirer que par elle.
MADAME JACOB
Les peines de madame viennent aussi de son mari.
MADAME BAZIN
Il est trop vrai , madame , je l'aime de tout mon cœur, et il le mérite sous bien des rapports. Il a de l'esprit , de l'éloquence , de l'instruction , à ce qu'on dit, à ce qu'il dit lui-même ; car n'ayez pas peur qu'il vous laisse ignorer ses belles qualités. La vanité est un cruel défaut. Et ses perpétuelles railleries sur les maris trompés, et la confiance avec laquelle il affirme qu'il est à l'abri de pareils accidents , confiance fondée sur l'opinion qu'il a de son propre mérite , bien plus que sur l'amour et la vertu de sa femme ! Ah ! que n'a-t-il un peu de cet amour, de cette tendre inquiétude que j'ai vingt fois admirée dans M. Duparc!
i6 LES TROIS MARIS.
MADAME DUPARC
Que M. Duparc n'a-t-il un peu de la confiance, de la sécurité de M. Razin !
MADAME BAZIN
Vous ne savez guère ce que vous désirez , ma voisine. Cette sécurité ne ressemble-t-elle pas trop souvent à l'indifférence , à la négligence ? Par exemple , comment trouvez-vous M. Razin qui me laisse seule à Paris pour aller passer ses vacances à la campagne, me donnant bien rarement de ses nouvelles, me recommandant de ne pas trop m' ennuyer loin de lui , comme s'il se croyait absolument nécessaire à mon bonheur? C'est trop vrai , dans le fond ; mais est-il bien à lui d'en paraître si persuadé? Suis -je déjà si vieille, si laide, que je ne puisse donner de l'inquiétude, de la jalousie à un mari?
MADAME JACOB
Et les occasions ne vous manqueraient pas ?
MADAME BAZIN
Comment , madame ? l'autre jour , à la Chaumière du Mont-Parnasse , j'étais avec ma cousine à regarder la balançoire ; un homme très-bien mis ne s'est-ilpas mêlé de notre conversation? ne nous a-t-il pas suivies ? n'a-t-il pas été voir ma cousine le lendemain? Eh bien! madame, qu'arrivera-t-il ? mon mari revient ce soir ou demain matin au plus tard ; cet homme , qui ne le connaît pas , mais qui paraît entreprenant , téméraire , trouvera le moyen de faire connaissance avec lui. Je vois d'ici mon mari qui me le présente , qui m'engagea le bien recevoir, qui, sous prétexte des travaux de sa classe , de ses traductions, m'envoie au spectacle, dans les sociétés, seule avec l'homme en question. Voyez pourtant, madame, où tout cela nous conduirait, si l'on ne se respectni!