ACTE I, SCÈNE V. i
pas soi-même, et si Ton n'aimait pas ces maudits maris beaucoup plus qu'ils ne le méritent.
MADAME DUPARC
Oui, beaucoup plus qu'ils ne méritent, ma voisine; car ne croyez pas que la jalousie du mien soit de l'amour. C'est de l'orgueil, la crainte de la honte, s'il était trompé. Voilà tout.
MADAME BAZIN
Ah! mon Dieu! oui, de l'orgueil. M. Bazin m'a épousée très -jeune, et il croit avoir tout gagné en m'adressant le lendemain des noces un beau discours comme ceux qu'il adresse à ses écoliers pour la rentrée des classes.
MADAME DUPARC
Il est un peu pédant , votre cher mari.
MADAME JACOB
Un professeur!
MADAME BAZIN
Ma femme, me dit -il, je n'entreprendrai point de vous retracer vos devoirs d'épouse et de mère ; c'est l'amour qui a présidé à notre hymen ; je ne compte et ne veux compter que sur cet amour. Je ne me permettrai de vous donner qu'un seul conseil. Ne cessez jamais de vous rendre compte à vous-même de vos sentiments , de votre conduite ; et pour que ce compte soit utile et clair, tenez un journal fidèle de toutes vos actions , de toutes vos pensées ; écrivez tous les matins ce que vous aurez fait la veille , et que ce journal soit tenu avec la plus minutieuse sévérité : ne vous épargnez jamais vous-même. Outre que la nécessité d'écrire tout ce que vous faites peut vous arrêter , si jamais vous étiez tentée de mal agir , la lecture de ce journal Tome III. 2
peut devenir très-amusante pour nous dans nos soirées d'hiver. Cela vaudra bien tous ces romans qui nous pleuvent des quatre parties du monde. Ainsi parla mon très-cher et honoré mari.
MADAME JACOB
Que de femmes dans Paris n'oseraient entreprendre de tenir fidèlement un pareil registre!
MADAME BAZIN
C'est pourtant ce que que j'ai fait depuis deux ans que je suis mariée. Eh bien] à peine s'est-il avisé deux fois de me demander la lecture de ce journal qui devait faire le charme de nos soirées.
MADAME JACOB
Comment donc ! des maris , l'un confiant , l'autre jaloux. J'en conclus que vous êtes toutes les deux bien malheureuses. Ah! plût au ciel que moi qui vous parle.... Or çà, je suis dans l'usage de conseiller chaque personne séparément.
MADAME DUPARC
Mais... qu'en pensez-vous, madame Bazin?...
MADAME BAZIN
Deux femmes aussi intimes que nous le sommes...
N'ont pas de secrets l'une pour l'autre ; il s'agit de déterminer votre conduite par les cartes : mais on pourrait nous interrompre. ( Elle appelle. ) Ledoux !