ACTE I, SCENE II. i
Je tiens de mes parents une immense fortune ; Fort jeune , pas mal fait , et n'étant pas un sot , Sans vanité l'on peut sentir ce que l'on vaut. Et tiens, voici mon plan : le matin, mes études, Je saurai les tourner en douces habitudes : Je m'entoure à dîner d'amis, d'hommes instruits: On en trouve aisément à choisir à Paris : Puis , honnêtes plaisirs vers le soir ; comédie , Concert, doux entretien, légère poésie; Point de jeu , point d'excès; cependant chaque jour , A l'amitié fidèle , et fidèle à l'amour , Je te verrai , Fabrice, et vous, 6 ma Sophie ! C'est vous sur-tout , c'est vous qui charmerez ma vie. Ainsi donc , observant le monde , et me formant Tout à-la-fois le cœur, l'esprit, le jugement, Au travail , au plaisir j'emploîrai ma jeunesse : Ce plan-là n'est-il pas dicté par la sagesse !
FABRICE
Non. Le sage, mon cher, n'étend pas ses projets Aux choses qu'il ne peut exécuter jamais. Tout apprendre! eh! bon Dieu, quelle est cette manie? Lorsque pour un seul art c'est peu de notre vie ! Il ne m'appartient pas de te faire un sermon ; Qu'importe qui le fasse , après tout , s'il est bon ? Ami , je crains pour toi jusqu'à tes vertus même , Ton cœur facile et bon, ta confiance extrême, Ton goût pour les plaisirs , un peu de vanité , Sur-tout dans tes desseins cette légèreté. Déjà plein des héros de la Grèce et de Rome, De ton siècle tu crois devenir le grand homme : Quand on veut tout savoir , que peut-on savoir bien ? Qui se croit propre à tout , souvent n'est bon à rien. Pour moi, j'ai quelque goût pour les mathématiques;
Eh bien ! elles feront mes études uniques ; Comme c'est constamment que je les apprendrai, À les savoir à fond bientôt je parviendrai ; Et par quelques talents occupant bien ma vie , Peut-être je paîrai ma dette à ma patrie ; C'est le plan que toujours je me suis proposé : Le tien est plus brillant, le mien est plus aisé.
TÉRIGNI.
Peut-être en est-ce trop à-la-fois que j'embrasse? Toi, garçon plus sensé, dirige-moi, de grâce; Toi , mon premier ami , toi , mon premier censeur , Mon frère, puisqu'enfin tu m'as promis ta sœur.
FABRICE
Oui, ton amour, ami, date de notre enfance, Comme notre amitié. Les serments de constance Que vous vous étiez faits dans ces temps trop heureux Ont été répétés depuis par tous les deux. A ma sœur , Térigni reste toujours fidèle.
SOPHIE
A ce mot seul ma crainte encor se renouvelle. Vous allez vous trouver entouré de beautés ;
Ma cousine Aglaé.
TERIGNI.
Quoi ! vous la redoutez !
SOPHIE
Vous l'aimiez, m'a-t-on dit?
Non. Vous fûtes absente Pendant tout son voyage. Elle est fort séduisante ; Mais comment oublier notre amitié, nos jeux, Nos parents souriant à nos premiers aveux ? Non , jamais Térigni ne vous sera parjure.