‹ ŒuvresChapitre 12 sur 58 · ESTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

ESTHÉTIQUE

Je ne lais pas, pour moi, grand cas des nudités. Tartuffe a bien raison quand il offre à Dorine Son mouchoir... — Le pauvre homme ! il souffre, j'im-igine, Dans sa pudeur, voyant ces beaux seins effrontés!

Chez moi, ce n'est pas tant la pudeur qui domine: Pure affaire de goût! — Aux taffetas vantés Je préfère la peau... mais je veux qu'on devine! Laissez-nous le plaisir des secrets éventés.

Mes pareils, sur ce point, sont un peu sybarites: Ils aiment que l'étoffe, où s'arrêtent les yeux, Ait l'air de limiter le désir sans limites...

Sous l'obstacle apparent on plonge, on y voit mieux I — Bien des fois j'ai suivi d'un regard curieux L'habit long et traînant des jeunes Carmélites.

i\Coi CH^RT%EUSE

IVloN logis sain et clair ouvre son œil limpide Sur un des horizons les plus fins de Paris: Admirable quartier, boueux, savant et gris!... En haut, le ciel ; en bas, soixante pieds de vide.

De gros dômes bouffis d'un orgueil insipide, Des toits et puis des toits, là des champs incompris; Sous la main, l'hirondelle avec de petits cris Dans l'azur infini plongeant son vol rapide.

Sans mon voisin le coq, inutile clairon,

Je vivrais des jours purs de haine et de rancune.

Laissant décrire au temps son immuable rond.

Le soir, j'entends les chiens aboyer à la lune, Qui rit à mes carreaux, et, passant au travers, Vient me gratter le front à la bosse des vers.

AVRIL, MAI, JUIN 8l

EFFET T)E LVKE

La lune étiiicclait pudique et solennelle: En princesse qu'elle est, elle trônait aux cieux; Les nuages, flots d'ombre aux tons capricieux, Comme des courtisans défilaient devant elle ;

Elle leur souriait, majestueuse et belle; Ils passaient lentement, graves, silencieux. Les vieux mondes semés dans la plaine éternelle Clignotaient vaguement d'un air malicieux.

Or, peu à peu, je crus voir une chose étrange: Un courtisan, penché vers sa reine au front d'ange, La baisait sur la lèvre et lui parlait tout bas.

Un autre en fit autant, puis deux, et puis le reste: Et la chaste Phœbé, Messaline céleste.

Souffrait tous ces baisers, et ne rougissait pas.

AVKIL, MAI, JUIN 8)

C^'hLICULE

Le soleil darde à plomb... La voûte des berceaux Aux foiblesses d'amour prête une ombre immorale. Tout Paris, .ilangui, fait de la pastorale Ht s'éprend tout de bon pour les petits ruisseaux!

Au nez des chiens hardis qui boivent dans les seaux

La lune épanouit sa face sépulcrale.

— L'esprit fort, arrêté devant la cathédrale.

Songe qu'on est au frais sous les profonds arceaux...

L'honnête homme, en passant sous leur muraille sombre, Jalouse les coquins: — parce qu'ils sont à l'ombre 1 — Dans les bains à trois sous beaucoup d'exploits se font.

Et dans son parc touffu, sous les chênes superbes. L'austère homme d'Ëtat trouve un charme profond A se mettre à plat ventre et le nez dans les herbes.

AVHIL, MAI, JUIN 8$

^UX JEVK^S

Allez , coeurs de vingt ans, dans les forêts couvertes, A l'heure où le matin mouille les feuilles vertes; Allez, et moissonnez sous vos baisers alertes Les mûrs et doux trésors des gorges entr'ouvertes.

Enlacez mollement les corsages nerveux; Autour de vos dix doigts roulez les blonds cheveux ; Nouez les longs espoirs, glissez les tendres vœux, Et si l'on vous dit: « Non, » osez dire: « Je veux. »

Le cœur parmi les nids aime à jaser à l'aise; Cueillez les fruits des bois: la lèvre que l'on baise Est plus suave encor quand elle sent la fraise.

Laissez l'heure courir légère, jusqu'au soir; Dans les ojazons épais il est doux de s'asseoir, duand les oiseaux aux cieux disent leur frais bonsoir.

S^(^i%CHESI'H.KA

JrloRS de votre coupé brillant, armorié. Tandis qu'un grand laquais se tient sur le qui-vive, Vous veniez de sauter sans aide, leste et vive, Et sous votre pied fin l'asphalte avait crié...

Je vis... Ne craignez pas, madame, que j'écrive Le peu que je pus voir... — Jaloux, contrarié. J'enviais au valet mainte prérogative...

— O marquise! à quoi bon ce bras salarié?

— Dans le jardin, plus tard, je vous revis assise... Et je vous vis sourire, et d'un sourire exquis. Ah! dès ce court instant mon cœur vous fut acquis !

Faible républicain, dans ma tête indécise

Q.uel ravage s'est faitl... J'ai regretté, marquise.

Pour la première fois, — de n'être pas marquis...

AVXIL, MAI, JUIN 89

XLl V

SU% un, 'B^TIC

L«' ENFANT qu'on eût pu mettre aux niaius d'une madone, Tant il était mignon, s'amusait gravement. Sa joue était si pure, et d'un ton si charmant, Q.u'un pareil chérubin eût tenté Giorgione.

II bâtissait avec du sable. Par moment S'arrêtant pour juger si son œuvre était bonne, Comme il avait sali ses mains, et si sa bonne Était trop près, avec son regard alarmant.

Et, pensif, je suivais avec un charme étrange Les importants travaux de ce beau petit ange. Se sentant observé, peut-être par hasard,

L'enfant leva sur moi sa tranquille prunelle, Et me contraignit presque à baisser le regard. — Austère tribunal 1 Enquête solennelle 1

J'ai beau veiller, le soir, sur mes livres jaunis: Le frisson de Vénus m'envahit et me brûle; Et dans mon cœur, qui bat follement, s'accumule Un flot de noirs regrets et de vœux infinis.

Au lieu d'un sang débile et d'un corps ridicule, Dont j'observe l'effet sur les fronts rembrunis, Ah ! que n'ai-je la forme et le teint d'Adonis I Q.ue n'ai-je la vigueur et la santé d'Hercule!...

Ironie!... Ohl pourquoi, nature, as-tu caché Dans cette peau chctive et dans ce moule informe, Captive dangereuse, une ardente Psyché?...

Permets qu'en son cachot la pauvre âme s'endorme, — Ou, libre, grâce à toi, de ce haillon taché. Se taille un vêtement dans la Matière énorme I

AVKIL, MAI, JUIN 9)

LES DiCISÉ%^'BLES*

IVlo N SEIGNEUR Bicnvcnu, doux prélat, dont la bouche A tant de fois béni, qu'un sourire sans fin A ses traits amaigris prête un reflet divin,

— Et dont le doigt clément guérit tout ce qu'il touche...

Puis l'homme que l'on tremble à voir sur le chemin, Jean Valjean, le forçat au poil fauve, à l'œil louche,

— Qiii chez l'évéque, un soir, entre haineux, farouche. Pour en sortir troublé, tête basse, un matin...

* i'' panie (Famine).

Puis celle dont on dit à mi-voix: « Pauvre fille! »

— Que le front mécontent du père de famille N'empêche point nos sœurs de plaindre, — en se cachant.

Groupe étrange! qu'unit la charité divine!

— Misère et préjuges, tout est noir au couchant: Mais l'Orient déjà de clartés s'illumine...

SU% Vhi S^LV^TO%

1->*APRE armure d'airain de tes chênes calleux Aurait blessé le soin des dryades antiques; La blonde fée, enfant des forêts germaniques, Ne saurait sous leur ombre où mirer ses yeux bleu§.

La source, simple fille aux allures rustiques, Aurait peine à courir parmi ces rocs houleux; Là, pas d'ailes d'azur, pas de gosiers frileux. Mais des corbeaux heurtant leurs notes métalliques.

Alors que le Maudit menait au son du cor D'étranges cavaliers, qui chevauchaient encor Quand l'aurore, au réveil, ouvre sa bouche rose.

C'est là qu'ils s'ébattaient à leurs tournois d'enfer, Et, pendant ce temps-là, le vent, songeur morose. Faisait grincer au loin les cuirasses de fer.

AVKIL, MAI, JUIN 97

ris [O'K

Les marbres massifs tombés des frontons Avaient effondré le sol dans leurs chutes; Le lierre et l'acanthe, autour des volutes, Enroulaient de verts et légers festons.

Sous la voûte froide et sombre, à tâtons Je cherchais l'autel: quand au son des flûtes Un chœur retentit, — et vous m'apparûtcs, Déesse au front blanc que nous regrettons!.

AVRIL, MAI, Juin

Perdant à la fois la vue et l'ouïe,

Je mis dans mes mains ma face éblouie :

Chacun de vos yeux était un soleil!...

... Et quand je sortis du temple, au réveil. Je revis la vierge aux yeux d'or, assise Sur le marbre blanc et pur d'une frise...

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