A HAUL BOURGET
IVloN lime qui voyage et qu'a partout suivie Son ennui morne, en Grèce a souvent épelé L'épitaphe qu'on lit sur un cippe écroulé : « J'ai cent ans. J'ai connu tous les biens qu'on envie.
« La curiosité maintenant me convie « A voir si quelque bien suprême est recelé « Chez Pluton. — Le vieillard aj-ant ainsi parlé « Sans faste, déposa le fiirdeau de la vie. »
De quoi te faut-il plus louer, ô vieux païen 1 D'avoir, sage, vécu pendant un siècle? ou bien D'avoir clos tes cent ans comme l'on ferme un livre?
Que t'envier? Ta fin brusque? tes jours si longs? — Hélas I nous autres, vieux ou jeunes, n'égalons A la peur de mourir que le dégoût de vivre I
LKS SOIRS ))5
L'HOTE lO^CTOTi.TV'K,
v^u I donc frappe i cette heure ? — Un voyageur si las Q.u'il ne pouvait pas faire un pas de plus. — Hélas 1 Entre, j'ai vu l'appel que ton bras faible agite; Et dis ce qu'il te faut, tu l'auras. — Rien qu'un gîte, Rien qu'un lit. — Mais d'abord qu'un feu clair et vermeil Te ranime ; tu dois avoir froid ? — J'ai sommeil. Je veux un lit. — Le lit t'est promis, et la table Va se dresser pour toi : viens. — Zèle insupportable ! Je n'ai ni froid, ni faim, ni soif : je veux dormir. — D'un frisson douloureux j'ai vu ton corps frémir.
Quel dur chemin fis-tu ? pourquoi ces fers d'esclave ? O pauvres pieds meurtris 1 souffrez que l'on vous lave Et qu'une eau pure... — Trêve à ta vaine pitié Qjui ravive les maux assoupis à moitié ; Montre-moi le plus vil grabat, que je m'y couche, Et ne tarde pas plus, hôte I — Quel ton farouche, Et combien d'amertume en ce peu que tu dis ! L'abîme fut profond, certe, où tu descendis; Mais nul gouffre si noir qu'on n'en remonte. Espère ; L'excès de ton malheur touche au destin prospère ; Cœur las d'aimer! ici t'attendent les meilleurs Des biens que tu rêvas si vainement ailleurs. C'est l'Aube... — O tentateur, assez de mots perfides ! Mon vœu, ne l'as-tu pas lu dans mes yeux avides, Avides de nuit noire et de somme infini ? Ne parle pas d'amour, ni d'espérance, ni De bonheur : à jamais durci comme les pierres. Mon cœur lâche a cessé de battre, et mes paupières Succombent sous un poids invinciblement lourd... Mon lit, je veux mon lit ! un lit profond et sourd.