A MADAME *** i
Madame, je IV oserois VOUS dire l'état OÙ je suis, et après vous avoir tant vanté ce cœur que je vous ai donné, j'ai honte de vous faire voir sa foiblesse. J'avois cru que l'assurance que j'ai de votre affection me défendroit contre toute sorte de déplaisir, et qu'il étoit impossible que je fusse aimé de vous etmalheurcux toutensemble. Cependant je me trouve en un aussi grand désordre que si j'avois perdu toutes choses en vous perdant de vue, et je me tourmente comme s'il n'y avoit point d'autre bien ni d'autre mal au monde, que de vous voir ou de ne vous voir pas. Cela me fait juger que nos deux âmes ne sont encore guère bien mêlées, et je connois bien que vous ne m'avez donné qu'une fort petite part de la vôtre, puisque je manque de courage à souffrir une affliction. Il est vrai, à le bien considérer, que celle que j'ai n'est pas de cette sorte de malheur que la constance apprend à supporter doucement. La raison la plus sévère ne sauroit désapprouver un aussi juste déplaisir que le mien ; et si elle ne me permet pas de regretter la plus agréable, la phis charmante et la plus belle personne du monde, elle ne sauroit au moins trouver mauvais que je regrette la plus habile, la plus généreuse et la plus sage. Quand je ne devrois pas être affligé de ne vous plus voir, je le devrois toujours être de ne vous plus ouïr, et ressentir extrêmement d'avoir perdu une conversation qui m'éclairoit l'âme de même qu'elle me l'cmbrasoit, et de laquelle je ne
' Msn. de Coiuarl, [), bob.
LETTUKS AMOLliiaSES. 237
sorlois jamais que plus lionnùle hoininc, aussi bien que plus amoureux. Que si parmi tant de causes d'ennuis je puis recevoir quelque consolation, il faut qu'elle m'arrive sans que je respère,et il sera bien plus séantque vous me la donniez, que si je la trouvois de moi-môme. Vous donc, madame, qui voyez plus clair que moi en toutes choses, et particulièrement dans mon coeur et dansma fortune, apprenez-moi s'il n'est pas raisonnable que je m'afflige infiniment de ne vous pas voir, ou, si vous ne me pouvez montrer que cela ne doit pas être, dites-moi du moins que vous ne le voulez pas, et que vous m'ordonnez de me conserver jusqu'à ce que je vous revoie.
il. — A MADAME * * *.
A Taris, le 6 de la lune'.
Madame, j'avois commencé à me mutiner de ce que vous ne m'aviez point fait de réponse. Mais un bruit qui court ici que vous y devez arriver bientôt m'a remis en meilleure humeur, et a fait que ce dépit n'a pas duré plus longtemps que les autres que j'ai taclié d'avoir autrefois contre vous. A la vérité, moi qui fais profession de me ressouvenir de toutes les excellentes qualités que vous avez, aussi bien que si je les voyois encore, j'aurois bien oublié votre douceur et votre civilité, si je croyois que vous en pussiez avoir manqué pour nioi en cette occasion, et que vous eussiez refusé cette consolation à un homme que vous deviez penser en avoir tant de besoin. Sans mentir, je ne crois pas qu'il
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y ait jamais eu de déplaisirs pareils aux miens ; et quoique je crusse assurément, devant que de vous laisser, que je mourrois de votre absence, je ne croyois pas qu'elle me dût faire la moitié tant de mal qu'elle m'en a fait. Bibille, Gambille et Fanfan n'ont de leur vie tant pleuré de ne vous point voir, et Biquet n'en a pas été si affligé que moi, quoique vous ne m'ayez pas traité de roses. Tout de bon, madame, je me trouve dans Paris de la même sorte que vous vous êtes autrefois trouvée à la Basme, hormis que je n'ai pas le plaisir d'y acheter des moutons ; et, selon que je connois votre humeur, je jurerois que votre solitude de dix ans ne vous a pas semblé si longue que me l'a été celle où je suis depuis trois semaines. Je vois bien quelquefois des dames assez aimables; mais croyez-vous que ces personnes-là mepourroient faire parler? Toutes les femmes me le sont, à cette heure, comme vous l'étoit cet homme que vous savez ; et quand elles auroient les Ris et les Grâces près d'elles , elles ne pourroient pas arrêter mon esprit un moment. Je fais à cette heure la petite souris dans les compagnies, et, après avoir légèrement tout considéré, je me relire en moi-même, et je me mets à part pour un autre temps. Faites, s'il vous plaît, madame, que celui que j'espère arrive bientôt, et qu'après tant de peine je me retrouve auprès de vous, comme vous me l'avez prédit autrefois.