A MADAME "** K
Madame, je n'espérois pas qu'il me resteroit encore un bon jour en toute ma vie , et peut-être en fût-il ainsi arrivé, si l'on ne me l'eût donné ce matin de votre part. S'il vous restoit encore quelque chose à acquérir sur moi, vous avez achevé de tout gagner par cette dernière faveur, et je vous avertis que si désormais vous m'en faites quelques autres, je n'aurai plus rien de quoi les reconnoître. Je vous le dis de tout mon cœur, et s'il n'y a pas ici de danger de parler haut, puisque je ne suis écouté de personne, jamais rien ne me toucha si sensiblement, et je ne saurois vous rendre assez de grâces pour celle que vous me venez de faire. Je la puis bien appeler ainsi, piûsqu'elle me fait encore respirer, nonobstant l'arrêt que vous me prononçâtes l'autre jour, et que parmi de si mortels déplaisirs elle m'a redonné la vie. Il est vrai que celle que je traîne est si malheureuse, que je ne vois pas que ce soit un présent que je dusse beaucoup estimer, s'il ne me venoit de vous : et ayant encore à j)asser quinze jours sans vous voir, je ne sais si ce n'est pas une cruauté que de me faire vivre. Je le veux
' Mas. de Cour art, p. 623,
LETTUES AMOUREUSES. 235
bien pourlanl, puisque vous me le coininandcz , et que vous m*aimez encore...
4o. — A MADEMOISELLE DE M****.
Mademoiselle, à moins que de vous envoyer des ileurs de lis, il n'y point de fleur§ au monde qui méritent de vous être présentées, et je vous envoie celles-ci seulement pour être jetées sous vos pieds. Encore je vous assure que je leur envie bien cette place, et je tiens qu'elles .seront là plus glorieusement que si elles étoient sur la tête des reines. Vous vous éloimerez qu'un homme qui vous connoît si bien ait osé prendre la liberté de vous écrire, et par-là vous devez juger si ma passion est violente, puisqu'à mon âge, et avec mon visage, elle m'a donné la hardiesse de vous la déclarer, et qu'un si grand hasard comme est celui de vous déplaire ne m'en a pu retenir. Je sais bien, mademoiselle, qu'il n'y a point de fautes qui soient moins pardonnées que celles qui se font contre vous, et que je suis destiné à ne mourir pas par d'autres mains que par les vôtres. Mais je me laisse emporter à mon destin, et, quelque mal qui m'en arrive, il est impossible que je m'empêche de me laisser attraper. A l'heure que vous lisez ceci, vous rougissez de dépit et vous grincez les dents. Vous ne sauriez cependant me faire repentir de rien : car je suis maintenant à l'épreuve de tous les plus grands accidents, et au péril de ma vie j'ai résolu d'être toujours, mademoiselle, votre, etc.
' Mss, de Coniari, \). 524.
236 LEITRES DE VOITURE.