A MADAME ^^''^ (Inédite
J'avois promis de ne plus vous écrire; mais un homme qui ne se peut garder soi-même, ni son âme, ni son cœur, ni sa raison, est-il oblige de garder sa promesse? Et en l'état où je suis dois-je être responsable de quelque chose? En quatre jours, j'ai soufFert tout ce .que l'on soulTriroit en quatre mille ans , et après m'être déchiré le cœur pour vous en ôter et avoir enduré des gênes insupportables pour ne vous point voir, tout ce que j'ai avancé par-là, c'est que je vous aime beaucoup davantage; et puisque toutes les violences que je me fais , et les contraintes que je me donne pour m'éloigner de vous, ne produisent poinC d'autres effets, sinon qu'elles augmentent mon amour, ne suis-je pas obligé , en conscience, de ne me plus contraindre, de vous voir le plus que je pourrai, et de ne me plus servir d'un remède qui a augmenté mon mal et qui me tueroit bientôt? Sans mentir, madame, il n'y a point de peines au monde pareilles à celles que j'ai endurées depuis quelques jours ; mais s'il vous plaît que je vous voie aujourd'hui, je tiendrai tous mes maux bien employés, et vous me ferez plus de bien en un quart d'heure que je n'ai eu de mal en toute ma vie.
' Mss. de Conrarl, p. 4(J1. — Voyez aussi, UeLUa-Leltres françaises, Mss. 151, t. 11,1). 21.
LETTRES AMOUnElSES. 251
Ot. — A MADAME * * *.
(Ini'dite'.)
Après avoir bien rêvé toute la nuit, je suis résolu ce malin de me fier toujours en vous. Regardez si cet accident que nous avions prévu ne m'est pas arrivé, et s'il ne faut pas que je sois devenu fou. Mais qui est-ce qui s'en seroit garanti en ma place, et quelle raison y a-t-il que tant de passion et tant de soupçons n'eussent pas renversée ? 11 me déplaît seulement d'une chose : je voudrois que votre beauté toute seule ou mon amour eussent causé cet effet-là, et que la défiance que j'ai eue de vous n*y eût rien contribué. 11 eût été ainsi plus à votre gloire, et il fût sans doute arrive de la sorte, si vous m'eussiez donné un peu plus de patience, et si vous n'eussiez pas eu tant de hâte de me voir en cet état-là. Tant y a que vous devez être contente, et que je suis au point où vous m'avez désiré tant de fois. Je crois que s'il y a quelque fidélité sur la terre, elle est toute en vous; je suis persuadé que vous êtes aussi constante que vous êtes belle ; je pense que vous seriez au désespoir, si vous veniez à vous apercevoir d'avoir fait naître quelque autre passion que la mienne; et je jurerois que ces yeux, qui semblent avoir été faits pour éclairer tout le monde, ne luiront jamais que pour moi, et qu'ils n'en regarderont point d'autre. Enfin , il n'y eut jamais d'esprit si perdu et
' Mss. de Conrarl,^A(j2, et Bclle.s-Lctlres françaises, Mss. 151, t. II, p. 23. — C'est, dit M. de Monmerqué, un des plus jolis billcl» de Voiture, l/rpipr-imnie y fait disparaître la fadeur.
si renversé que le mien ; mais ce qui est le meilleur, j'aime de tout mon cœur la place Royale ; je m'imagine que vous n'y allez qu'avec les mêmes intentions que vous allez aux Carmes, et que si quelquefois vous y courez à minuit avec quelque autre dessein, c'est seulement p(.)ur y parler d'affaires.
1 . — LETTRE DE MONSIEUR LE COMTE DE SALNT-AIGNAN, ESTANT PRISONNIER, A MONSIEUR LE COMTE DE GUICHE.
Au très-hault, tiès-prcux, et très-renommé chevalier de Guicheus, Guilan le Pensif, seigneur de l'Isle Invisible, désire honneur, liesse, et mande humbles saluts'.
Trcs-chor sire, or suis en prison fermée, cl ja pour nulles riens n'en pourroye issir, se ne fust par art de faërie, et de negromance. Or s'en vont à randon soulas et déduit, et perverse fortune m'a moult laidement atourné. En telle achoison, il n'est gentillesse de cœur, ne fermeté d'engin, qui patiemment porlast telle mésaventure, et si plours et lamentations n'estoient plus duisantcs à dame qu'à guerroyeur, moult grand plaint et butin feroye. Car, par mon chef, moult
' « M. le comte de Saint-Aignan, dit l'abbé Arnauld, dans ses Mémoires, à la date de 1639, qui avoil toujours eu l'esprit galant, éloit passionné pour le vieux gaulois et pour les rébus, qui éloienl à la mode en ce temps-lii. Ce n'éloit tous les jours que billets en langage d'Amadis et qu'énigmes de cette sorte, et les laquais avoient asseï d'affaires d'aller de chez lui au logis du Roi où nous lâchions de lui répondre. » — Vile invisible, par allusion au roman de Gomberville, la Jeune Alcidiane: c'eèlki la BaslilleouM.de Saint-Aignan fut enfermé pour n'avoir pas mené assez lot son régiment à l'armée de M. de Feuquières, qui fut défait à Thionvilic, avant qu'il y arrivât : et peut-être, ajoute Tallemant, ce régiment qui était bon n'eût pas lâché le pied comme le reste de la cavalerie. II. 22
deconforlé suis et mis en desarroy. Hélas ! cher sire, où sont maintenant allez jeux, mommçries, danses et chansons? où sont mussez loin de moy jongleurs, menestriers, farceurs, liarpeurs, et apointeurs de vielles? Que sont devenus tournois, behours, et tels autres esbanoyemens, où l'on voyoit pieça beau mes enfondrer, haubers démailler, glaives froisser, destriers affoler, chevaliers gésir, et escu s desrompre? Où sont festins, bombances, ris et banquets, coinles pucelles, frisques damoisels, gorgiasescuyers? Tout est mis à néarit, et à moy dolent et chetif, rien n'en est demouré, fors douloureuse remembrance, qui d'autant plus me fiert et navre durement. En tel party je n'-écriroye mie , sans l'espoir qui, par vision ou songe, au cœur m'est revenu. Iceluy vint isnellement ma grand'douleur combattre ; et si cuidois pour vray, que ce fust de ma liberté la vraye signifiance, comme j'en ay par droit la suspicion, au lieu que je suis attéré et gisant en détresse , tant léger et à délivre me sentiroye , que sur le palefroy pourroye bien saillir, sans toucher le pommel. Or en avienne ce qu'eschoir en pourra, toujours, cher sire, vous veûil conter mon songe. Dormant par nuit, il me sembloit voir fermement (et ainsi à certes le cuydoye,) un félon géant outrageux, glouton et fier pautonnier, qui le chef avoit plus aigu que fer de lance, les yeux avoit rouges et flambans comme feurre allumé, nez tors, grosses balievres, et barbe fleurie, et de tout point hideux et plein de barat et de maltalent. Si tenoit en son poing branc d'acier luisant, dont au chief durement me navroit ; puis faisoit signe à deux truhans et ribaux qui en hideuse chartre
LETTRES EN MEIX lan(;a(;k. 255
me portoieni, et me laissoient illec au greigneur tourment que jamais sentisse. Et adoiic s'apparoissoit à moy un grand prctid'homnic, qui d'un moult noble vestement cstoil aftublé, et autour de luy estoient mamts chevaliers, qui de me voir à délivrance avoient moult grand voulenté. Et vous, beau sire, y estiez des premiers. Prés de vous estoient pareillement le bon chevalier Arnaldus et le gentil chevalier Voiturio, et maints autres renommez. Or me faisoit signe de la main iccluy noble preud'homme, et à soy m'appellant, hors de la noire chartre me faisoit issir. Et lors il me montroit en moult belle escriture un tel dicton en manière de prophétie :
Quand aigles et lyons assemblez à foison, Feront par grands hazards des coqs déconfiture, Plusieurs bons chevaliers par mortelle achoison, Férus de fer tranchans iront en sépulture. Paresseux, d'autre part absens de l'aventure, Pour un temps détenus seront, non sans raison ; 31ais ils seront enfin boutez hors de prison, Par cil qui porte escu de vermeille teinture'.
Adonc par grand'liesse me sentis éveillé , et quand apertement connus, que ce n'étoit que fable et mensonge, si cuyday entrer en desespoir. Ce neantmoins, mon cœur s'évertua, et en soy pourpensa que tel songe pourroit venir à effet, et en cette espace je n'eus onc talent dé ùie guermenler ne plaindre, mais bien de vous escrire tout ce qui m'éloit advenu. Or puissiezvous, cher sire, loin de meschief et d'encombrier, toujours noblement et frisquement vous contenir, ainsi qu'à tel hortimc affîert, vous et tôulc votre nobic mcs-
' Lecardiiiul de Kichelieu (T).
gnie. Et à tant me tiens, à Dieu vous command', et me clame vostre immuable servant à toujours mais,
Dom Gdilan le Pensif, sire de l'Isle Invisible.