LETTRE DE VOITURE SUR LE SUJET DE LA PRÉCÉDENTE
Au très'gentil, trcs-prcux et très-noble chevalier de l'Isle Invisible, le chevalier Inconnu mande saluts sans nombre et amours sans fin.
Sire chevalier, pas n'eusse cuidé que de si obscur manoir comme cil où vous estes, peussent issir dits si illuminez, ne de si dure prison paroles si gracieuses. Je me suis embattu à voir la lettre qu'escrite avez au très-gentil et très-renommé comte Guicheus, vous debourdant avec luy, et vous jure que oncquesmais ne vis escrit qui tant me plust, ne qui plus me parust de preud'homme. Et en ce apert vostre grand hardement, et le hault cœur qui vous en repaire, quand de cette vostre mécheance en nulles riens ne vous esbahissez, et ne laissez pour ce de dire gabs et joyeusetez. Or est-il vrai, que pieça je haïssois sur toutes riens le géant Picolofuron % pour estre de trop orgueilleuse nature et trop bonbancier en ses faits. Mais ores d'autant plus je le maudis, et l'heure que oncques de mère fust nay : car par luy, et pour son pourchas, trop sont de maux avenus, et si combat par tel art, que
' Voiture fit une réponse en vers à cette lettre, au nom du comte de Guiche. Voyez plus bas, aux Poésies. Ensuite il adressa à Salnt-Aignan pour son propre compte, et par échange de courtoisie, la lettre suivante en même style. Voyez Mss, de Conrari, in-4, t. X, p. 915.
2 Piccolomiiii.
ceux qui encontre luy osent se présenter, sont par luy laidement navrez, affolez, ou occis, et ceux qui ne s'y trouvent, sont en noires Chartres détenus. Ce m'aid' Dieux, beau sire, cettuy est le plus fier enchantement dont j'ouïs oncqucs parler, et qui plus fait à douter. Planté de preud'hommes y a qui moult ont grand talent de vous aider en cette vostre besogne. Et pour nioy, il n'y a chose au siècle que tant désirasse : car plus cher aurois ' à délivrer un si fait chevalier, que de conquester le royaume de Logres. Mais de cettuy fait nous déportons , pour sçavoir que nous n'y pouvons comme riens, et que cette entreprinse est réservée à un puissant chevalier qui porte vermeilles connoissances K De cettuy est ores grand bruit par le monde, et dit-on qu'il fait d'armes comme à sa voulenté, et que depuis le temps du noble roy Artus, il ne s'est trouvé si rude jousleur, comme iceluy est. Car nul ne s'est encontre luy esprouvé, qu'il n'ait jette jus des arçons, et souventcfois renversé chevalier et cheval tout en un mont. Cettuy mainte haute avanture a fmée, et cette autre encore fmera. Si que devez espérer, qu'à chef de pièce, et en brief, vous tirera du chastel enchanté : car pas n'avez deservy d'y estre trop longuement, et se en riens par le passé avez méfait, ce n'est en chose qui vous doive ahontir, et petite i^nitence y affiert. Ce neantmoins, si par meschief, ou aucun destourbier, plus long -temps estiez détenu que ne cuidons, de ce en rien ne vous esmayez : car
' Les Bas-Brelons se servent encore de celle façon de j'urler pour dire : J'aimerois mieux {Note manuscrite de Uuet). ' Le cardinal de Richclioii.
258' LKTTRLS I)K VOITIJKE.'
il lie vous eti peut chaloir. Bien vous peut souvenir que le gentil roy Amadis, le noble empereur Esplandian, et maints autres, après avoir été détenus plusieurs siècles es prisons de l'isle d'Argenes, en sortirent sains et haitiez, aussi jeunes, et les viaires aussifrais, qu'entrez estoient : car le bon Alquif, qui moult sçavoit d'experimens, fit par ses conjurations que le temps, qui tant est isnel pour toutes créatures, n'avoit comme point eu de cours en leur endroit, et en riens ne les avoit endommagiez. Or il ne peut estre^ qu'estant noble et chevalureux comme vous estes, bien parlant et loyal en bien aimer, bien avenant, coint et faitis chevalier, il vous manquast quelque bon enchanteur en cette achoison, qui le mesme secours vous donnast ; et en auriez un ou deux sans faille, en hïaniere que, quand ne pourriez issir du chastel que d'huy en cinquante ans, vous en istriez jouvencel, comme Testes maintenant, et saris aucun seul poil de barbe, non plus qu'ores en avez, qui seroit chose moult rare et plaisante à voir. Endemen tiers, tout le temps que demourerez illec, loisible vous sera, les unes fois de jouer aux tables, les autres de harper et chanter lais plaintifs, et une fois le jour de parler tout hàiit à par vous, vous doulourant et lamentant dé dame Fortune, qui de tous hommes temporels se joiie, et eh cet encombrier vous a jette, vous éloignant de votre arnie : car c'est ainsi, si bien m'en souvient, qu'en souloient user tous les preud'hommes, qui en tel cas se sont trouvez. A tant, beau sire, à Dieu vous command', et suis, le tout vostre,
Le clicvalicf iMcoKNi;,
LEITRES EN ViELX LANGAGE. IM
.'{. — KLrONSE UE MONSIELK LE COMTE DE SAINT-AIGN AN \ LA LETTRE PRÉCÉDENTE*.
\u trés-courlois, très-excellent et très-renommé chevalier Volturio , qui ilu nom d'Inconnu se clame , Guilan le Pensif deaire honneur et joye, et mande humble mercis.
Dca, chevalier Inconnu! avois-je pieça vers vous rien comparé, qui de tant de gorgiase laveur fust digne? Certes, pas n'eusse cuidé, qu'en tel enconibrier si doux confort me fust avenu, par lequel est ma grevance moult amendée. Or apert-il bien maintenant , que pas n'estes apprentif de bonnes œuvres faire, quand à si dolent chevalier^ par devis proufitables et duisans, reboulez le cœur en la foiielle. Pour certain, très-cher sire , moult estes à priser, et greigneur lîomme devez cstre que pas ne voulez apparoir , quand vostre nom mussez après courtoisie tant «spéciale. En cette manière ouvra jadis le Damoisel de la mer, fleur de toute chevalerie, quand après avoir tiié jus le plus fier ribaud de la contrée, et sa mesgnic déConflte , il se retrahit vers son Iref moult viste , tenant la chiere basse, et le vis sur costé ne voulant pour riens à nuUi se manifester. Ce m'aid'Dieux, sire, je ne me deportefay d'accrlener à tous, qu'encore surpassé l'avez, et de ce n'ayez doutance. Cettuy lie lit que mettre à itiort un outrageux paillard; et vous avez redonné la vie à jouvencél afflict et mat, comme ii'agueres elfroyé. Or, bon chevalier^ puisque tout de mon fait voulez connoistre , ja n'en serez désdit, et moult volontiers de mon estât vous deviseray, et vous 'liray, qu'un jour sur lé vespre, ayant har[>é et chanté
' Mst. de Coiiruii, l. X, p. 1)18.
un lay moult douloureux el plaintif, comme pouvoit estre cil du pauvre Tristan le Leonnois, voguant en sa barque, après la playe envenimée par luy reçue par le Morlioult d'Irlande, je m'endormis moult fort, et cheus à bouchons sur le pavement , où longue espace on me laissa gésir. Si cuidoye estre en un vergier, entre cointes pucelles et gentils varlets, ayant les aucuns surcots de tiretaines , et les autres robes de sandal. Si estions seans sur poisles à or battu, en soûlas et esbatemens, devisants et bruyants moult fort. Mais endementiers , vint entrer au vergier un grand vilain mal-façonné et rébarbatif, qui en son poing tenoit baston noueux à guise de massue, et bien sembloit estre mal pautonnier et félon. Si se cria sur moy le glouton, comme forcené, disant: « Et cuides-tu, paillard, issir ainsi sans moy de la chartre où tu es détenu ? » Lors il me ferut parmy le pis, tant outrageusement, qu'agenouiller me fit, et rechignant moult laidement s'en alla, disant: « Or suis-je par mon droit nom le Temps appelle : n'espère sans mon aide issir du chaslel. » Et ainsi que me guermentoye, je vis prés de moy un noble preud'homme, luisant comme un escarboucle. Moult beau clerc estoit iceluy, et de plaisant regard. Si estoit en haut siège assis, et villes, chastels, tours, chevaliers, armes, bannières, et escus de moult de couleurs gisoient à ses pieds, et un vermeil sandal faisoit son couvrechef et sa robe. Iceluy me cria tout soûefvement : « Or as entendu, amy, ce que le Temps t'a dit; mais qu'il s'accorde à ta faillie, moult tost te delivreray. » A tant, mon somme fina, el trouvay prés de moy vostre
missive, et de l'autre part un livret moult ancien , ou estoit icellc prophétie :
Quand jeune chevalier de suave nature, Prendra du liardement en l'obscure maison, Assez pour envoyer missive au grand Voiture, Cil qui porte vermeil en armes et vesture, Et dont partout le los bruit sans comparaison, Connaissant qu'il est ja de pardonner saison, Avec trois doigts fera de cet huis ouverture.
Adonc cuiday qu'en brief pourroye de la chartre issir, quand par deux fois pieça avoye en dormant quasi le mesme songe : car encore moult bien du premier me remembroit, dont au preux comte Guicheus avois narré toute la vraye histoire. Donc ay-je noté, sire chevalier, par moult d'enseignemcns, comme à iceluy gucrroyeur qui porte vermeilles connoissances, et qui tant d'aperlises d'armes a faites, estoit ma délivrance réservée : et par voslre esprit tout remply de doctrine et clarté d'engin y suis derechef confirmé. Dieu ait part à icelle emprinse, et veuille labeurer avec lui, afin qu'en brief ensemblement allions visiter en son hébergement le bon comte Guicheus, que j'honore moult et prise! Je suis, à foy de chevalier, trèscher sire , le tout vostre ,
Dom GuiLAN LE Pensif, sire de l'Islc Invisible.
i. — LETTRE DE VOITURE AUX COMTES DE GUICHE ET DE SAINT- A1GXA\ ET A ARNAULD DE CORREVILLE.
[Mai 1641.] Aux trcs-cxcellcns , belliqueux, iovictissimcs et insupt^Tables chevaliers, le comte Guicheus, le chevalier de l'ile-lnvisible et dom Arnaldus, Salui, honneur, victoire et triomphpK
Ce m'aid' Dieux, beaux seigneurs, moult estes gra-
' Msi. de Courari, l. X, p. 893. — C'csl la lellre à laquelle
2èî2 LETTRES DE VOITURE.
cieiix el courtois, quand estant dans de si grosses besognes, comme ores vous trotrvéz, de cettuy vostre chevalier avez daigne vous ressouvenir, et me donner preuves si notoires de vostre bénignité et bon vouloir, que oncques ne sera en ma puissance de le pouvoir deservir. Or jaçoit que de mouTt grand temps vous aye toujours honorez et servis, moult outrageux seroye, si je, par cette seule vostre lettre, ne m'en tenoye à moult bien payé, et grand' niceté seroit à moy, si je cuydoye vous en pouvoir rendre remerciments condignes. Or voudrois-je, beaux sires, qu'il m'eust cousté le meilleur chastel que oncques je conquis, et que loisible me fust de moy bouger de cettuy lieu, pour vous aller dire moy-même mon pensement sur ce, et le ressentiment que j'ay de l'honneur que, à moy vostre homme-lige, avez voulu faire. Par mon chief, rien ne me retiendroit, que je ne prisse huy les galops, et irois vers vous de tel randon, qu'ainçois qu'il fust heure de none, aurois cheminé plus de cinquante lieues anglesches, et me rendrois avant le jour dans vostre tref. Aussi-bien , quand je me ramentois comme estes sur le point de ferir sur ennemis, et de vous parmi eux mesler, si qu'à toute heure il m'est avis que d'icy j'oy la noise de la bataille, le hennir des chevaux, le froissis des lances, le chapelis des armes, et le martelis des espées, je me hontoye moult durement à par
Sarrazin fait alhision dans sa Pompe funèbre, au cliapitre VIII de la Grand' chronique du noble Vetlurius :
« Comme Cazalia fut délivrée des mains du géant Gérion pui- Hereulin d'Auslrasic, el de la noble chronique (jue YelUirius en compila. »
iTioy, et me tiens à Jionny et mécréant chevaljer, quand je ne [)uis en celle achpison estre près de vous, et là, en voyant vos actes chevalureux et vos beaux faits d'armes, me parforcer à les imiter, et moy rendre digne de l'acointancc de tels prend'homm.cs. Ores que le joly mois de may renouvelle toute chose créée, et que tout noble cœur se sent cspoindre du désir d'armes et prouesses faire, vous cliemiuez par monts et par vaux, gorgiasement armés jusqu'aux dents, tenant vos glaives es poings, et ores les pannoyant entour vOvS chiefs, ores vous polissaqt en vos armes, ores vpus affichant es estrieus, ne songez qu'à lances briser, percer escus et desmailler haubers , cheminez par nieules et par bruines, à l'ardeur du soleil et au ray de la lune, mangez moult petitement, et mauvaiseraent dormez, vous levant souventefois, ains qu'il soit bien adjourné, pour mettre vos corps à peine et à travail, à danger d'estre detranchez à mains de gloutorjs, et d'estre feloneusement occis : là où je, las ! chetif, en cette cité par enchantement manvaisement détenu, passe les jours entiers à moy sollacier et déduire avec gentes pucelles, plus blanches que le fin albastre mis à point de fin vermeil , ores nous ombroyant sous vertes feuillées, ores en plaisants vergers nous esbattant, et tantost nous esbanoyant en riches festins, où louttes guises de mets nous sont servis, et toutes sortes d'espiceries. Et les unes fois, quand de tels bobans suis recreu, et qu'abondance de soûlas me fait désirant de solitude, je me retrais à l'orière d'un bois, ou sur le clair rieu d'une fontaine, et là, assis sur l'herbe tendre et menue, je nie délecte à voir en joyeuses chroniques
les faits et gestes des anciens chevaliers, les hautes aventures qu'ils ont mises à chief, et les périlleuses questes qu'ils ont emprises pour los et amours de leurs amies acquerre. En cette manière je vis sans mesaise, destourbier , ne distraite de quelconque chose , me couchant alors que meilleur me semble, et me levant à l'heure que plus me plaist, sans estre oncques éveillé de bruit de buccines, trompettes et cors sarazinois. Or, seigneurs chevaliers, combien cet estât de vie est angoisseux, je ne doute mie que bien ne le jugiez : car trop mieux que moi savez que riens tant ne pesé à gentil cœur comme oisiveté, et moins grève travail que musardie. Et de ce adviendra sans faillie, qu'aprés que de ce siècle seray sorty, onc nulle mention de moy ne sera faite, non plus que je fusse esté uti chevalier de Cornouaille : et de vous, au rebours, quand de cette vie terrienne issirez , en trouverez une autre' impérissable es registres et mémoires des hommes*- Livres infinis en toutes langues or sonneront vos hauts faits et prouesses, et aurez nom à jamais perpétuel, laquelle chose, et de ce ne doutez, est de prix infiny et tel que trop chèrement ne la pouvez -vous acheter, quand mesme, pour ce, de bras et de jambes seriez mehaigniez, et qu'en auriez les testes fendues jusques aux yeux. Partant, beaux seigneurs, je vous alloue, que vous regraciez fortune, qui en point vous a mis, que tout haut bruit et exaltation pouvez acquerre, et pourtant ne me tourniez à blasme, si en cettuy lieu plus longtemps je demoure, où force d'enchantement et nécessité de destin me retient. Pour nouvelles, je voiis mande que messagiers sont
icy venus de maintes parts, qui apporté nous ont, que depuis peu, es marches d'Italie, s'est fait le plus beau fait d'armes qui oncques arriva depuis que chevaliers ceignent espées. Or devez-vous sçavoir, beaux seigneurs, que en icellc terre, du long du fleuve que les Grégeois appelloient Eridan , qui moult est roide et profond , estoit descendu un géant dépiteux et félon '. Cettuy, accompagné d'un géant moult noir, et de couleur de suye, mais aspre, fier et outrageux, pilloit, dégastoit et desertoit le pays, si que c'estoit une hideur : et après maints outrages avoit juré qu'il prendroit à force une damoiselle, qui Cazalie est nommée*, moult prisée et chérie de ceux du pais, et de maints grands seigneurs d'étranges terres désirée, comme celle qui est de moult beau viaire et bien addressée de tous ses membres, avenante [et de si plaisant regard, que c'est un déduit à regarder. Or l'avoit le félon promise à son seigneur le Soudan des Iberiens, qui pieça de longtemps la convoitoit pour la mettre' en servage, et lui tollir son honneur, ainsi comme il a fait de mainte autre que le géant a mise en sa baillie, dont il a pris les unes à vive force, et plusieurs autres par barrât et mal engin : car de telles damoiselles convoiteux est le Soudan à démesure, si que l'en dit que toutes les désire, et oncques n'en pourroit estre assouvy. Or l'avoit le géant à tout son ost en telle guise assiégée, que pas ne sembloit qu'il fust au pouvoir humain de luy en quelque manière porter aide. Monlt tendrement pleuroit la pucelle, moult fort se démenoit
' Le prince Tliomas de Savoie.
' Cazal.