LXVIII
(A M. lo marquis de Montausier, pour M^e Je Rambouillet'.)
Pour un chevalier allemand, Ma foi, vous parlez galamment, Et dans le milieu de l'Alsace Vous avez porté le Parnasse.
Quoique vous soyez grand et fort, Ce n'est pas un petit effort :
Car, comme j'ai vu dans la carte, Parnasse est plus grand que Montmartre.
Mais ce que j'y vois de plus beau, C'est qu'ayant porté ce fardeau.
Vous ne puissiez avec constance Porter le faix de mon absence :
De là je tire un argument, Que mon absence assurément, Suivant l'art de monsieur Descarte, Est plus pesante que Montmartre.
Je vous plains d être si chargé, Et voudrois vous voir soulagé :
Car je vous aime avec tendresse, Et de bon cœur je m'intéresse
' Mss. de Conrart, t. X, p. 1087.
- Le marquis de Montausier, étant gouverneur de la Uaule- Alsace, avait écrit une lettre en vers à M'i''^ de Iiambouillel , de Clermont, de Mezières et Paulet, avec celle suscriplion :
Aux quatre filles dont les yeux.
Plus clairs que les flambeaux des cieu\.
Dans mes pleurs et sur mon visage
Virent, lorsque je les quittai,
La foiblesse de mon courage,
Et la force de leur beauté.
Chapelain répondit collectivcnieut au nom des quatre demoiselles. Arnauld le carabin fil une réponse en particulier pour M"''5deClermonlelde Mezières, et Voiture une autre pour M"c de Rambouillet.
3(38 i»0KSii:s uk voiiikk.
Dans tous vos maux et tous vos hiens, Ainsi que si c'étoient les miens.
Et désire plus que personne Que votre fortune soit bonne.
Vous croirez bien cela de moi, Car vous ne manquez pas de toi.
Vous qui transportez les montagnes.
Soit que nous allions aux campagnes Fie ce beau parc, où Jean de Wert Est pour quelque temps à couvert , Ou que sur le bord de la Seine Notre brigade se promène, Ou que nous demeurions chez nous , A toute heure on parle de vous.
A propos, la grande Arthénice Vous assure de son service ; Vos déplaisirs lui font pitié, Et d'un cœur rempli d'amitié, A vous elle se recommande.
Ne croyez pas ce qu'on vous mande, Que l'Amour fuyant de ces lieux S'est allé loger dans ses yeux.
Qui l'a dit, l'a dit par bon zèle; Mais il ne loge point chez elle.
11 faut qu'il soit en autre endroit ; Mais, pour vous dire ce qu'on croit, Selon que votre àme est galante, Votre humeur gentille et brillante, Et votre esprit en bon état, 1/on tient qu'il est à Schelestadt.
Adieu, monsieur : et pour nouvelles, Les Tuileries sont fort belles ; Monsieur prend le chemin de Tours; Nous aurons tantôt les courts jours ; Jamais on ne vit tant d'aveines ; De foin les granges seront pleines :
KIMTKKS KT LKITUES ES VERS. 369
Les pois verts sont bientôt passés.
Les artichauts fort avancés;
Le mauvais temps nous importune:
[)eniain sera nouvelle lune;
L'on prendra bientôt Saint-Omer:
L'on met trente vaisseaux en mer ;
Nos canes ont fait sept canettes,
Dieu les préserve des belettes!
Wpymar demande du renfort;
Le corbeau de Voiture est mort;
Monsieur votre oncle est tout en tlammes,
Il ne bouge d'avec les dames,
On ne voit que lui dans le Cours,
11 y cajole tous les jours
Les plus belles et les meilleures,
Il ne soupe plus (pi'à sept heures;
Le comte de Kiosque est dévot,
Kt Saint-Cyran est huguenot.
(Kt'punseù une lettre de M. Arnauld '.
(Certes, c'est un grand cas, Icas*, Que toujours tracas ou fracas Vous faites d'une ou d'autre sorte :
C'est le diable qui vous emporte, Kt vous fait faire incessamment Votre métier de négromant.
Croyez-moi, laissez la magie, Suivez plutôt l'astrologie :
C'est mal fait que d'être sorcier, Et cela n'est pas cavalier.
' .V.«v. de Cowari, [. X, p. 1091.
5 On se rappelle qu'ArnauItl avait tiv. jhhm Hininmiiip a •-aiisc U'un luillcl où il fL-nrail en magicien. Vo\cz t. I. p. ?8i.
370 POÉSIES DE vorryKE.
J'étois en repos à Narbonne, Tristement autant que personne, S'il faut dire la vérité ; Mais mon esprit moins agité, Loin d'espérances et de craintes, Avoit de moins rudes atteintes.
Que quand je voyois les froideurs, Les insupportables rigueurs.
Ou rindifférence, ou la haine.
Ou le fier courroux de Climène, Au prix duquel est calme et doux De la mer Thorrible courroux.
Et que je redoute en mon âme Plus que le fer, ni que la flamme, Plus que mes brûlantes ardeurs.
Plus que les tourments dont je meurs.
Plus que toute autre violence.
Et même plus que son absence.
Ainsi loin de ces déplaisirs.
Si je jetois quelques soupirs, C'étoit d'être loin de la belle.
Et non pas pour me plaindre d'elle; Et si je vivois tristement.
Au moins je vivois doucement.
Mais votre malheureuse lettre, Que vous m'avez écrite en mètre *.
Et certes si disertement Et si malicieusement Qu'on voit bien, tant elle est complète, Que c'est le diable qui l'a faite, Est venue avec ses propos Troubler ici tout mon repos, M'a fait connoître en sa peinture Ma triste et funeste aventure,
Var. En maître : le mot est mis à dessein pour faire équi-
oque.
Et, dans cet enfer où je suis,
Me faisant voir le paradis,
A fait que, depuis, ma misère
M'a paru cent fois plus amère.
J'ai mieux ressenti mes tourments
En voyant vos contentements :
Si bien que vos vers et vos charmes
M'ont déjà coûté maintes larmes.
J'avoue ici que de dépit
Bien cent fois je vous ai maudit;
Mais écoutez, j'entends maudire
Pas autrement, sinon de dire :
« La peste étouffe le rimeur!
Le diable emporte l'enchanteur
Et jamais ne nous le rapporte! »
Et menus propos de la sorte
Qui du ciel ne furent ouïs,
Et, ma foi, je m'en réjouis.
Mais gens heureux et raisonnables
Laissent dire les misérables :
Et certes, si vous y pensez,
J'avois alors du mal assez ,
Vous, assez de bonne aventure.
Pour excuser quelque murmure.
Tandis qu'en un temps do plaisir
Vous considériez à loisir
Tout ce que la terre a d'aimable.
De beau, de rare et d'estimable,
Que vous admiriez la beauté.
L'attirante sévérité,
Le cinabre, l'or et l'ivoire.
L'éclat, le triomphe et la gloire
De l'incomparable Bourbon,
Je voyois les Juifs d'Avignon.
Or, bien qu'eux et leurs Juives eussent
Quelques agréments qui me plussent,
372 POKSiFS [»r voulu F.
Pour vous le faire au vrai savoir, l.a chrétienne est plus belle à voir.
Son teint, sans mentir, et sa grâce.
Sa brillante fraîcheur eflace Toutes les Juives de deçà Et même celles de delà, Car, de quelque sens qu'on la prenne, C/est une fort belle chrétienne, Et Ton ne voit rien sous les cieuv De plus rare ou plus précieux.
Mais, pour venir à notre afl'aire.
Ce qui me mit plus en colère, Et me plut moins en ce pays, C'est que je perdis cent louis. J'en sortis donc de bon courage, Chantant, AdicK, sarrazinagc.
De là, passant force rochers Et des champs couverts d'oliviers.
Ayant traversé la Durance, Nous arrivâmes en Provence, Où nous vîmes dans son palais Le généreux comte d'Alais.
Mais bien qu'il soit vaillant et snpe.
Et qu'U ait, ma foi, bon visage, Pourtant, quoi qu'il puisse valoir, La chrétienne est plus belle à voir :
Et plus belle, en ma conscience.
Que tout ce qu'on voit en Provence, Que les plus nobles citronniers.
Que les plus lleuris grenadiers, Que leurs figuiers, beaux à merveille.
Même que le port de Marseille, Que toutes les fleurs de jasmin, Que le commandeur de Forbin, Plus que madame [d'Aiguebonne], Plus que la belle M-iguelonne,
KMTRES El LKiTUKS K\ VtHS. 373
Et <|ue iiKulaiiio Laurc aussi.
Quand toutes deuv seroient ici.
J'entends, là : car passant le Uliono Qu'Arles voit plus doux (jue la Saône, Laissant derrière nous maint roc.
Nous passâmes en Languedoc, Où, pour suivre nos destinées, Nous fîmes tant par nos journées Que, laissant Lunel, Montpellier, Agde, Pézénas et Bézier, Nous arrivâmes à Narbonne, Laquelle, Dieu me le pardonne, Après Tenfer, est un des lieuv Hors duquel je m'aimerois mieux :
Car le limbe et le purgatoire Près d'elle sont des lieu\ de gloire.
Monsieur, on est dans ce séjour Justement comme dans un four, Si bien (pie moi qui sens la flamme VA de Narbonne et de Madame ^ Et qui, des deux feux investi, M'accommode tout de rôti, Me voyant comme une allumette Et le corps l'ait comme un squtilelte, Ne sais si je suis cuit d'amour.
Ou bien si je suis cuit au l'otu'.
De chaudes vapeurs consumée Toute la terre est allumée ; Zéphire même l'est aussi ; Et l'air que je respire ici Est chaud, par manière de dire.
Comme celui que j'y soupire , Quoique je porte dans le sein D<^s brasiers qui n'ont point de fin,
* Le son* doit philôl l'ire, de ma datiit .