‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 142 sur 151 · IL · texte numérisé non relu

IL

374 POÉSIES DE voniiRE.

L'amour, et Glimèiie, et ses flammes, Dont les moindres brûlent tant d'âmes.

Cependant, malgré mon malheur, Je me trouve en quelque faveur :

Deux ou trois fois Son Éminence M'a fait jouir de sa présence; Je parle à monsieur de Noyers ; Je suis fort connu des huissiers, Et mêmement depuis naguères J'ai vu le roi dans ses affaires :

Mais, pour ne vous pas décevoir, La chrétienne est plus belle à voir.

Enfin, quoi que l'on puisse faire.

Ce pays ne me sauroit plaire^ Et rien ne me peut divertir Que l'espérance d'en sortir.

Quelquefois, pour tromper ma peine, Je m'en vais rêver dans la plaine :

Là, me promenant le matin Sur la marjolaine et le thym, Je vois l'aurore avec ses perles Qui réveille le chant des merles ( J'aurois nommé le ruisegnor^, Mais il ne rimoit pas, sefior).

Et vois les changeantes opales, Les jacynthes orientales Que le jour sème à son réveil Sur la carrière du soleil.

Qui fait en ces lieux son entrée Plus belle qu'en nulle contrée.

Mais quoiqu'il y dore les cieux De son or le plus précieux, Qu'il y paroisse sans nuage Et qu'il y brille davantage.

Quelques rayons qu'il puisse avoii', ï Le rossignol (T.),

ÉI»irRES ET LETTUES EN VEKS. 375

La chrétienne est plus belle à voir :

Plus belle et de couleurs plus vives Que lui, ni que Juifs, ni que Juives; Plus que le bon comte d'Alais, Comme on le voit dans son palais; Plus que ni roi, ni roc, ni reine, Et plus que tout, hormis Climène.

Au reste, ne soyez en peine, Cherchant qui j'entends par Climène :

Car vous n'y perdrez que vos pas, Et le diable ne le sait pas.

(Réponse pour M'n« do Rambouillet'. ) (inédite'.)

La nature a mis de grands charmes En la vertu de quelques carmes, Non pas de Carmes déchaussés.

Mais de carmes doux et lissés Tels que Ton voit toujours les vôtres.

Quelque paresseux que je sois. Les ayant lus deux ou trois fois,

' 3Iss. de Conrart, t. X. p. 111 3.

' L'on élail à Chantilly, ell'on s'écrivait, comnne de coutume, force lettres en vers. M^c de Lonpueville, et loute celte jeune et ingénieuse société dont elle était l'âme, en firent une à Mfnc de Rambouillet, que je suis obligé de citer en entier, pour l'inlelligence de la réponse :

« Par ma foi, quoi qu'on puisse dire.

Ici nous ne faisons que rire, Et d'aujourd'hui jusqu'à huit jours, On croit qu'on y rira toujours.

Ici, pas un ne porte envie Aux plus doux plaisirs de la vie Que vous passez dedans Paris; Noos ne songeons plus aux Cloris ; Nous nous moquons des diadèmes :

Nous méprisons les anathèmes.

Et pour un fromage moisi, Nous abandonnons la Choisv,

376 l'OKSiES i)i: voiiLnp:.

Il m'a pris tout soudain envie De vous écrire, qu'en ma vie Je n'en vis de si bien tournés, Si galamment imaginés, Écrits d'une si belle sorte Ni d'une manière aussi forte :

Je vous dis mon vrai sentiment,

Ses jeux, SCS fcslius et sa danse,

Et toute sa magnificence ;

Sou bal n'est pour nous qu'un sabbat,

Kt ses Guisars, qu'un Bélesbat;

Tous ses jeux qui brûlent la ville

Sont moins pour nous que croix et pile ;

Et malgré ses beaux entremets,

vivent nos moutons de Beauvais !

Vive Meymac, hors de cadence,

Kt Brion, quand il porte lance !

vive le duc de Chantilly,

Qui vaut bien celui de Milly !

Vive Arnauld, qui, sans dire gare,

A laissé pour dix jours la Barre !

Vive Metz, avec Préau,

Et du Fay, avec son ormeau !

Vive notre grande Princesse,

En une éternelle jeunesse,

Et qu'un jour son petit parent.

L'aime comme son père grand !

Vivent Julie et Boutteville,

Et par charité, Longueviile !

Mais à propos de la grandeur.

Nous souhaitons, pour son honneur.

Que, sans quci-elle, ni sans brigue,

Vous dansiez au bal quelque gigue.

« Le3 soins que nous prenons de vous faire part de nos divertlssemeiils, et les beaux souhaits que nous faisons pour vous et pour votre belle troupe, vousobligerontsansdoute à nous rendie compte de lout ce qui s'est fait à Paris depuis noire absence : et je vous assure que, quoique la rime nous ait emportés audessus de la raison, nous en conservons toujours assez pour savoir que l'on vous doit aimer au-dessus de toutes choses, et préférer l'honneur de vous voir à tous les autres plaisirs. »

Je ne saurais préciser exactement la date de celle lettre; on voit cependant par la mention de M""' de Longueviile et de M'i*' de Boutteville, qu'elle a dû être écrite entre le mariage de la première (lGi2);el renlèvemenl de la seconde (1644).

i;i»ilUKS Kl LKTI'RKS EN VKIiS. 377

Mais le diable emporte qui meut !

Cette vérité qui me touche^

Est en mon cœur, comme en nui bouche,

Oui pour rien ne vous mentiroit,

Car le diable m'emporteroit.

Vos vers et votre poésie

M'ont donné de la jalousie.

Et l'on ne verroit rien de mieux ,

S'ils étoient moins injurieux.

Mais votre verve poétique

Est tant soit peu trop satirique.

Passe pour mépriser Paris,

Et vous moquer de nos Cloris

(Quoique quelqu'une des plus douces

"Vous en fera mordre vos pouces).

Encor n'est-ce pas un grand mal

De vous railler de notre bal.

Mais vous moquer des diadèmes ,

Et mépriser les anatbèmes.

Qu'en diront le pape et le roi?

Vous étiez folles, sur ma foi,

Et peut-être même enragées.

Puis, aller avec la Clioisy *

Rimer un fromage moisi.

Est parler d'étrange manière

Et fort mal d'une chancelière,

tbancelière dont les festins

Sont de plus de deux cents bassins.

Encor, pour faire moins d'outrage.

Si vous eussiez dit un fromage

De Milan ou de Roquefort

(Car, pour moi, je les aime fort ,

Ou quelque fromage d'Auvergne,

' Femme de ChoUy, cliancelier du duc «l'OiIéan?, eA mei p df, l'abbé de Choi^y, l'auteur des Mémoires. Tallemanl a donne son historielte, t. VII, p. 162.

Comme nous en donne La Vergne, Ou bien même un fromage mou, Le discours eût été plus dou :

Pardonnez-moi si j'ôte l'esse, La rime est lâcheuse et diablesse.

Et puis je n'ai pas le loisir D'être longtemps à choisir.

Mais vous, ce qui fait votre crime, Vous ne pouviez manquer de rime :

Car vous pouviez avec Choisy Rimer joliment Cramoisy *, Noisy, Croisy, qui pouvoient faire Un meilleur sens, et moins déplaire.

On doit traiter avec honneur La chancelière de Monsieur :

Car, outre que c'est un beau titre, Cette dame a voix au chapitre.

Mais savez-vous bien quelle voix, Qui se fait ouïr mieux que trois ?

Et que vous avait fait son frère -, Si bon, si doux, si débonnaire, Qu'on le prendroit pour un mouton, N'étoit qu'il a barbe au menton.

Barbe noire, barbe à coquille?

Pourquoi faut-il que l'on le pille?

Tout cela m'a fort déplu ; mais J'aime vos moutons de Beauvais, Et vos Meymac^ hors de cadence.

Et vos Brion* qui porte lance,

' Célèbre imprimeur, qui fut le premier directeur de l'imprimerie du Louvre fondée par le cardinal de Richelieu {Noie de M. Halphen).

2 Henri Hurault de L'Hôpital , seigneur de Belesbat, frère deM"iede Choisy, conseiller, puis maître des requêtes au parlement. Voyez Hisiorieltes, t. VII, p. 146.

2 Voyez plus haut, p. 351.

^ François-Christophe de Lévi, de la maison de Venladour,

EPITRES ET LErrRES EN VERS. 379

Et Julie au cœur endurci,

Et j'aime Boutteville * aussi ,

Et ne suis pas seul, si je l'aime.

Maintes gens d'honneur font de même.

J'aime aussi ce qu'on dit d'Arnauid,

Le pirouetteur sans défaut,

Et l'infante, sa douce amie "^j

En ce lieu m'a semblé jolie.

Je trouve à dire seuleniont,

Que dans un si grand bâtiment.

Où l'on voit tant de chambres vides,

Vous mettiez par ces temps humides

Fay la belle, avec Préau,

En décembre sous un ormeau :

Les voilà chaudement logées

Et fort à propos ombragées !

Si nous les tenions en ces lieux.

Ma foi, nous les logerions mieux,

Et l'ormeau qui couvre ces belles

Seroit mis dans le feu pour elles.

De plus, n'avez-vous pas failli

D'appeler duc de Chantilly

Un duc qu'on pouvoit, pour mieux dire,

Nommer la terreur de l'Empire,

Le vaillant héros de Fribourg,

Le conquéreur de Philipsbourg,

Le renverseur de cent murailles,

Et le grand gagneur de batailles?

Une autre fois, parlez-en mieux,

Et respectez nos demi-dieux.

Vous parlez avec plus d'adresse

De sa mère, notre maîtresse,

comte de Brion, plus lard duc d'Amvillc: il était neveu de Mme la Princesse.

' M»ie de Monlmorency-Boutteviilc. Voyez p .380, noie 2.

' La présidénlede la Barre : ce fui, dilTallêrtant, ca der- Aièrè galafil^iie. Voypr Hi.^tnrieues, t. IV, i>. .M.

380 i»oi:siKs i)i: voitliu:.

Eli qui Iti nature ot les cieux Ont mis tout ce qu'ils ont de mieux.

Que Dieu la conserve et lui donne...

Mais quoi? Tout est en sa i)ersonne, L'esprit, le cœur et la honte.

Les grâces, avec la beauté.

Qu'il ne fasse donc rien pour elle, Que de la garder toujours telle Qu'elle est; plus ne lui souhaitons.

Mais revenons à nos moutons :

Au lieu d'employer tant de cire, Tant de plumes à nous écrire, Et tant d'encre, et tant de papier, Envoyez-nous en un quartier.

Pour traiter la troupe troublée De n'être pas de l'assemblée.

Saint-Simon * n'y fera nul pas; Pons, ni Vigean n'en seront pas, Ni Longueville non plus qu'elles :

Car on n'y priera que les belles.

(EpUre à M. de Coliunv".)

Dans les plaisirs qui vous entourent, Et qui de tous côtés accourent Pour vous rendre ici-bas heureux, 0 chevalier aventureux !

Trouvez bon que Ton vous écrive,

' M™^ de Saint-Simon, mère de l'auteur des Mémoires.

- Dandelot, comte de Coligny, puis duc de Chàlillon, à lu mort de son frère aîné, l'un des petits-maîtres du duc d'Enchien, mort en 1649, au combat de la porte Sairit-Antoine. Ëpris d'une vive passion pour M^ic de Monlmorency-Boutteville, il l'enleva, de son consentement et avec l'appui du duc d'Eughien et de sa sœur, dont elle était une des intimes. Cet enièvement fit grand bruit. Voyez les .Vewuorci rfc Af "»« rfe J/o^

KNTHES El LEiTIlKS EX VERS. 381

Ht ne vous l'àcliez, s'il arrive Que je trouble votre repos Maintenant par quelque propos.

Tous les biens et toute la joie Oue donne amour, quand il octroie Sa grâce aux cœurs qu'il a grevés, Ores, seigneur, vous les avez.

Votre fortune est sans seconde, VA vous êtes l'homme du monde Oui prenez le mieux vos ébats, Si ce n'est que vous soyez las :

Mais si vous êtes las, beau sire, Au moins ce n'est pas de trop lire.

Or, je pense que dans Stena\ , Si je l'ai bien imaginé, (^omme c'est lieu de peu d'aflaire, Souvent vous ne pouvez rien faire :

Ainsi je crois que vous pourrez Lire ces vers, où vous verrez De votre dernière aventure Lue assez passable peinture ^ Et sur ce sujet les avis De quelques-uns de vos amis.

Que cette nuit fut claire et belle, Quand la triomphante pucelle ' En qui la nature et les dieux Ont mis tout ce qu'ils ont de mieux, Fut par votre adresse arrêtée Kt par vos armes conquêtée !

mille, t. I, p. 224-30, et l'histoire de M. el de M""' de Chàtiiion dans V Histoire amoureuse des Gaules, par Bussi-Habulin. Sarrazin, qui composa une ballade pour célébrer la méthode «les enlévi-ments par amour {Œuvres, 1668, Poésies, p. 68) fait illusion à l'épître de Voilure dans t-a Pompe funèbre . Comment Vetturim apprenoii aux nouveaux mariés ce qui s'éloit pané entre eux le jour de leurs uocci.

' M""- de BoutlevillcCr/.

382 I»OESIES l)K VOITURE.

J /Olympe son front dévoila, Et tout ce soir étincela, Malgré l'obscurité des nues, D'étoiles au monde inconnues, Parut serein, tranquille et pur.

Et se couvrit d'or et d'azur, De cet azur dont il se pare Quand un beau jour il nous prépare.

Le ciel vous vit de tous ses yeux Et vous servit de tous ses dieux.

Jupiter, et Mars, et Mercure Prirent part à votre aventure ; Jupiter, et Mercure et Mars En craignirent tous les hasards.

Et vous éclairant de leurs sphères Ils furent tous trois vos Tercères ' : Surtout Mercure volontiers.

Car c'est un de ses cent métiers. Mars, envieux de la Tolère ^, Ce qu'il y fit eut voulu faire; Et Jupiter qui s'échauffoit, Tout ce que vous fîtes eût fait.

Il s'échaulîoit devant la belle.

Et vous aida pour Tamour d'elle ; Saturne aussi : même Ton dit Que ce soir-là Saturne rit.

Lui que jamais on n'a vu rire Depuis qu'il perdit son empire :

Car, comme vous savez très-bien, Saturne est fort saturnien.

Il sentit pourtant quelque joie.

Vous voyant vous et votre proie, Et l'ordre et raccompagnement

' Têrcèra, en espagnol, est une entrenielteuse ou pôrtêùàe de poulets (T.).

* Le nom de celui qui enicvoil ( T.).

Du mémorable enlèvement.

Lorsque, non contre son envie, La ravissante fut ravie.

Les Grâces, qui suivent toujours Le dieu qui préside aux amours.

Les jeunes Ris et TAmour même Et tout ce qui fait que l'on aime.

Les douze Appas ensorceleurs.

Les Attraits qui gagnent les cœurs.

Les Plaisirs, les douces Tendresses Et les amoureuses Caresses, Portés sur les ailes du vent, Chantant Hymen, alloient devant.

Semant mainte rose nouvelle Sur tout le chemin de la belle.

Et mille œillets qui pâlissoient Dès que ses beautés paroissoient.

Le jeune Hymen marchoit ensuite, Qui servoit comme de conduite A votre char qu.'il éclairoit. Et qui derrière lui couroit.

L'or de sa blonde chevelure, Son port céleste et sa parure Assez entre tous le marquoit ; Je l'ai su d'un archer du guet Qui cette nuit, non sans alarmes, Vit vous et tous vos gens en armes, Et me le contoit aujourd'hui ; Mais peut-être il vous prit [tour lui • . S'il vous prit pour lui, je vous jure, Seigneur, qu'il vous a fait injure ; Car il valoit mieux en ce lieu

Toutefois les nymphes du lieu, Non sans apparence, doutèrent Qui de vous deux éloit le dieu.

(Mallierbe, Ode ou duc de Bellegarde.)

384 POKSIKS DR VOITn'.i'.

Eue lepoux (|uV'tre le «lien.

Mais il n'importe qu'il se tictmpe.

Hymen assistoit à la pompe, Et monta ce soir à cheval (Car je le sais d'original) :

Il animoit toute la troupe.

Et portoit cette nuit en croupe Les vrais et solides plaisirs Qui naissent des justes désirs, Au lieu qu'il porte d'ordinaire Le repentir el la misère, La jalousie et les ennuis Des longues et lâcheuses nuits.

Sa torche nocière ondoyante.

Dans les ténèbres flamboyante, Lançoit mille divins éclairs Dessus la terre et dans les airs.

Marchant devant vous de la sorle.

Il vous conduisit à la porte D'où vous sortîtes de Paris (Ce fut, je crois, de Saint-Denis) ; De là, passant buissons et haies, Il vous mena jusque vers Claies, En deçà peut-être, ou delà.

Car je ne sais pas bien cela.

Mais ce dieu, comme il est fort tendre, Fut las et contraint de se rendre Dans le carrosse, et cela fit Que le carrosse se rompit :

Car, monsieur, tous ces dieux des Tables Sont pesants comme tous les diables :

Ainsi, traversant l'Achéron Hercule fit peur à Caron, Quand sa pesanteur immortelle Fit trop enfoncer sa nacelle.

11 se mit doncqucs futre vou;=.

KPITRI-S RT LETTRES K.V VERS. .'igr»

Admiraul IVpouse el Tépoux.

Le voile d'un subtil nuage CouvToit sa taille et son visage.

Et fit qu'on ne le connut point :

Bref, tout se lit si bien à point Qu'ayant traversé mainte pinine Il vous mit tous deux à l'abri Dans les murs de Cliateau-Tliierri.

Au bruit du célèbre hyménéc, Pour être à la grande journée.

Là se rendent à grand concours Tout ce que le monde a d'Amours, De tous les endroits de la terre, D'Irlande, d'Ecosse, Angleterre, Du pays des Italiens, De celui des Siciliens, De Corsègue et de la Sardagne, Et grande quantité d'Espagne ; De delà la mer il en vint De gros escadrons plus de vingt ; Des brûlants déserts de l'Afrique, Des derniers bouts de l'Amérique, Du Japon, du Manicongo, Quoiqu'ils y vivent à gogo, Des solitudes de Libye ; Même il en vint d'Éthioi»ie, \oirs comme petits ramoneurs, Et ces noirs-là sont les meilleurs ; Il en arriva trois volées Des marches les plus reculées Du Cap- Vert : ceux-là sont petils, «iaillards, éveillés et gentils; Ils ont partout même ramage Et cent couleurs en leur plumage Comme on en voit aux perrojpiels, Et sont ceux qui font les coquets.

386 POÉSIES DE SOITIRE.

Jadis n'en étoit remembrance ; Cent ans a qu'il en vint en France :

Maintenant en est grand rapport, Car ces oiseaux provignent fort.

Il en est beaucoup de femelles, Et vont plus vite qu'hirondelles.

D'autres meilleurs vinrent encor De vers les terres du Mogor, Des monts Ryphéans et des Scythes, Et des farouches Moscovites.

Bref, de tous côtés accourants, Les plus petits et les plus grands Se venoient percher sur la ville Où pour lors étoit Boutteville.

Il en vint du plus haut des airs ; Il en vint du plus creux des mers :

Carde ce que le ciel enserre.

Sous Tonde, dans l'air, sous la terre, Dans ce grand et vaste contour.

Il n"est rien qui soit sans amour, Rien qui par amour ne subsiste.

Et rien, vivant, qui lui résiste.

On les voyoit comme moineaux.

Ou comme troupes d'étourneaux, Ombrager toute la campagne.

Et couvrir toute la Champagne.

L'air, par tant d'amours allumé. Fut de telle sorte enflammé.

Qu'on en dit choses admirables Et dans l'avenir mémorables.

Aussitôt que l'on respiroit L'amour dans les cœurs soupiroit.

La vierge la plus modérée, La veuve la plus retirée.

Le plus saint et le plus dévot.

Le plus habile et le plus sot,

ÉPITKES ET LETTUES EN VERS. 38'

Les vieillards les plus honorables, Les vieilles les plus détestables, Ressentant Tamoureux flambeau, Ne pouvoient durer dans leur peau.

Les plus chastes et les plus prudes.

Les plus sauvages, les plus rudes.

Le plus dur cœur fut attendri :

Tout aima dans Chàteau-Thierri.

Même dans les prochains villages Il se fit d'étranges ménages :

Les bergères et les bergers.

Dans les prés et dans les vergers, Les vachers avec les vachères.

Dans les bois et dans les fougères, Les plus farouches paysans.

Pour ce jour n'en lurent exempts.

Chacun rencontra sa chacune ; Nul ne fut sans bonne fortune ; Tout le monde mouroit de chaud, Et l'on se baisa comme il faut :

Personne d'aimer n'avoit honte.

Mais pour revenir à mon conte.

L'heure vint et Theureux moment, L'heure que l'un et l'autre amant Dévoient voir par leur hyménée Toute leur peine terminée, Et cueillir les fruits amoureux Que le ciel avoit faits pour eux.

Ils arrivent tous deux au temple :

Chacun les admire et contemple.

Et pour leurs célestes beautés Les cœurs brûlent de tous côtés.

Ainsi vit-on, au temps antique.

Médor joint avec Angélique, Ou, pour en parler comme il faut, Angélique avecque Rcnaut.

388 POÉSIES l)K VOITLRt;.

Après le bruit on lait silence :

L'époux et l'épouse s'avance ; Les mots solennels lurent dits ; Les deux amants furent bénits ; Lt la troupe assistante envoie Vers le ciel mille cris de joie, lîénissant leurs chastes amours^ Et priant qu'ils durent toujours.

La ville est pleine d'allégresse ; Le peuple les voit et les presse.

Toujours les entoure et les suit, Et sur le milieu de la nuit Mit dans la couche nuptiale La belle couple sans égale.

Lors Vénus le rideau tira, Et le monde se retira :

Car TAmour tout seul et sa mère Virent le reste du mystère.

En ce lieu Thistoire tinit :

Car de dire ce qui se lit, On n'en sait aucune nouvelle, Ni ce que devint la pucelle Qui disparut depuis ce soir.

Et nul depuis ne Ta pu voir.

Du bout de Tlnde orientale La belle amante de Céphale, En son habit incarnadin.

Se leva matin ce matin , Pour voir la divine pucelle Que les hommes vantoient plus qu'elle ; Mais ses soins furent superflus, L'Aurore ne la trouva plus :

il n'en restoit aucune trace, Et le monde vit en sa place Une dame de Coligny Qui dans un éclat intini

Él»irHES Kl Li:iTl{KS KX VEHS. 389

I*arut, je ne dis pas plus qu'elle.

Mais à tout le moins aussi belle.

El h; avoit le môme agrément.

Le même visage charmant.

Cet œil qui toutes âmes touche.

Ce teint et cette belle bouche,

Cette bouche qui n'eut jamais

Sa pareille en divins attraits.

Sa taille et son port adorable,

Et, par un rapport admirable,

Tous les dons que l'autre avoit eu?,

Hors qu'elle avoit les yeux battus

Et qu'elle sembloit abattue.

Pour (cette rime ici me tue

Et vient s'oflrir mal à propos) ,

Pour avoir perdu le repos.

Que ce soit elle ou soit une autre.

Enfin, chevalier, elle csl votre.

Et devez en être content :

Car celle-ci vaut bien autant.

Jouissez-en longues années!

Que toujours vos belles journées,

Et que vos plus heureuses nuits

Se puissent passer sans ennuis I

Mais comme il n'est nul bien sans peine

Et nul amour sans quelque haine.

Sachez qu'il se trouve en ces lieu\

'^es jaloux et des envieux.

Préparez donc toutes >os arn)es, Et vous servez de tous vos charmes Pour vous rendre tant d'ennemis, Par force ou par amour, soumis.

Surtout, quelque ardeur qui vous presse, Ne faites point trop de prouesse.

Ores que le temps n'en est pas.

Et gardez-vous bien d'être las.

Mais si vous êtes las, beau sire, Ce pourroit être de trop lire, Et je le suis d'écrire aussi :

C'est pourquoi je iinis ici.

(Épitre à monseigneur le Prince sur son retour d'Allemagne'. )

Soyez, seigneur, bien revenu De tous vos combats d'Allemagne, Et du mal qui vous a tenu Sur la lin de cette campagne.

Et qui lit penser à l'Espagne Qu'enfin le ciel, pour son secours, Étoit prêt de borner vos jours Et cette valeur accomplie, Dont elle redoute le cours.

Mais dites-nous, je vous supplie :

La mort qui, dans le champ de Mars, Parmi les cris et les alarmes.

Les feux, les glaives et les dards.

Le bruit et la fureur des armes.

Vous parut avoir quelques charmes, Et vous sembla belle autrefois A cheval et sous le harnois , N'a-t-elle pas une autre mine,

' Voyez plus haut, p. 25. Voiture récita cette pièce à Chantilly, où M. le Prince et sa cour couraient la bague, comme l'on voit par ce passage de la Pompe funèbre de Sarrazin ; Comment Vetluriiis composamainls lais, et au dernier le laide la fièvre, qu'il harpa au tournoi des neuf preux, en présence de Germanicus ; et comme, après avoir rameuté les hauts faits de Germanicus, les neuf preux l'assirent au dixième siège, surnommé par Merlin le siéfjc d'accomplissement de la chevalerie.

Lorsqu'à pas lents elle chemine Vers un malade qui languit?

VA scmblo-t-elle pas bien laide, Quand elle vient tremblante et froide.

Prendre un homme dedans son lit?

Lorsque Ton se voit assaillir Par un secret venin qui tue.

Et que l'on se sent drlaillir Les forces, l'esprit et la vue ; Quand on voit que les médecins Se trompent bien dans leurs desseins, Et qu'avec un visage blême.

On oit quelqu'un qui dit tout bas :

« Mourra-t-il? ne mourra-t-il pas?

Ira-t-il jusqu'au quatorzième? »

Monseigneur, en ce triste état, Confessez que le cœur vous bat, Comme il fait à tant que nous sommes, Et que vous autres demi -dieux, Quand la mort ferme aussi vos yeux.

Avez peur comme d'autres hommes.

Tout cet appareil des mourants, Un confesseur qui vous exhorte.

Un ami qui se déronforte, Des valets tristes et pleurants, Nous font voir la mort plus horrible ; Et crois qu'elle étoit moins terrible.

Et marchoit avec moins d'effroi.

Quand vous la vîtes aux montagnes De Friboupg, et dans les campagnes Ou de Nordlingue, ou de Rocroi.

Vous sembloit-il pas bien injuste Que sous l'ombrage des lauriers, Qui mettent votre front auguste Sur celui de tant de guerriers, Sous cette feuille verdoyante

e392 l'OKSIKS J)K VOITUIŒ.

Que Tire du ciel foudroyante ïtespecte et ii'oseroit toucher, La ilèvre chagrine et peureuse.

Triste, défaite et langoureuse.

Eût le cœur de vous approcher, Qu'elle arrêtât votre courage.

Qu'elle changeât votre visage, Qu'elle fît trembler vos genoux ?

Ce que Bellone détruisante, Dans le fer, les feux et les coups, Ni Mars, au fort de son courroux, Ni la mort, tant de fois présente, N'avoit jamais pu dessus vous.

Voyant qu'un trépas ennuyeux Vous alloit mener en ces lieux Que nous appelons Tonde noire, Autrement manoir Stygieux, Vous consoliez- vous sur la gloire De vivre longtemps dans l'histoire.

Ou sur cette immortalité Que nous avons, malgré les âges, La Sussie ' et moi projeté De vous donner dans nos ouvrages ?

De vos faits il eût fait un livre Bien plus durable que le cuivre; Et moi, si j'ose m'en vanter.

Je mérite assez de le suivre.

Mais nous eussions eu beau chanter Avant que vous faire revivre :

Les neuf llUes de Jupiter, Qui savent tant d'autres merveilles, Avecque leurs voix nonpareilles, N'ont pas l'art de ressusciter.

La mort ne les peut écouter, Car la cruelle est sans oreilles.

' D'Assoucv.

ÉPITHES ET LETTRES EN VEHS. 393

Dt'S les vieux temps qu'Orphée harpa Si doucement, qu'il l'atlrapa VA qu'il lui lit rendre Eurydice, Le noir Plu ton les lui coupa Et les conduits en étoupa (Ce fut une grande injustice).

Depuis on a beau la prier', lîeau se plaindre, hurler et crier, Hlàmer la rigueur de ses armes.

Tout ce bruit n'est point entendu ; Pour nos plaintes et pour nos larmes, Pour nos cris et pour nos vacarmes, On ne voit rien qu'elle ait rendu.

.Nous autres, faiseurs de chansons, De Phébus sacrés nourrissons.

Peu prisés au siècle où nous sommes.

Saurions bien mieu\ vendre nos sons, S'ils faisoient revivre les hommes, Comme ils font revivre les noms.

Nous eussions appris votre gloire A toute la postérité.

Et consacré votre mémoire Au temple de l'éternité.

Mais de nos œuvres magnifiques, De nos airs et de nos canticiues, Seigneur, vous n'eussiez rien ouï : L'air et le ciel, la terre et l'onde.

Et tout ce qui se fait au monde Étoit pour vous évanoui.

Conmiencez doncques à songer (Ju'û importe d'être et de vivre; Pensez mieux à vous ménager :

On u beau la prier.

La ei uelle qu elh*, est se bouche Ips oreille?, El nous laisse crier.

( Malherbe, Stances à Du Penier.

31)4 POÉSIES DE VOniJRE.

Quel charme a pour vous le danger Que vous aimiez tant à le suivre?

Si vous aviez dans les combats D'Amadis l'armure enchantée.

Comme vous en avez le bras Et la vaillance tant vantée, De votre ardeur précipitée.

Seigneur, je ne me plaindrois pas.

Mais en nos siècles, oiî les charmes Ne font pas de pareilles armes ; Qu'on voit que le plus noble sang, Fùt-il d'Hector ou d'Alexandre, Est aussi facile à répandre Que l'est celui du plus bas rang :

Que d'une force sans seconde, La mort sait ses traits élancer.

Et qu'un peu de plomb sait casser La plus belle tête du monde.

Qui l'a bonne, y doit regarder.

Mais une telle que la vôtre Ne se doit jamais hasarder :

Pour votre bien et pour le nôtre, Seigneur, il vous la faut garder.

C'est injustement que la vie Fait le plus petit de vos soins :

Dès qu'elle vous sera ravie, Vous en vaudrez de moitié moins.

Soit roi, soit prince ou conquérant. On déchet bien fort en mourant.

Ce respect, cette déférence, Cette foule qui suit vos pas.

Toute cette vaine apparence Au tombeau ne vous suivront pas.

Quoi que votre esprit se propose.

Quand votre course sera close, On vous abandonnera fort;

Kl, seigneur, c'est Tort peu de chose, Qu'un demi-dieu quand il est mort.

Du moment que la Hère Parque Nous a fait entrer dans la barque, Où l'on ne reçoit point les corps, Et la gloire et la renommée Ne sont que songe et que fumée, Et ne vont point jusques aux morts.

Au delà des bords du Cocyte, Il n'est plus parlé de mérite.

Ni de vaillance, ni de sang :

L'ombre d'Achille ou de Thersite, La plus grande et la plus petite, Vont toutes en un même ran^.

Ces deux syllabes précieuses, Qui font ensemble votre nom, Seront de tout votre renom Les héritières glorieuses :

Ces trois faits d'armes triomphants, Ces trois victoires immortelles.

Les plus grandes et les plus belles Qu'on trouve en la suite des ans, Tant d'exploits et tant de combats, Tant de murs renversés à bas Dont parlera toute la terre.

Seront pour elle seulement Et pour les ligures de pierre Qui feront votre monument.

Ce prince, que dans le cercueil Fait vivre encore Ce ri soles, Où son bras abattit l'orgueil De tant de troupes espagnoles Qu'il combla de honte et de deuil ; Qui, poussé d'une belle envie De relever le nom françois, Mit ses ennemis aux abois.

396 POÉSIES IJE YOITI l'.K.

Et lit une fois en sa vie

Ce que vous avez fait trois fois ;

Ce héros, de race immortelle,

Eut ce beau nom que vous avez,

Et que maintenant vous savez

Orner d'une gloire nouvelle.

Mais vous, qui vivez aujourd'hui.

Quand vous verrez par les années,

Étant fait ombre comme lui.

Vos aventures terminées,

Que votre nom se chantera,

Que votre los se portera

Dans les terres les plus étranges :

Qui de vous deux en jouira,

Et quel ressort attachera

A vous plus qu'à lui ces louanges ?

Quoi que la gloire nous promette Avec ses titres éternels Qu'on gagne en servant ses autels, La Renommée et sa trompette N'ont que des sons vains et mortels. L'aveugle Fortune dispose De ces noms pour qui l'on s'expose.

Les plus grands, les plus estimés.

Quand son caprice lui propose.

Vieillissent, comme toute chosp.

Ou dans l'oubli sont abîmés.

En vain l'Olympe favorable.

Honneur de Navarre et de Foix î T'avoit promis que tes exploits Auroient un bruit toujours dural)le :

.Malgré ta victoire admirable, Et ces faits d'armes glorieux Qui parmi tous nos demi-dieux ïe donnent un rang honoralile , Gaston de France obscurcira

ftPlTHES ET LETTRES EN VERS. 397

Celui de Foix, et ternira

Ce renom dont la terre est pleine.

Et Craveline ctoufTera

Toute la gloire de Ravenne.

La Flandre, qui, tous les printemps,

Le voit avec le même foudre

Dont son père sut mettre en poudre

Les monts qui couvroient nos Tilans,

Sur les exploits de tous les temps

Rend ses conquêtes élevées.

Mais tant de succès éclatants,

Tant de provinces captivées.

Tant d'aventures achevées.

Que lui leront-ils dans cent ans?

Quelque jour, ce nom redouté

Sous qui la lière Espagne plie,

Ce bruit dont la terre est remplie.

Par tant de travaux acheté ,

Sera par le temps arrêté.

Et sa gloire, en tous lieux ouïe.

Dans les siècles évanouie ,

Perdra sa plus grande clarté.

Ln jour, cette valeur extrême

Par qui refleurissent nos lis.

Ne sera plus qu'une ombre blême ;

Et les restes ensevelis

Des murs par Gaston démolis

Seront longtemps après lui-même.

L'âge, qui toutes choses efl'ace, Confond les titres et les noms, Et ne laisse que quehjue trace De tous ces inutiles sons, Pour qui si fort nous nous pressons.

Les Achilles et les Thésées, Là-bas, sous les tristes lauriers Qui iKU'ent Ifs chauqjs Elysées,

398 POÉSIES DE VOITLUE.

Ne sont ni plus grands, ni plus fiers, Ni leurs ombres plus courtisées Par toutes ces odes prisées, Oii Ton chante leurs faits guerriers.

Ce gagneur de tant de batailles.

Ce dompteur de tant d'ennemis, Ce vainqueur de tant de murailles.

Qui vit tous les peuples soumis; Ce grand Jules, dont les exploits Et la fortune sans seconde Surent dompter la terre et Tonde, Et qui mit Rome sous ses lois.

Qui fit plus que vaincre le monde ; Ce prince, par ses faits divers Crut qu'il laissoit, malgré les Parques, Son nom gravé dans l'univers, Avecque d'immortelles marques.

Mais un autre Jule ^, en ces lieux Venu par le secours des cieux.

Obscurcit cette gloire ancienne.

En la mêlant avec la sienne ; Et le monde, sous son appui.

Voit de si grandes aventures.

Que le nom qu'il porte aujourd'hui Sera, dans les races futures.

Douteux entre César et lui.

Quand le grand Jule on nommera, Et que, pour Texemple des hommes Qui suivront le siècle où nous sommes, Ce nom partout résonnera, La postérité doutera, Pesant de ces deux les merveilles Et pareilles et non pareilles.

Qui des héros on vantera :

' Maïarin,

Ou le Jules, qui sa vaillance Par tant d'exploits sut témoigner ; Ou le Jules, dont la prudence Tant de palmes nous sut gagner : Celui qui sut vaincre la France, Ou celui qui la fit régner.

Mais je sens que Pliébus m'emporte Plus loin que je n'avois pensé.

Et me prête une voix plus forte Que celle dont j'ai commencé.

Mon chant s'est bien fort avancé :

Prince, que l'univers admire.

Il est temps que je me retire; Des sons si hauts et si hardis Sont mal accordants à ma lyre.

Je m'arrête donc, et vous dis :

Aimez, seigneur, aimez à vivre, Et faites que de vos beaux jours Le long et le fortuné cours De toutes craintes nous délivre.

Conservez-vous pour l'univers ; Parmi tant de périls divers.

De vos faits allongez l'histoire; Et voyant qu'un destin puissant Doit à votre bras agissant Tous les étés une victoire, Pour la France et pour votre gloire.

Tâchez d'en vivre jusqu'à cent.

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