‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 143 sur 151 · LXXIII · texte numérisé non relu

LXXIII

( Réponse pour Mi^^ la marqnise de Montausicr^. )

Seigneurs chevaliers catalans,

' Mss. de Courart, t. X, p. 937.

^ Le prince de Condé, Arnauld et La Moussayc, étant à l'ar-

Vous êtes courtois et galants, Et montrez bien par votre lettre, Que nous avez écrite en mètre. Que trois pères peuvent souvent Faire ensemble un fort bel enfant.

Le vôtre, en arrivant au monde, D'une éloquence sans seconde Parle, raisonne, raille et rit, Et de ses pères a l'esprit, L'esprit de chacun de ses pères, Tous trois de diverses manières.

Le nôtre encore ne dit mot :

C'est un fort dépiteux marmot ; Tout du long de la nuit il crie, Et tout le jour est en furie.

Fier, opiniâtre et mutin, Aussi farouche qu'un lutin.

S'il se fâche, onc il ne s'apaise ; On lui déplaît quand on le baise; Il pince, il égratigne, il mord.

Et gronde, même quand il dort:

Du reste, belle créature.

Et d'une très-bonne nature ; Et qui le voit bien en eflet.

Dit que c'est le père tout fait.

Sa belle et son aimable mère Me donne charse de vous faire

niée, avaient écril une lellrc en vers au marquis et à la marquise (le Monlausier sur la naissance du marquis de Pisani, leur fils: celle lellrc, Iranscrile sur la co[iie de Conrarl, à la page 932 du même lomc, renferme 66 vers; on la Irouve également au l. X, p. 250, des lUsiorielies de Tallemant. Sarrazin fait allusion à cet incident dans un passage de la Pompe funèbre : D'une lellre que l'incomparable Germanicus, et deux sietis chevaliers, écrivirent à l'illnslre Julie, et comme le généreux Osiermoni [Montosicr) d'Alsace se reposa de la réponse sur la cleryic du Yetlurius, qui moult noblement s'en acquitta.

tPmiKS KT LKITIIKS ES VEUS. 401

Mille et mille reniercîments, Cent et cent mille compliments : Ce sont en tout deiiv cent deux mille; Mais c'est que la dame est civile, Très-sensible à tous vos bienfaits, Et vos vers lui semblent bien faits.

Votre lettre Ta réjouie, Plus qu'autre qu'elle ait onc ouïe ; Et lisant Louis de Bourbon, Elle tressaillit tout de bon :

Ce nom tout seul la rendit gaie.

Mais quand elle lut La Moussaye', Elle tomba tout de son haut Et ne revint que pour Arnauld.

Arthénice, la bonne et la belle.

Ou de Vivonne ^ ou de Savelle, (Vous pouvez choisir de ces noms.

Car l'un et l'autre sont très-bons).

Vous rend, seigneur, bien humble grâce De votre souvenir, qui passe

' Ln cardinal de Richelieu avoil dit à feu M. le Prince qu'il éloil à propos de chasser La Moussaye d'auprès de M. d'Enghicn : mais M'ie de Rambouillet fil tant auprès de M'"e d'Aiguillon, (ju'ellc obtint qu'il demcurcroit. Ce service cloit assez considérable: cependant La Moussaye en quelque occasion montra de lingraliUjde ; elle lui pardonna. Depuis il lui fit encore quelque méchant tour, et comme elle le lui reprochoit: « Il fau- «Iroit, lui dit-il, que je fusse le [)lns lâche des hommes du monde. — Vous êtes donc, reprit-elle, le plus lâche : car vous avez fuit ce que je vous dis. » On ne sait ce que c'est (T.). Le même Tallemant est plus explicite dans ses nis<oricltei{\. IH, p. 218). — François de La Moussaye, lieutenant-général d(îs armées du roi, gouverneur de Slcnay et de Clermont pour le prince de Conde. 11 était un des pelits-maUrcs de la cabale du duc d'Knghien, et mourut en 1G50.

' M""' de Rambouillet était, on se le rappelle, Vivonne par son père, et Savelli par sa mère. I^e seul défaut que lui trouvât Tallemant, c'était d'élre trop persuadée (|uc la maison des Savelli était la première maison du monde.

Les honneurs qu'eurent ses aïeux Triomphants et victorieux , Quand le Tibre dessus ses rives Voyoit les dépouilles captives, Qu'après cent belles actions Ils remportoient des nations.

Il reste à vous parler du père, Qui ne vaut pas moins que la mère:

Le fier et brave Montausier, Dont le cœur est franc comme osier.

Il trouve votre poésie Tout à fait à sa fantaisie, Partout pleine d'art et d'esprit, Et je crois, selon qu'il le dit, Qu'il faut que la pièce soit bonne :

Car onc il ne flatta personne, Et pour le pape il ne diroit Une chose qu'il ne croiroit.

Nous n'avons sur votre écriture Pu tirer un mot de Voiture , Car il est en méchante humeur, Et devenu mauvais rimeur.

Il ne se mêle plus d'écrire.

Ou s'il écrit, c'est pour médire ; Il est de fâcheux entretien ; Saturne est moins saturnien ^, Et selon qu'il est en malaise.

Le meilleur sera qu'il se taise :

Car maîtres d'hôtel sans quartier.

Sont pires que bombe ou mortier.

Rien n'est égal à leur manie.

Ce sont vrais tigres d'Hyrcanie, Et jettent dessus toutes gens Des grenades avec les dents,

' Voyez l'épîlre précédente.

Comme ces animaux sauvages, Qu'Arnauld décrit en ses ouvrages'.

On a beau leur crier lioià :

Deçà grenades, et delà, Grenades dessus La Moussaye, Dont il est force qu'il s'elTraie, Grenades sur le pauvre Arnauld : 11 en vient d'en bas et d'en haut.

Prenez garde qu'on ne vous blesse, Ils n'épargnent pas Son Altesse, Son Altesse que le dieu Mars Épargne dans tant de hasards, Et que Pallas, sa sure guide.

Couvre partout de son égide.

Mais, pour dire la vérité, Il est justement irrité, Et j'ose vous dire, sans craindre.

Qu'il a quelque droit de se plaindre.

Le mot est bien vrai, messeigneurs, Que les honneurs changent les mœurs.

Comme on dit en cette province.

Du temps que monseigneur le Prince Ne tenoit pas un si haut rang.

Qu'il n'étoit que prince du sang.

Que vainqueur de trois cents murailles.

Et que gagneur de trois batailles, Voiture étoit aimé de lui.

Comme d'autres sont aujourd'hui.

Mais du jour qu'il lut t'ait grand-maître, Il fit sa faveur disparoître,

■ M. Arnauld décrivoit dans certaine lettre à M. de Ch(ilil- Ion le» parties les plus secrètes de Marion de Lorme, et il disoil qu'elles jcloient des bombes cl des grenades (T.). Qu'on no s'étonne donc plus, observe à ce propos M. de Monmerqué, de la liberté de Tallemant : ces sortes d'impertinences étaient alors à l'usage de la plu[iarl des gentilBhonime!!.

Et laissa dedans un déchet

Feu son compère le Brochet ',

Le Brochet, jadis son compère.

Et qui quelquefois lui sut plaire.

Tous les étangs de ces pays,

Tous neuves en sont éhahis ;

La tanche partout en caquette,

La carpe n'en est pas muette.

Et de mille étranges façons

Cela fait parler les poissons.

Il n'est goujon qui ne murmure,

Considérant cette aventure,

Et qui ne dise entre ses dents :

« Les princes sont d'étranges gens ;

Heureux qui ne les connoît guère,

Plus heureux qui n'en a que faire ! »

Ces goujons sont hardis pourtant :

Je n'en voudrois pas dire autant;

Mais le menu peuple s'expose

A discourir de toute chose.

Or, laissons ce fâcheux discours.

Reprenons notre premier cours,

S'il vous plaît de me le permettre.

J'admire dedans votre lettre

Celui qui dit, que son dada

Demeura court à Lérida ^ ;

Et dis de plus en assurance,

Que je ne sais qu'un homme en France

Qui de la sorte osât rimer.

Et l'osant, osât se nommer.

Quiconque trouva cette rime

' Depuis que Voiture eut écrit la lettre (jui commence : « Eh ! bonjour, mon compère le Brocliel, » M. le Prince l'appela toujours, mon compère le Urocliel (T.).

- Le duc d'Enghicn lut obligé de lever le ?iége de Lérida, le, 17 juin 164G.

Doit avoir le cœur magnanime, El montre que les accidents Ne le troublent point au dedans.

Il reconnoît bien que la gloire Est quelquefois sans la victoire, Et qu'en celle-ci le hasard Souvent a la meilleure part.

Mais il n'est cheval si superbe Qui ne bronche, dit le proverbe, Ou parfois ne demeure court, Mèmement quand bien fort il court.

Tous ceux qui sont dans les annales, Les Cyllares, les Bucéphales, Passebrun, cheval de Morgan t, Brided'or, celui de Roland, Bronchèrent tous, et parfois churent :

Toutefois bons chevaux ils furent.

Un jour F*égase aussi broncha, Et peu s'en fallut trébucha, Quoiqu'il fût dans une carrière Où pierre n'y avoit ni poussière :

Pourtant, comme Ovide le met, Pégase fut un bon bidet.

Même le grand cheval de Troie ( L'histoire veut que l'on le croie ) Pensa demeurer en chemin, Quoique l'on le menât en main.

Et qu'il eîit les jambes si fortes, Que seul il portoit dix cohortes. Son Altesse donc feroit mal, S'il en prisoit moins son cheval, Qui l'a servi par tant d'années.

Et dans tant de grandes journées.

Sans jamiiis faire un mauvais pas, Et ce seul coup s'est trouvé las.

Mais si jamais il y remoiUc

406 l'OÉSllCS I)K YOITllHE.

( Comme je sais qu'il lait son compte), Il refera trembler de peur Le roi d'Espagne et l'empereur.

Dieu veuille qu'ici l'on le voie Bientôt, plein d'amour et de joie !

Mais, sans aller à Saint-Dizier, Comme il écrit, pour Montausier, Elle désire qu'il reprenne Le droit chemin du Bourg-la-Reine.

A Paris, nous le souhaitons, Et tous les jours le regrettons, Car nous l'aimons d'amour extrême.

Je ne sais s'il en fait de même.

Mais pour moi je penserois bien.

Que ces grands hommes n'aiment rien.

Pour le seigneur de [La Moussaye] , La chose est bien sûre [et bien vraie) Que, qui ne verroit que ses vers Et ne sauroit point ses revers.

On l'aimeroit d'amour trop forte.

Il écrit d'une belle sorte, Il a fort bon entendement.

Parle de tout capablement.

Juge très-bien de toutes choses; Mais s'il est bon, sont lettres closes, Et le croire seroit abus :

Quand tels ribauds seroient pendus, Ce ne seroit pas grand dommage ^ .

Je n'en dirai pas davantage.

Adieu vous dis, monsieur Arnauld ; Le ciel vous préserve du chaud !

Car le séjour de Catalogne, Vous peut donner de la besogne.

Sur tous sujets faire des vers,

' Voyez plus bas, p. 419.

POÉSIES nUULESQllES. 407

Ecrire en cent endroits divers, Passer les nuits à la campagne; Et les jours au soleil d'Espagne, Ne dormir qu'à bâtons rompus, Songer à faire des rébus, Suivre toujours quelque pensée, Avoir eu la tête cassée, C'en est plus qu'il ne vous en faut : Adieu vous dis, monsieur Arnauld.

POESIES BURLESQUES

(Ballade en favenrdes Œuvres de Neufgermain'.)

Par tous les coins de Tunivers Le cygne mantouan résonne ; L'aveugle Thébain de ses vers

' Neufgermain est un pauvre diable qui incommodoit tout le monde de ses vers. M. de Rambouillet, pour en être moins importuné, lui proposa de faire des vers qui rimassent sur chaque syllabe du nom de ceux pour qui il les feroit, comme pour fiullion il rimoit h bu el k lion. Cela réussit , et on en rioit souvent. Ce misérable fut si fou que de se marier à une jeune fille, lui qui éloit tout blanc, et qui a la plus grande barbe du royaume. 11 me souvient qu'on me contoil , dans la maison où celte jeune fille servoit alors, qu'en se regardant dans le miroir, elle di?oit : « Taut-il qu'un vieillard manie ces tétons-là? » C'est la plus méchante tête du, monde : cependant il auroit eu quelque chose, car ceux pour qui il fait des vers, ou à qui il présente un exemplaire de son livre, lui donnent fort honnôlement ; mais sa femme, qui bat tous les jours quelqu'un, le ruine en procès criminels, il est fort repentant de s'être marié si poétiquement, et tâche de la faire aller en Canada, et selon que cela va bien ou mal, il est gai ou mélancolique (T.). Celte note de Tallemant n'est qu'une variante de riiislorietle de Neufgermain {Historieiics , t. iV , p. 113). Elle iirouverail à elle seule, si quelque doute pouvait encore exister à cet égard, que les annotations sur Voilure sont bien de Tallemant. —

Encor toute la terre étonne :

Mais je n'accorde la couronne Pour le Grec ni pour le Romain, Et, remployant mieux, je la donne Au beau monsieur de Neufgermain.

L'autre jour, le grand Apollon, Père du jour et de la gloire, Tenoit au ciel un violon Marqueté d'ébène et d'ivoire, Et dit aux filles de Mémoire :

Je le veux mettre en bonne main.

Car je le garde pour la foire Au beau monsieur de Neufgermain.

Mercure lui dit : C'est un fou, Que de trop bon œil tu regardes :

Il lit des vers sur Tribardou ', Avec des paroles lombardes ; Mais ses rimes sont trop hagardes :

Et Mars jura par saint Firmin, Qu'il vouloit donner des nazardos Au beau monsieur de Neufgermnin.

Les Muses lors firent un cri Qui passa la dixième sphère.

Et défendant leur favori, Pleines d'une juste colère.

Jurèrent à Jupin leur pèrO;,

Quant aux œuvres de Neufgermain, elles ont été publiées sous ec litre: Les Poésies et rencontres du sieur de Neufijermain , poêle hétéroclite de Monsieur, Paris, in-4, 1G30-37. Nous en donnons plus bas un échantillon.

' (Vest un passage de la Marne, entre Paris et le Pont aux Dames. Mme Je Rambouillet avoit alors ses filles dans cette abbaye, et comme elle avoit trouvé en y allant le paysage de Tribardou fort agréable, elle l'ut deux ou trois jours à ne parler d'autre chose. Neufgermain s'avisa de faire des vers sur ce voyage (T.j.

Qu'elles partiroient dès demain,

Si pas un d'eux osoit déplaire

Au beau monsieur de Neul'germain.

Jupiter dit à haute voix :

Mes chères (illes, je me (ie Entièrement à votre choix.

Quel qu'il soit, je le déifie, Kt veux, je vous le certifie, Que sur Parnasse ou en chemin.

Cinquante veaux on sacrifie Au beau monsieur de Neufgermain.

(Ri'ponsc, sous k» nom de Jupiter, à la Plainte des consonnes qui n'ont pas l'honneur d'entrer au nom de Neufgermain '. ;

Vous savez bien, troupe immortelle, Race généreuse et fidèle Qui m'avez mis le sceptre en main, Combien de jours nous consultâmes,

' Celle dt>rriière pièce, qui esl insérée dans les édi lions (le Voiture, esl do Piilris, poêle fort goûlé de son temps, moins t'ncore IMMir ses vers que pour l'agrémentdesa conversation. Il avait une charge chez Gaston, qui lui donna le gouvernement de Limoui*s. Il mourut en 1G7 1 , à l'âge de quatre-vingt-huit ans. Deux jours avant sa mort il fil ces vers bien connus :

Je songeois cette nuit, que de mal consume, Côte à côte d'un paurrc on m'avoit inhumé, Et ne pouTant souffrir ce fâcheux voisinage. En mort de qualité, je lui lins ce langage : Retire-toi, coquin; va pourrir loin d'ici: Il ne t'appartient pas de m'opprocher ainsi. — Coquin I ce me dit-il d'une arrogance extrême ; Va chercher te» coquins ailleurs, coquin toi-mêmr. Ici tous sont égaux, je ne te dois plus rien: Je suis sur mon fumier, comme toi sur le tien.

Voyn le Parnnsw français do Titon <lu Tilh I, p. ,100. 11. 35

4tO POÉSIES DE VOITURE.

Quand nous fîmes pour Neul'germain Ce beau nom que nous inventâmes.

Par une divine prudence.

Dans ce grand mot, dont la cadence Frappe si doucement les sens, Nous mîmes toutes les voyelles.

Mais aujourd'hui, comme j'entends, Les consonnes font les rebelles.

B, C, S armés avec L, Et P, T joints à leur querelle, Espérant se mettre en crédit.

Dans ce beau nom veulent paroître, Et n'est pas même, à ce qu'on dit, Jusques au Q qui n'en veuille être.

B, qui fait tous les biens du monde, Sans qui sur la terre et sur l'onde Rien ne seroit ni bon ni beau , Et G, qui le ciel sut produire.

Se veut cacher dans le tombeau.

Si nous pensons les éconduire.

L, par qui Vénus est belle.

Qui rend notre essence immortelle.

Glorieuse veut éclater

Dans le nom de cet homme habile,

Et ne se veut pas contenter

D'être dans celui de Virgile.

Même en ce moment j'entends S, Qui fait là-bas de la diablesse, Et dans un dépit nonpareil Menace, pleine de colère, De mettre en pièces le soleil Et les essieux de notre sphère.

POÉSIES BURLESQUES. 411

Mais le P, qui marche en satrape^ Et (jui fait la moitié d'un pape, Se veut tirer de piété, Et s'est mis dans la fantaisie De n'être plus qu'en pauvreté, En paresse et paralysie.

Lui qui fait les pauvres en terre.

Et T, qui forme mon tonnerre.

Parlent tous deux de me quitter :

Et quoi que les destins ordonnent, Je ne puis être Jupiter, Si ces deux lettres m'abandonnent.

Mais vous en avez tous affaire :

B pour Bacchus est nécessaire,

Et sans C Cérès est à bas ;

Si L, S, et P se rebelle.

Que fera la pauvre Pal las.

Qui n'aura plus qu'A A pour elle?

11 faut donc les rendre contentes :

Mais je ne vois à leurs attentes Aucun remède assez puissant, Si ce n'est que cet homme rare Ait nom Bdelneufgermicopsant ; Mais ce mot est un peu bizarre.

Pourtant pour le mieux il me semble Qu'ainsi nous les mettions ensemble Jointes d'un éternel amour, Et renvoyons à Palamède, Qui le premier les mit au jour, Le Q avec X, Y, Z.

(Re^iut^te à M. (le PuyUurcns, au nom de NcufQermaiu.)

Ce que dans vos vers j'entends lire

4i2 POESIES DE VOITLRE.

Des neuf preux et du bon Roger Me semble digne qu'on l'admire , Et le grand Gomain m'y lait rire Quand il en devroit enrager.

Mais lorsque pour rimer en eut' Vous me parlez d'un habit neuf, De plaisir mon âme est bercée ; Et certes je vais avouant Que c'est la meilleure pensée Qu'on peut avoir en me louant.

Tout ce que vous avez écrit De ma muse et de mon adresse, De ma force et de ma prouesse.

Me semble de fort bon esprit.

Mais les vers de l'habillement Sont, ma toi, d'une grâce extrême.

Et je crois qu'Apollon lui-même Vous les met dans l'entendement.

Du siècle les plus beaux esprits, Brion, Chaudebonne, Patris, Et celui dont l'architecture A su bâtir le pont d'Esture ', Ont à l'envi chanté mon prix.

Vous-même avez fait douze vers Qui seront dans tout l'univers Plus estimés que cent harangues; Et dans la gloire où je me voi Rien ne me manque, que je croi, Sinon que Beaury et Barangues * Fassent quelque chose pour moi.

' Cela fut dit pour rimer en lure, dans le portrait de Voilure (T.).

' Tyillcurs de M. d'Orléans. Ce Barangues élojt Béarnois, «l disoit qu'il n'y avoil jamais eu que devjx houinics (en Béarn ) qui eussent fait forliine, Henri IV et Un (T,).

l'OKSlES l5LllLliSULl:-S. 413

(Vers à In modo tic Ncufj;oriuaiii, à M. il'Avaux , les lettres du num finissant les vcrs^.)

L'autre jour, Jupiter manda Par Mercure et par ses prévôts Tous les dieux, et leur commanda Qu'on fît honneur au grand d'Avaux.

En deux parts le ciel se banda, Avec noises et grands travaux, Et maint dieu jaloux clabauda Contre l'honneur du grand d'Avaux.

Entre autres un grand halbreda *, Nommé Mars, Mavors, ou Mavos, Les dents grinça, jura, gronda, Et dit rage contre d'Avaux.

« Un jour, dit-il, il débrida Sur mon char mes quatre chevaux, Et la Pologne accommoda Avec Suède, ce d'Avaux.

' Kn voici un échantillon du modèle lui-même. C'est en l'honneur de M""^ de Rambouillet :

Entre les dieux doit tenir ran,

proche Jupin, au plus haut 6an,

Plus belle que rose et Vœillel,

La divine de Rambouillet,

Ses Terlus, son mérite gron,

S'étend jusqu'au Topinamôan,

Dont l'un tient registre et teuillet

Pour la divine Rambouillet ■ flalbrcda , ou plutôt hallcbreda, se dit par mépris d'unn prandc femme mal bAlic, d'une espèce de harongère {Note de M. de Monmerqué). Voilure et Tallcmanl (t. X, p. 130) l'emploient au masculin. Voyez aussi le Roman bourgeois, p. 163

4l4 POÉSIES DE VOITUKE.

« En vain l'ire en moi présida, Si bientôt je ne lui revaux.

En cent lieux il me dégrada.

Ce pacificateur d'Avaux.

« La paix dessus lui s'accouda Comme sur Tun de ses pivots ; Son temple à ma barbe il fonda Et le veut achever, d'Avaux. »

Alors Jupiter se rida Comme un vieux moine de Clairvaux, Et dit en courroux : « Mananda !

Quelqu'un veut-il fâcher d'Avaux ?

« Mon astre en naissant regarda Ejus avos et proavos, Et toujours ma faveur garda Et gardera le grand d'Avaux. »

Minerve dit : « Oui-dà, oui-dà, Je l'estime sicut et vos ; De Paris jusqu'à Canada Rien n'est égal au grand d'Avaux.

« Les peuples d'au-delà Bréda Il rendit contrits et dévots :

Et l'empereur appréhenda Toujours l'esprit du grand d'Avaux.

« En Danemark il décida

Qu'il ne soufl'roit point de rivaux :

Car l'Espagnol il nazarda,

Tant il est fier ce grand d'Avaux !

« Le comte-duc mourir cuida, L'oyant nommer dans Caravos, Et dit tremblant : Por ml vida, Es un diablo aquel d'Avaux î

VERS EN VIEUX LANGAGE. 4l5

« Par son langage i! ressouda, Plus doux que n'est jus de pavots.

Saint Pierre et saint Marc, et vida Leurs différends, ce grand d'Avaux.

« Le pape alors se panada,

Le collocant inter Divos,

Et le doge le seconda.

Tous deux contents du grand d'Avaux.

et Le délivreur d'Androméda

Vit moins de mers, de monts, de vaux.

Monté sur son ailé dada,

Que n'en courut ce grand d'Avaux. »

En ces mots Minerve plaida :

On l'entendit dans Roncevaux; A ses dits le ciel s'accorda.

Et chacun dit : Vive d'Avaux !

Lxxviin.

(Réponse à M. le comte de Saint-Aignan, sous le ooin du chevalier de l'isic Invisible^.)

Sire compains, en vostre escrit Moult clair se fait voir vostre esprit, Plus joyeux et plus prompt à rire Qu'onc ne fut celuy de Zephire »,

' Mss. de Conrart, t. X, p. 925.

^ Voyez plus haut, p. 251. — 11 est fait allusion à celte pièce dans la Pompe funèbre ; Comme le comte Guichcus, le chevalier la j!foj<c/jc(Saint-Aigiian) cl le genlil Arnaldus , gabam enireux trois, envoyèrent par un ménestrel joycusctées rimées à Velterim: et sa réponse.

3 Dans PcrceforOt (T.).

il6 POESIES DE VOITURE.

Qui diable fut, comme sçavez:

Mais doux et des moins dépravez, Des moins noirs elmelancholiques*, Âmy des chevaliers antiques, Et, selon que chacun le croit, Dommage fut que diable estoit.

Or, en voyant vostre écriture.

L'on vous croiroit de sa nature, Et pour dire mon pensement.

Je croy qu'en estes droitement :

Car pour écrire un tel langage.

Il faut estre de leur lignage, Encor faut-il estre des vieux Et de ceux qui parlent le mieux.

One ne vis éloquence craindre ; Nul vivant n'y sçauroit atteindre ; Et depuis que Merlin mourut, Si sage clerc que vous ne fut, Si doux faiseur de chansonnettes.

Ni si beau diseur de sornettes.

Si coint, gracieux et courtois.

Et quand diable seriez cent fois.

Et que grilîes je vous vcrroye.

Par mon chef, je vous aimeroyo.

Allez, beau sire, et nul dangier One ne vous puisse laidangier î Que fortune la semilleuse, A tout sa roïie périlleuse.

Toujours au point de batailler, Vous garde de trop periller; Vous sauve de toute affoleure.

Tout mesaise et toute laideure, D'encombriers petits et grans Où tombent chevaliers errans,

' Yar. Remède des mélanchol'ques.

VEHS EN viia:x langage. -117

D'emprinses qui n'ont point d'issues, De fines amours mal-rcceues, De faux chevaliers enchanteurs, De lisongers et baratteurs.

De venin de langue envieuse, Et de garde en nuit pkivieuse ; D'aller armé long-temps au trot, Des damoiselles suivant l'ost.

De plomb volant (c'est chose dure Et qui se fait contre nature), Et quand dormirez volontiers.

De tous enlcveurs de quartiers; Mais sur tout loin de vous exile Les guerroyeurs de Thion ville ', Que le diantre fait approcher Parfois pour le pot espancher!

Dieu vous en garde, et qu'au contraire. Tant que de chevaux pourrez traire, Alliez fondre sur ennemis.

Si que par vous soyent à mort mis, Ou mis à mort, si mieux vous semble!

Que la fiere mort, qui tout emble.

Toujours accompagne vos coups.

Sans oncques se tourner à vous; Qu'ayez l'heur, comme la proiiesse, D'Amadis de Gaule ou de Grèce, De Lancelot, de Perceval, Ou des secoureurs de CazaP; Que toute chose à gré vous vienne, Que vostre renom se maintienne.

Que dans combats et dans estours, Dans les tournois et les behours

Aprcâ la défaite «lo Thionvillo (T.).

M. le comte d'IIarconrl vtnoil de faire lever le siège d«

CdsaKT.).

Qui se font devant les pucelles, Vous ayez le cœur des plus belles, Et soyez clamé des hérauts Pour des plus preux et plus loyau\ ; Que l'on vante vostre largesse, Vostre cointise et gentillesse, Pardessus les plus renommez ; Et se par amour vous aymez, Vostre amie à vous adonnée.

Vous aime sur toutes bien née.

Toujours vous parle doucement.

Et vous accueille baudement ; Si quelque rival en approche.

Qu'elle ait pour lu y le cœur de roche. Et que chacun ait à part soy, Lui réconduit, et vous l'octroy !

En peu de mots, voilà, beau sire, Ce qu'en mon cœur je vous désire : Ce sont moult de biens amassez ; Mais pour vous ce n'est pas assez.

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