POUR LA TAUPE
Bonjour, monsieur, et bonne année !
Si vous voulez que le destin Vous rende celle-ci tranquille et fortunée, Écoutez ces cinq vers qu'on m'a dits ce matin :
« Quand le sort guidera vos pas « Dans la chambre où les jeux, les ris et les appas
« Enferment toutes leurs merveilles, « Soyez comme une taupe, et fermez-y les yeux ;
« Ouvrez seulement vos oreilles. »
C'est ce qu'on m'a chargée aujourd'hui de vous dire.
Mais moi, je vous conseille mieux.
Si vous voulez sauver votre âme de martyre. De fermer votre oreille aussi bien que vos yeux :
Car une nymphe redoutable
Y tend un piège inévitable.
Et ceux que de ses yeux la foudre ne frappa, Le feu de son esprit leur fait rendre les ai'mes : Par moi vous en voyez exemplum, ut talpa^
' Courrier du cardinal de Richelieu (T.).
l'OESlliS UIVEKSES. 423
(Jui, pour être sans yeux, n'évite pas ses charmes.
Si vous voulez savoir comment.
Et d'où me vient cette aventure,
Je vous le dirai promptement,
Sans feintise et sans couverture.
Vous saurez donc, monsieur, pourvu Oue vous vouliez prêter une oreille attentive
A la narration naïve D'un petit animal qui n'a jamais rien vu,
Qu'étant en l'hôtel de Soissons, Comme j'allois ronger l'oignon d'une anémone,
J'ouïs les accents et les sons De l'agréable voix de certaine personne',
Qui discouroit dessus Platon,
Parlant à madame Marie ^,
Qui l'entendoit, sans flatterie,
Comme j'entends le bas-breton.
Moi, bien aise d'ouïr toutes ces belles choses, l^erçai vite la terre, à dessein d'arriver A ses pieds qui partout l'aisoient naître des roses.
Malgré la rigueur de l'hiver.
Me voyant, sans trop s'ébahir :
« Vous êtes taupe? me dit-elle.
— Oui, lui dis-je, mademoiselle.
Je suis taupe pour vous servir.
— D'où venez-vous présentement?
Commença-t-elle de s'enquerre.
— J'arrive de cent pieds sous terre, Pour vous ouïr tant seulement.
— Je cherchois une taupe ici, Me répond-elle avec une bouche riante ,
Et si vous êtes ma servante,
' M»* de Vertus éloit une savanlc fille ; elle éloit alors avec M'"« le comtesse de Soissons (T.).
2 Femme de chambre de M"*= de Vertus, dont Voilure cloil amoureux (T.).
Je suis bien votre amie aussi.
Vous êtes taupe d'esprit doux.
Et fort belle sans être blonde :
J'ai bien vu des taupes au monde,
Mais jamais une comme vous. »
Je sentis que la terre et l'air
S'embellirent à sa parole,
Et que tous les enfants d'Éole
Se turent pour l'ouïr parler.
Dieux ! que me trouvant auprès d'elle,
J'eus de regret d'être sans yeux !
Et que je l'imaginai belle,
A son parler si gracieux!
« Je voudrois bien vous supplier,
Continua-t-elle sur l'heure ,
D'aller soudain et sans demeure.
Au logis où se tient monsieur le chancelier ;
Là, demander monsieur Esprit ^ :
C'est un de ces messieurs qui dans rAcadémic Foudroyent tous les jours l'ignorance ennemie,
Et qui jugent de tout écrit.
N'entrez pas dans sa chambre, attendez-le à la cour
Allez-y sans être attifée, Car il est fort coquet et plus charmant qu'Orphée,
Et s'il vous avoit vu coiffée.
Il ne manqueroit pas de vous parler d'amour.
Le voyant, inclinez la tête.
Comme une taupe bien honnête,
Et sans lui faire compliment.
Dites-lui ces mots seulement :
« Bonjour, monsieur, et bonne année!
Si vous voulez que le destin Vous rende celle-ci tranquille et fortunée. Écoutez ces cinq vers qu'on m'a dits ce matin
' 11 éloil alors au chancelier Séguiir. (T.)
POÉSIES DINEUSES. 425
« Quand le sort guidera vos pas « Dans la chambre où les ris, les jeux et les appas
(( Enferment toutes leurs merveilles, a Soyez comme une taupe, et l'ermez-y les yeux;
t< Ouvrez seulement vos oreilles. »
(Piacct ù une dame '.)
Plaise à la duchesse très-bonne, Aux yeux très-clairs, aux bruns cheveux, Reine des flots de la Garonne, Dame du Lot et de tous ceux Qui virent sa belle personne :
De laisser entrer franchement.
Sans peine et sans empêchemeni, Un homme au lieu de sa demeure, Qui, s'il ne la voit promptement, Enragera dedans une heure.
On a pour lui trop de rigueur Chez vous, et tout haut il proteste, Que, par un larcin manifeste.
On retient son âme et son cœur, Et que l'on ne veut pas le reste.
L'un est dedans, l'autre est dehors, Et l'un et l'autre est tout en flamme : il est raisonnable, madame.
Ou que l'on reçoive son corps.
Ou que l'on lui rende son âme.
11 se voit pris comme au lacet.
Et souffre un étrange supplice ; Mais le pauvret est sans malice :
Ne refusez pas son placet , Car sans doute il est de justice.
' M"'<= d'Aiguillon (T/.
Il il trop souffert de moitié :
Au nom de sa ferme amitié, Consolez son àme abattue, Ou dites au moins par pitié A votre Suisse qu'on le tue.
(Placct à monseigneur le cardinal de Uichelieu'.)
Plaise, seigneur, plaise à Votre Éminence, Faire la paix de Taffligé cocher, Qui par malheur, ou bien par imprudence, Dessous les flots vous a fait trébucher. On ne lui doit ce crime reprocher :
Le trop hardi meneur ne savoit pas De Phaéton Phistoire et piteux cas, 11 ne lisoit Métamorphose aucune ; Et ne croyoit qu'on dût craindre aucun pus, En conduisant César et sa fortune.
(Autre sur le même sujet.)
Prélat passant tous les prélats passés (Car les présents seroit un peu trop dire), Pour Dieu, rendez les péchés effacés De ce cocher qui vous sut mal conduire. S'il fut peu caut à son chemin élire, Votre renom le rendit téméraire ; 11 ne crut pas, versant, pouvoir mal faire. Car chacun dit que, quoi que vous fassiez,
' Au voyage de Perpignan (T.). •— Dans les éditions de Voilure, ce placet est adressé au cardinal Mazarin ; J'ai d^'jà eu occasion (t. I, p. 3il ) du signaler une subslilulion de ce genre.
En i^uerrc, en paix, en voyage, en affaire, Vous vous trouvez toujours dessus vos pieds.
(Placct à monseigneur le cardinal Mazarin, pour entrer chez lui.)
Prélat passant tous les prélats passés, Et les présents (car ce n'est plus trop dire), Pour Dieu, rendez les souhaits exaucés D'un cœur dolent, qui de vous voir désire.
Mais [Maylager], de tous huissiers le pire, Expert pourtant, et qui discerne bien Les gens d'esprit, ceux qu'il faut introduire, Et ceux aussi qui ne sont bons à rien. Après m'avoir tenu longtemps à l'huis.
Enfin demande où je vais, qui je suis, I^ourquoi je viens en ce lieu me morfondre Et me montrer, sans qu'on m'en soit tenu? A tout cela je ne sais que répondre.
Et m'en revais comme j'étois venu.
(Ballade.)
Vous de qui l'œil est mon vainqueur, Belle, qui causâtes l'orage Qui souffla premier en mon cœur Les feux de l'amoureuse rage ; Dans l'ardent brasier qui m'outrage, Vous ne sauriez plus me garder, Si vous ne me donnez pour gage Ce que je n'ose demander?
Je ne souhaite le bonheur D'avoir un empire en partage, M les |H>uipes de cet honneur.
A qui le monde fait hoirimage; Toutes les richesses du Tage Je ne prétends pas posséder ; Et j'estimerois davantage Ce que je n'ose demander.
Comment puis-je voir la douceur Qu'amour a peinte en ce visage, Les feux de cet œil ravisseur, La grâce de ce beau corsage, Cette belle et divine image A qui toute autre doit céder, Sans désirer en mon courage Ce que je n'ose demander?
Mon respect et votre rigueur Retiennent ma langue trop sage.
Mais le mal causant ma langueur, Par mes yeux a trouvé passage.
Ils vont pour mon cœur en message :
Et quand j'ose vous regarder.
Ils demandent en leur langage Ce que je n'ose demander.
(ballade à uiOQSC)(;ucur le cardinal Mazario, sur la prise de Basséc.)
Vous VOUS trouvez toujours dessus vos pieds, Longtemps y a que je l'ai dit en rime : Et quoi, seigneur, que disiez ou fassiez. Vous faites voir votre esprit magnanime. Digne toujours de louange et d'estime.
L'archiduc lier, et plus grave qu'un roc. Nous pensoit bien donner un rude choc ; Mais sa fierté par vous est repoussée.
POKSILS DIVEIISHS. 429
Cet Allemand ne s'entend pas en troc, I*our Landiecy de changer la Bassée.
Les Espagnols et Flamands ralliés, Sous ce grand chef qui leur courage anime, Pensoient déjà nous voir humiliés, Et du bonheur se croyoient à la cime.
Quand leur avez fait voir un tour d'escrime, Qui dans le cœur leur donne un coup d'estoc. Ores voudroicnt voir tous mousquets au croc. Tant vous rendez leur audace abaissée, Et disent tous que c/est un mauvais troc, Pour Landrecy de changer la Bassée.
Puissant esprit, qui nous fortifiez.
Et dont le soin nos ennemis réprime, Que vos succès partout soient publiés, Que votre los en tous endroits s'imprime, Et que le chant dont mon âme s'imprime Se fasse ouïr de Paris à Maroc.
Quand je vivrois aussi longtemps qu'Ênoc, Toujours dirai du fond de ma pensée :
Seigneurs flamands, ce fut un mauvais troc, I^our Landrecy de changer la Bassée.
Et vous, mutins, qui si mal auguriez.
Et que l'envie à grand tort envenime, Force vous est, qu'ores vous admiriez Du grand prélat le jugement sublime.
Repentez-vous, connoissez votre crime :
Car le lion s'enfuit devant le coq ; Et Léopold se va coiflcr d'un froc, Voyant sitôt sa victoire elïacée, Et juge bien qu'il lit un mauvais troc, Pour Landrecy de changer la Bassée.