A MONSEIGNEUR LE DUC d'eNGHIEN
[Septembre ou octobre 1645.]
Monseigneur, loroque je croyois avoir la plus grande aftliction du monde-, et toute celle dont un esprit est
' Mss. de Conrart, p. 781.
• Par suite de l;i mort de M. de Pjjani. Voyez p. 21.
AU DUC n'ENGHlEN (1645). 25
capable, l'appréhension que j*ai eue pour votre Altesse', m'a fait voir que je pouvois être plus malheureux que je ne le suis, et que, quoique j'eusse extrêmement perdu , il me restoit encore infiniment à perdre. Je ne vous puis dire, monseigneur, quel trouble ce fut en mon àme de penser le hasard où vous étiez , ni quel désordre et quelles ténèbres je m'imaginois qui étoient prêtes d'arriver dans le monde. J'avois bien toujours quelque espérance que le ciel, qui donne beaucoup de signes de vouloir la prospérité de cet État, ne vous ôteroit pas sitôt à la France, et qu'il conserveroit une personne , par qui il semble avoir destiné de faire encore beaucoup de miracles. Mais, monseigneur, cette malignité du destin , qui en veut aux hommes qui s'élèvent au-dessus de leur nature, et la nécessité des choses humaines de tomber quand elles sont en leur plus haut point, me donnèrent beaucoup de sujet de crainte. Les courtes et précipitées prospérités de Gaston de Foix, la mort du duc deWeimar au milieu de ses triomphes, et celle du roi de Suède qui fut tué comme entre les bras de la gloire et de la fortune , me revenoient à toute heure dans l'esprit, et ne présentoient à mon imagination que de funestes présages. Enfin Dieu s'est contenté de menacer les hommes , et il ne semble leur avoir donné cette alarme que pour leur faire mieux considérer
' Le duc d'Enghien, quelques jours après la bataille de NordiJDgen, tomba malade et fut emmené à Philisbourg, où son mal empira et fit craindie un moment pour sa vie. Il rentra en Franco au coinmencemenl de Thivcr, et Voilure lui adri'ssa à celle occasion une «'pîlre célèbre. \oye.i plus bas, aux Poéxies.