A MONSEIGNEUR LE COMTE d'aVAUX
[A Paris, le .... 1645-.]
Monseigneur, si j'étois si honnête homme que l'on pût dire de vous et de moi, et cantare pares, au moins on ne dira pas, et respondere parati. Je reçus hier votre lettre, et j'y fais réponse aujourd'hui. Les vôtres ne vont pas si vite que cela, et comme si vous étiez au bout des Indes orientales, il se passe des années devant que j'en reçoive. Pour moi, je vous admire,
lit unum Scilicet egregii mortalem, altique silenlî.
et je ne puis comprendre qu'une personne qui a tant d'avantage à parler ait tant de plaisir à se taire. Les trois premières lignes de votre lettre, et ce que vous dites de ce mois extrêmement passé, valent mieux que tout ce que notre Académie sauroit faire. Mais de quel sel avez-vous assaisonné votre fin du repas ! Que je
' A la suite de cette lellre se trouve sur la copie de Conrart le posi-data imprimé après la lettre 82 des éditions ordinaires. Voyez plus haut, p. 263.
' Juillet ou aoîil, vraisemblablement; le mariage de M"» de Rambouillet, dont il est parlé plus bas, eut lieu le 13 juillet 1645.
meure si jamais rien m'a tant plu! Le pauvre M. le Lièvre, qui n'avoit été dans mon esprit, il y a plus de vingt ans, y a repassé, lui, tous ses convives et toute sa maison, avec une joie incroyable, et y a ramené toutes les espèces de ce temps-là. C'est, en vérité, un grand bonheur pour les beaux esprits, de ce que vous avez eu de meilleures aflaires, que nous, et que Claudimn Memmium ' ab institutis studiis deflexerit cura terrarum. Quel regret j'ai, monseigneur, quand je lis les choses que vous écrivez, de n'être pas auprès de vous, et quel mauvais tour je connois que la fortune m'a fait de m'avoir destiné à passer ma vie loin d'une personne si précieuse, et qui a une sorte d'esprit si agréable ! Nonobstant tout Téclat, et la pompe et les espérances de deçà, celui-là seul me semble heureux :
llle (si fas esl superare Divos), Qui, sedens adrersus, idenlideni le Spécial et audit.
M'"*^ la marquise de Monlausier m'a fait lui lire plus d'une fois ce que vous m'avez écrit pour elle, et de tant de lettres qui lui sont venues de tous côtés, elle a dit qu'on ne lui a rien écrit de si galant. Elle m'a commandé de vous dire qu'elle est extrêmement aise (]ue vous approuviez son mariage, qu'elle ne l'eût pas tenu bien fait, si vous n'y eussiez ajouté votre consentement, et qu'elle vous l'eût demandé, si vous eussiez été ici; mais que, dans votre absence, elle avoit
' Claiidius Memmius ; c'est d'Avaux lui-même (Claude de Mesmes), dont la famille se faisait ou se laissait venir d'un consul Memmius.
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jugé, sur beaucoup de témoignages d'affection qu'elle savoit que M. le marquis de Montausier avait reçus de vous, que vous ne seriez pas contraire à une chose qu'il désiroit. Elle et M. son mari m'ont chargé de vous faire mille remerciements de leur part, et de vous assurer de leur très-humble service. Au reste, monseigneur, je suis bien aise que vous ayez un commis qui fasse parler de lui dans le monde ; et que l'on me connoisse un peu plus dans le pays étranger, que M. Filandre ' et M. Coiffier *. Je vous aurois envoyé ces folies que l'on vous a lues :
i\amqu€ tu solebas Sotlras aliquid puiare nugas ;
i'{ quelle approbation aurois-je plus désirée que la vôtre? Mais verebar ne ie hœc deprehenderent in cura aliquu majuscula, comme dit Cicéron. Et puis je considérois ce que dit cet autre :
MuUa quidem v obis foc imus mala sœpepoelœ.
ul cum tibi librum
Sollicilo damu$, aul fe$$o.
On n'aura guère plus de joie de la paix générale, que les honnêtes gens en ont eu de la paix do vous et de
' Ce Filandre, je crois, était le mari d'une demoiselle Bellier, qui avait succédé à sa mère en 163G en qualité de première femme de cliambre de la reine Marie de Médicis. On voit dans la Gazelle de France ^ que plusieurs seigneurs assistèrent aux funérailles de la dame Bellier en considération de l'honneur qu'elle avait eu de servir au berceau le roi, Monsieur, et toutes les filles de France.
' Premier commis de M. Le Ballleul, surintendant des (\nance*. Voyez Historiettes, t. V, p. 237.
M. Servien. Je crois que c'est tout de bon, comme vous me récriviez; et si quis est, qui neminem bona fuie in gratiam putet redire posse^ non vestram hicperfidiam arguit, sed indicat suam. Si vous pouvez faire que cela dure, il ne se peut rien de mieux.
Siquidem herclc possis, nihil prîus, neque fortius.
Je vous rends mille grâces très-humbles du soin qu'il vous plaît avoir de mes affaires, et je suis comme je dois, monseigneur, votre, etc.