LETTRE X
A Paris, le 10 septembre [1640 ?]
Monsieur, j'ai envie d'aller demeurer avec vous en Poitou : car je trouve que vous et M. Pauquet avez beaucoup plus d'esprit depuis que vous y êtes. Pour moi, je viens au contraire d'un pays où le mien s'est cnrouillé pour avoir été quinze jours sans voir de bons livres ni de vos lettres, et n'avoir vu que des dames qui ne savent pas un mot de Cicéron, de Virgile, ni de Térence. Sans mentir, tout ce que vous m'écrivez me ravit, et, hors votre absence, il n'y a point de prix auquel je ne voulusse acheter vos lettres. Toutes les fois qu'il m'arrive de rencontrer par hasard quelque
' Costar fil droit à la requête de son ami et lui envoya un fort beau compliment en lalin, qui se trouve inséré à la page 130 de» Entreliens.
■ Enlrcùcns, p. i;j2.
JOO LbilTHES DE VOITUHK.
chose à vous umiider, qui ne me déplaît pas, je ne nie réjouis pas tant de ce que je vous écris que de ce que je sais que vous m'y répondrez, et je dis en moi-même :
Nardi parvus onyx eliciet cadum.
Tout de bon, si je ne prenois autant de part à votre gloire qu'à la mienne, je serois extrêmement jaloux de vous; mais je ne vois pas qu'il m'importe : que ce soit vous ou moi qui soyez savant et qui ayez de l'esprit, j'en serai tout autant estimé à Rome, et je mets si peu de différence entre ce qui est à vous et ce qui est à moi, que je me suis réjoui de votre latin, comme si je Tavois fait. 11 me semble que par là je suis digne de l'académie des Humoristes, et qu'un homme qui a un ami comme vous mérite d'être reçu partout. Quoique Quintilien dise : nerno speret ut alleno labore sit disertuSy j'ai cette espérance en vous; je crois que par votre moyen je serai plus éloquent toutes les fois que j'en aurai besoin, et si je mets peine à ne pas oublier le latin, ce n'est plus pour m'en servir, mais seulement pour entendre ce que vous m'écrivez et ce que vous faites. J'attends avec impatience la dépouille de la récolte que vous avez faite en Poitou, et que vous m'envoyiez le plus beau et le meilleur de ce que vous avez appris. La société que nous avons ensemble est extraordinaire : confers enim rem et industriam, et moi, sans rien contribuer de mon côté, j'ai part au profit. Les jurisconsultes appellent cela socîetatem leoninam, et elle ne pourroit pas subsister par les lois.
Je ne sais quel passage vous voulez dire, sur lequel je n'ai rien répondu; mandez-lc moi, s'il vous plait :
liOUlŒSl'ONDANCK AVfX COSTAR (IG-IO). 101
je poiisois avoir répondu à tout. Je domcure eu (juchiue faeon d'accord de votre explicatiou de, hem aliertu/i; mais ce sens-là ne nie semble guère digne de Térence. J'eusse bien voulu pour l'amour de lui y en trouver un autre. Mais à propos de ces dames que je vous disois qui ne savent pas un mot de Cicéron, que vous semble de ce que dit Salluste de Sempronia, qu'elle éloit littcris grœcis ac latinis docta? En un autre endroit, il dit de Sylla : litleris grœcis atque latinis juxta, atquc doclissime eruditus. Encore d'une femme qui peut faire des fautes en sa langue, si elle n'y a été enseignée, je ne m'en étonne pas tant. Mais qu'il remarque cela en un grand homme, je le trouve assez étrange, et imaginez-vous, je vous supplie, (juelle louange ce seroit au duc de Weymar, qui diroitdaus son éloge qu'il étoit fort savant dans Tallemand. Adieu, monsieur, je suis, votre, etc.
Post'Scriplmn. — En relisant ma lettre, je viens de m'apercevoir d'un équivoque, qui est au commencement : Je viens d'un pays oii le mien... Ce micn-Mx se |)ourroit rapporter à pmjs^ et je veux dire mon esprit. Quoique je sache que vous ne prendrez pas l'un pour l'autre, néanmoins ce ne laisse pas d'être une faute.
Vitanda in primis ambiguitas, non hœc solum qiiœ incertum intellectiim facit, itt, Chrementem audivi percussisse Demeam ; sed illa quoque, quœ etiamsi turbare non potest sensum , in idem tamen verborum vitium incidit^ utj si quis dicat visum a se homineni librum scribcntem. TVam, etiamsi librum ab homine scribi patent, mate tamen composuerat , feccratque
1C2 LE HUES m VOITURE.
ambùjuum, quantum in ipso juit. J'ai mieux aimé vous écrire ceci, que de corriger ce que j'avois écrit.
LETTRE XP.
Bene cxsolvisti,mi Costarde, quod mihi de te promiseram, te,pro onyce, cadum redditurum., et cadum quideîu similem illi Sulpiiiano, spes donaré novas largum , amaraque ciirarum eluere ejficacem. llla enim tua epistola, quam tu ponderosam^ ego 7nagni ponderis nomino, nescio quomodo me invitum et renitentem, in tanta dolendi causa , gaudere compulit, et quod non tempus, non littera\ non ipsa quœ poterat esse luctus satietas, fecerant, tua lepida, faceta, lepidissima,Jacetissima, omnibus Atticis, Romanis, nostris salibus condita, fecit allocutio.
Me voilà déjà au bout de mon latin. Aussi, monsieur, à dire le vrai, je ne sais pas même assez de françois pour vous bien expliquer et vous l'aire entendre comme je voudrois, les véritables ressentiments que j'ai du soin que vous prenez de moi, et de l'affection que vous me témoignez. Je n'ai rien vu dans votre lettre qui ne m'ait touché le cœur, et tout m'y plaît extrêmement, hors les louanges que vous m'y donnez : car pour ei\ parler franchement, vous faites un peu trop valoir
El crassiini unguenlum, et Sardo cum melle papaver.
Quand même mon nardus vous auroit plu (c'est une belle question, s'il faut dire mon nardus ou ma nar-
' Euireiiens, p. 161.
COKRESPONDANCK AVEC COSIAR (J640). 103
dus?{) quand, dis-je, il vous auroit plu, le reste de la lettre, s'il m'en souvient bien, ne valoit guère, et elle avoit été écrite à la hâte :
Quidquod olet grarius mixltcm diapasmale virus ?
Pour le passage de Térence, que vous me reprochez d'avoir passé sans en rien dire, je pense que je l'ai fait, parce que je n'y voyois point de difficulté. Gnaton veut faire entendre à Thrason, qu'ayant ouï dire plusieurs fois cette bonne repartie sans que l'on en dit lauteur, il avait cru alors que c'étoit un de ces bons mots, qu'on choisit sur plusieurs qui se sont dits dans la suite des temps et dont on se souvient pour être excellents ; et ne veut pas dire que, lui entendant raconter que c'étoit lui qui l'avoit dit, il ne le crut pas, mais qu'auparavant cela, il l'avoit cru un dit ancien. Audieras? Gn. Sœpe, et fertur inprimis. Je ne vois pas ce qui vous a là embarrassé. Pour moi, j'ai peur que vous Jie rentendiez pas, puisque vous y faites tant de finesses, et que vous ne soyez de ceux
(Jni fiiriunl nœ inklUycudo, ul nihil inlellUjanl.
Mais, sans mentir, c'est une grande hardiesse, et même une ingratitude, déparier ainsi à un homme (|ui m'écrit tant de belles choses. En vérité, j'apprends plus dans vos lettres que je n'ai appris dans tous les livres que j'ai jamais lus; et si je suis mafjister cœnœ, vous êtes magister scholœ^ et pour le dire en meilleur latin, ludi magister : et c'est comme ce que disoit Cicéron d'Hirtius et de Pansa : Hirtium et Pansam habeo diccndi discipulos, cœnandi magistros. Mais je vous
104 LEITUES DE VOIilKi:.
prie, continuez à me donner de grandes leçons, c'csl^ à-dire , faites toujours de grandes lettres :
Parcenles ego dexlerat Odi.
Mais il n'en faut pas demeurer-là : cai' sparge rosas vient encore bien, et ne pensez pas vous en excuser sur la poussière et la stérilité de la philosophie et de la théologie. Ces sciences-là deviendront fleuries entre vos mains : pro carduo et pro palluro foliis acutis , surgct mollis viola et purpureus hyacinthus ;
Quidquid calcaveris, hic rosa fiet.
Vous faites flores partout. Mais ne croyez pas \mi contenter en m'envoyant de celles de Sénèque. Il me semble que c'est comme si on m'en envoyoit des lialles. Je les veux cueillies plus à l'écart, per dévia mra, et un peu plus naturelles,
Et flores lerrœ quos ferunt solutœ.
Pour VOUS dire le vrai, je n'ai pas grand goût pour cet auteur-là. Votre latin m'a plu davantage que le sien, et j'ai pris plus de plaisir aux choses que vous m'avez dites de vous-même, qu'à celles que vous m'avez alléguées de lui. Mais dans le contentement d'avoir de vos lettres, il arrive bien souvent que le plaisir que j'ai à les lire augmente le regret que j'ai de ne vous point voir, et me fait mieux sentir quelle perte c'est pour moi, que d'être loin d'un homme qui écrit de ces choses-là, et qui m'en diroit de pareilles tous les matins, s'il étoit ici :
Media de fonte Irporuw^ Surgit amari aliquid, quod in ipsis foribut angal.
COUHESPOXDAXCE AVKC COSTAn (l(i40). 105
l*our ce qui est de Pline, je m'ctoiiiie de ce ((u'il fait Ijint de cas du bon mot de son sénalcnr, cl m'étonne aussi de ce que vous louez tant celui de Montaigne :
IS'itnium patienter utrumque.
Pour l'amour de vous, jo ne veux pas dire le reste. M. Pauquet dit de meilleurs mots que ces messieurslà. Celui que vous m'avez mandé de lui m'a tait rire de bon cœur. J'ai vu toutes les lettres que vous avez écrites ici et à Angouléme ; elles m'ont semble admirables. Je ne puis m'empêcber de vous diie que la demi- page où vous me parlez de M. de P...' m'a sendjlé toute comme si l*étronc l'avoil écrite. Adieu, monsieur.
Post-scriptum . — Je vous avois déjà écrit cette lettre, mais ayant vu i)ar celle que vous avez écrite à M'"6 la marquise de Sablé, que vous ne l'aviez pas reçue, j(^ m'en suis ressouvenu du mieux qu'il m'a été possible. Si vous la recevez deux lois, au moins je suis assuré que vous ne la lirez qu'une. Je suis, votre, etc.
LETTRK XII -.
[I6iOJ.
Monsieur,
Quo vie, Baeche, rapix lui
Plénum ? quœ in neviora, aul quotagor in tpecut,
Velox mente nom?
Que vous me laites voir de pays et que vous me mon-
' Var. M. G. G. {EnireiieiiM, p. IGO). Voir le passage auquel il ent fait allusion, elqui conlirnl mic antcdolo [icu connue sur Voilure, - EiHreiicm, i». 2U2.
10b LETTflES 1)K VOlillU:.
Irez de terres qui iiréloieiit incomiue.s, el lesquelles je n'eusse jamais découvertes!
ut mihi devio Ripas el vacuum nemus Mirari lîhel I
Votre grand facteur m'éveilla pour me donner votre lettre, et je ne vous puis dire l'étonnement que j'eus de trouver tant de trésors à mon réveil, et de voir tant de choses qui m'étoient nouvelles.
Non secus in jugis Exsomnis slupel Evias, Hebrum prospiciens, et nive candidam Thracen.
A dire le vrai, cela est beau, après avoir joué une partie de la nuit et dormi l'autre, de se réveiller savant.
Me fabulosœ VtiUure in Àppulo, Ludo fatigatumque somno.
Fronde nova puerum palumbes Texere.
Vous remarquerez s'il vous plait, en passant, ce fatigatum somno, et vous m'en direz votre avis.
Continuez donc, s'il vous plaît, à avoir soin de moi, et ne soyez pas plus ménager que la dernière fois :
Nec parce cadis mihi deslinatis.
Traitez-moi toujours aussi bien :
El Chia vina, aut Lesbia,
Vel, quod fluenlem nauseam coerceat,
Melire nobis Cœcubum.
Mais parmi ces vins grecs, mêlez -y aussi quelque chose du vôtre. J'aimerai bien autant vos pensées que celles d'Eschyle et de Sophocle; et ne croyez pas
CORRESPONDANCE AVEC COSTAR (1640L î()7
en êlrc quitte pour me faire transcrire par M. Pnnqiiet trois ou quatre feuillets de vos recueils. Il me semble que vous avez fait comme ce canpo de Ravenne : vous me l'avez envoyé merum et je le demandois mixlum. Au reste, vous avez admirablement bien trouvé ces dévia rura que je demandois, et vous m*avez servi à mon goût. Le vin d'Espagne est trop fort pour moi.
Generosum et lene requiro, Quod curas abigat^ quod cum spe divile manet In venas animumque r«eum, quod verba minislret, Quod me Lucanœ juvenem commendet ainicœ.
J'ai honte après cela de vous rendre villum pro vino. Mais que voulez-vous ?
Not alicam, muîsum poteril tibi millere dites.
Mais parmi la bonne chère que vous me faites, les difficultés que vous me proposez me surprennent, et il me semble que c'est,
Inler paieras et lœvia pocula serpens.
Après m'avoir bien traité, vous me donnez la question :
Tu lene tormentum ingénia admoves Plerumque dura.
Ne savez-vous pas bien que c'est à vous à m'instruire et à m'éclaircir de mes doutes, au lieu de m'en proposer? que vous êtes le maître, et que Davus 5W?/?, 7ion OEdipus ^ Mais je m'en tirerai fort l)ien en n'y répondant rien, et je vous montrerai qne je suis de ceux de qui on disoit : In conviviis loquebantur, in tor mentis tacebant. Je vous dirai seulement que dans
108 l.ETTHKS OK VOiTllUK.
mon Térenro, pour rem si videas, cerisras, j'ai trouvé rerum.
Au lieu donc de satisfaire à vos questions, je vous en ferai d'autres, et vous demande comment vous entendez ce mot de Quintc-Curce, qui dit qu'Alexandre , en la seconde bataille, comme je crois, qu'il donna contre Darius, attaqua le frère de Darius dans la mêlée, lequel, ce dit-il, armis et rohore corporis nuilium supra cœleros eminebat. Les uns disent (\n armis veut là dire humeris\ les autres, qu'il signifie armes, et qu'il veut dire que, «par la richesse de ses armes, et la taille et la force de son corps, il se faisoit remarquer sur tous les autres. » Ceux qui soutiennent la première opinion disent que l'auteur a eu visée à cet hémistiche de Virgile, quam forti pectore et armis ; que eminere ne revient pas à l'autre sens; que s'il eût voulu dire « qu'il étoit remarquable par ses armes, » il n'eût pas mis simplement armis, mais fîdgore armorum. Les autres répondent que, quoique eminere veuille dire proprement surpasser de hauteur, il signifie aussi fort souvent être remarquable; que si armis signifioit les épaules, il faudroit que ce mot eminebat se prît là en deux différentes significations, car en la première, il ne revient pas bien à robore corporis, et on ne peut pas dire «qu'il étoit par-dessus les autres de toutes les épaules et de la force de son corps; » mais qu'au reste armis est un mot qui ne se dit proprement que de brutis, et ne se donne aux hommes que par les poètes, et qu'il n'est pas raisonnable que Quinle-Curce, pouvant mettre hiimeris, eût été faire une équivoque si fâcheuse que
CORRESPONDANCE AVEC COSTAR (ifilO). W9
celle-là, en meHant nrmis. Songez-y, s'il vous pKiît, el en dites votre opinion, car cela a été fort contesté ici, el on attend votre avis.
J'ai trouvé parfaitement beau tout ce que vous me mandez de Bacon ; mais ne vous semble-l-il pas qu'Horace, qui disoit
Visam JirUannos hofpilibut feros,
seroit bien étonné d'entendre* un Barbare discourir comme cela?
Votre aureœ dici palpebrœ m'a extrêmement plu , el il me semble qu'entre un grand nombie de parrains qu'a eus l'Aurore, il n'y en a point qui l'ait nommée si agréablement qu'Kuripide. Au reste la loi du borgne liOcrien, à mon avis, étoit extrêmement juste, et il avoit grand intérêt de la proposer ; et pour moi, quand je n'eusse été que bigle, je m'y fusse hasardé. Ne croyez-vous pas que bigle vient de binus oculus y comme an œil double qui regarde en deux endroits?
Pour Lucius Neratius, s'il eût donné ses soufflets avec un peu plus de choix, il me semble que son argent n'(uU pas été mal employé, et que ce seroit une des plus agréables dépenses que l'on pourroit faire.
Ce fut, sans doute, une grande et remarquable saignée que celle qui guérit de la fièvre Fabius Maximus. Croyez-vous qu'après cela les AUobroges lui souhaitassent encore une fois ses fièvres (piartaincs? Je vous veux envoyer pour la fièvre qu'ils appellent aemitertiana, ou, si j'ose parler grec devant vous, emitritœus (M. Pauquet, je vous prie, ne diles pas à voire mnîlic que j'ai écrit cmilritœna sans /< i , je II. <u
110 LFTTHFS I)K VOITl HK.
VOUS veux, tlis-je, apprendre pour celte fièvre-là une recelte cent fois plus aisée :
Insr.rihas chnrlœ quud dicUur Ahracadabra, Sd'pius et subler répétas [mirabile diclu!), Duncc in uiKjutlum rediguiur lillera conum ;
c'est-à-dire, Al)racada])ra et dessous Abracadabr, et à la troisième ligne Abracadab, etc.
A bracadabra
Abracadabr
Abraradab
Vous lussiez-vous jamais avisé de cela? et ne faut-il pas bien savoir la médecine, la vertu des choses, poin* avoir découvert la propriété de ce mot-là l*
Sans mentir, les vers d'Alexandre Sévère ' m'ont fait rire extrêmement de bon cœur. Vous cpii savez le grec, n'avez-vous pas bien du regret que l'original en soit perdu? Peut-être que Vlter de Jules-César, et la Sicile d'Auguste, étoient de cette sorte-là. La fortune n'est-elle pas bizarre d'avoir fait périr les œuvres de (iinna et de Varius, et d'avoir conservé jusqu'à nous celte épigramme, dont son auteur, après l'avoir faite, pouvoit dire aussi bien qu'Horace :
Exegi monumcnlum œre perenniu»,
Quod nec Imber edax, aut Aquilo impolenst e(c.
I/équivoque d'Aurélian =" me plaît, mais encore ne laissé-je pas d'avoir pitié des pauvres chiens. J'eusse mieux aimé qu'il eût juré de n'y laisser pas un chat.
Pour C(; qui est de vos étoiles de la terre, vous n'êles pas le premier qui avez traduit cela en fran-
' Kinrctiens, p. 189.
' ll/id., p. 170.
CORKESPONDANCK AVEC COSTAU (1640). 111
çois, et qui vous êtes avisé, que Ton pouvoit nommer les étoiles, « les fleurs du ciel ' ; » car le roman de la Uose dit ,
Qu'il vous fut avis que la torre, Voulsist cmprendre estrif et guerre Au ciel, cslrc mieux estelléc.
Tant est par ses fleurs rebellée-
Kt In Marin :
// ciel fiorilo, e'I lerren sUllalo.
C'est peut-être là du grec pour vous, le petit ignorant! A propos de cela, M. Licimnius est ici. Mais il n'y a pas amené sa femme. Elle me mande qu'elle eu est bien fâchée, qu'il est en très-mauvaise humeur et qu'il ne l'a pas voulu. Je ne sais qu'en croire, car, afin (pie vous le sachiez , M''^ Licimnia est plus coquette et plus trompeuse que nous. Si vous avez trouvé en Poitou quelque belles et fidrle maîtresse,
Gaude sorte tua : me liber lina, neque uno Contenta, Fhryne macérai.
Sachez, s'il vous plaît, que libertina veut là dire, ce que nous disons en fraiiçois liberlinc^ et ne vous y
trompez pas
Que le petit conte latin du bas de votre lettre m'a plu et m'a semblé admirablement écrit 'î Si votre histoire ou la mienne éloient écrites comme c(îla, on ne liroit plus Pétrone. Adieu, monsieur; je vous jure ma foi que je meurs (Vcnvic de vous revoir et que nous nous promenions an (louis ensemble. Je suis de lout mon cœur, voire, < i
• Entretiens. ]». lîl3.
- Ihui., p. 'im.
112 LETïniis i)K voniHi:.
LEÏTHL MIP.
Monsieur, vous eussiez mieux l'ait de laisser passer llebrus % et vous verrez ce que c'est que d'arrêter les rivières, et de s'opposer à leur cours. Celle-ci est douce et tranquille, et coule paisiblement, sans faire tort à personne. Cependant , vous déclamez contre elle , comme si elle avoit emporté sata lœta, boumque labores ; vous dites mille choses contre son bonheur,
ei fera dUuvie quielum Irritas amnein"\
Mais vous qui ne l'avez pu souffrir cum pace Uibunieffij vous l'allez voir,
Nunc lapides adesos, Slirpesque raptas, et pecus, et domos Volventem una, no7i sine monlium Clamore vicinœque sylvœ.
Vous jugez bien à peu près, monsieur, si dans mon allégorie vous êtes désigné par le bestiaP, ou par les montagnes. Mais pour revenir à ce que nous disions, Hcbrus est un fleuve délicieux, mais peu hanté et peu connu du vulgaire, ignotus pecori et aux habitants de Poitou ; vous ne saviez pas sans doute,
Atque auro turbidus Hebrus ;
ni ce que Pline dit, que l'on trouve de l'or dans son
' Entreliens, p. 237.
- Ibid.,^. 210.
^ Quum fera diiuvies quielos
Irritât am nés. (Hor. Od., Ul, 2't.)
' Balial pour bêlait; l'un et l'aufre se (lisaient, de l'aveu de Vaugela?, qui néanmoins préfère le dernier, l'autre élant plus dans l'usage de la campagne.
COKKKSPOWDAiNCE AVKC COSiAK (I6-IO1. 113
{^'ravier. Mais dites le vrai, vous n'aviez pas ouï dire non plus que la tête et la lyre d'Orphée furent jetées dedans cette rivière :
Caput, Uebi'e, ly ta nique Excipit.
A votre avis, vous deviez-vous plaindre ((ue je vous misse sur son rivage, vu principalement ce que l'on en dit?
Flebile ne$cio quid querilur lyra ;
et puis,
Re$pondent flebile ii/^p.
Regardez le grand tort que je vons faisois. Vous eussiez peut-être oui tout cela, et s'il est vrai ce que dit Pausanias, qtie les rossignols qui étoient vers le tombeau d'Orphée chantoient plus mélodieusement que les autres, imaginoz-vous s'il fait bon où je vous avois placé, et quelle musique il doit y avoir.
La plainte que vous faites de mes neiges ne me semble guère plus raisonnable, et vous n'êtes pas, à ce que je vois, de ces délicieux dont Pline dit, j'entends le Vieux (car pour l'autre je ne le daignerois alléguer) : nives petunt^ pœnasque montium in voluptatem ver^ tunt : et vous ne les appelleriez pas vos maîtresses comme cet autre,
Setinum, dominœque nives, dentique trienlct, elc.
Mais quand vous ne seriez pas de ce goùt-là, au moins ne vous en deviez-vous pas tant fâcher :
Aspice quam dentuni larilarum rellu$ aquarum
Drflunl in ruUu$ Virsaris, inquc sinus:
Indnlijii tamen ille Joci.
114 LKIIKHS DE VOIÏUUE.
Vous ne devriez pas être, ce me semble, de plus mauvaise humeur que Domitien ; et votre Catulle vous dcvroit apprendre que je ne vous avois pas si mal logé, quand il dit :
Ego viridis aUjida Idœ Nive amicta loca colam.
Ne savez- vous pas, dédit nivem sicut lanam, et que c'est elle qui conserve les plus tendres Heurs contre la rigueur de l'hiver? Sans mentir (car il ne vous faut pas trop effaroucher, ni vous faire toujours la guerre), vous m'en avez envoyé les plus belles du monde et de toutes les sortes,
Et quas Ossa lulit, quasque allus Pelion herhas, Othrysque el Pindus, vel Pindo major Olympus.
Je n'ai pas assez de nez pour tout cela. Un nez de rhinocéros, celui de Papilus et celui de M. B ,
Et omnis copia narium
n'y suffiroient pas. Un homme qui envoie tout cela ne devroit pas soupçonner que l'on pût melive pede barbaro pour lui, ni que cela vînt bien à son pied. Un barbare auroit-il toute la dépouille de la Grèce et de ritalie?
Barbarus has segetes ?
Mais quand je vous aurois appelé ainsi, je veux bien que vous sachiez (car je ne me saurois tenir de vous apprendre toujours quelque chose), que cela n'est pas si offensant que vous croiriez bien. Et sans vous alléguer que barbarico postes auro est interprété par Servius pour mnllo mn'o, je vous dirai que barbarica lerje
^ CORRESPONDANCK AVEC COSTAR (1640). 115
jus meumpersequar, dans Plautc, est expliqué par les iutei'[)rèles romana lege ^ et dans le même auteur, quid iirbes bar haras juras, c'est-à-dire Italas,
Selon que vous alléguez le Furius d'Horace, entre ces discours de neige dont vous parlez, je crois que vous ne l'entendez pas : car Horace ne veut pas dire par là qu'il dit des choses froides, mais il so veut moquer de ce vers qu'il avoit l'ait,
Jupiter hibernas cana nire conspuil Alpes.
Je suis trompé, si Quinlilien n'allègue aussi ce même vers en un endroit où il blànie les mauvaises métaphores; et Horace, pour dire « quand il fait froid » , dit ingénieusement et satiriquement :
El quum Furius hibernas oana nive conspuet Alpes.
Je ne suis pas de votre avis sur l'explication que vous donnez à hiclo fatig atumqiie somno, en expli- (\\.vànifatigatus, lassatus pour ludo, et oppressiis pour somno : car je crois qu'un mot qui se rapporte à deux autres doit avoir une même signification pour tous les deux; et [»our moi je prendrois là faligatum somno pour fatigatum sotnniinopiay comme sommeil se prend en françois pour le somme en effet et pour l'envie de dormir : « je n'en puis plus de lassitude et de sommeil » . Prenez garde, au reste, que tous les passages que vous alléguez de faligatiis, où vous lui donnez une autre signification que son ordinaire, ont un plus beau sens en le laissant en sa signification propre, et j'aime mieux T fatiguoit les dieux d'un autre empire » que « importunoil », et ainsi dc^ ;Hih(>s,
116 Li;iiiu;s DE voiiciu:.
J'ai trouve aussi bien qu'Arislote ([uc la béatitude n'étoit pas dans le jeu, et de (ait, je ne joue plus. 11 y a sept mois que je n'ai joué, qui étoit une nouvelle assez importante que j'avois oublié à vous dire :
Nec lusisse pudel, sed non incidere tudum.
Je suis de votre avis, en ce que vous reprenez de Quintilien. Sa raison est bonne pour les chutes des enfants, mais non pas pour leurs jeux et les courses.
La rigueur dont les ïhessaliens punissoient les Cigonicides • me semble assez raisonnable. Mais je ne sais si c' étoit à cause que les cigognes mangent les serl)ents, ou pour ce qu'elles nourrissent leur père en vieillesse, ou pour avoir été les inventrices des clystères, qui est une louable et utile invention. Véritablement, hors qu'elles sont moqueuses, comme vous savez,
O Jane, a (ergo, etc.
ce sont des oiseaux de Tort bomies mœurs et qui ont d'excellentes qualités.
Je ne m'étonne pas non plus de ce que dit Pline de l'estime en laquelle les Romains avoient le bœuf, et encore aujourd'hui, parmi beaucoup de peuples, le bœuf salé est en vénération. Mais savez-vous ce que dit Suétone de cet honnête homme de Domitien ? Inter initia usque adeo ab omni cœde abhorrebat, ut absente adhuc pair c, rccordatus Viryilii versian,
Impia quœ cœsts ycus est epulala juvencis, ' Enlreùais, p. Tli).
COKRESI'ONDANCK AVEC COSTAIl (1G40). 117
edicere destinaverit, ne boves immolarentur . Voyez ic bon prince, qn'il avoit l'âme douce, et vous y liez !
Je crois que vous ne connoissez pas trop bien Sy lia, de dire qu'il n'étoit pas coquet, et je gagerois que vous ne l'avez jamais vu, awmo ingcnti, cupidus voliiptatum, sed gloriœ cvpidior, otio luxurioso esse : tamen ab negotiisnunquam voluplas remorata. Regardez si là-dessus on peut juger qu'il n'étoit ni coquet, ni galant.
Je vous supplie de dire à M. l'abbé de Lavardin ' que je le remercie très-humblement du jugement qu'il u donné en ma faveur sur le passage de Quinte-Curce, et que je ne me réjouis pas plus de ce qu'il a jugé |K)ur moi que de ce quil a bien jugé : car je prends désormais assez d'intérêt en lui pour être fort aise de ce qu'il est bon juge de ces choses-là.
Je me réjouis de ce que vous tâchez à rencontrer aux étymologies. Vous avez quasi trouvé celle de besicles, et cela n'est pas mal pour un commencement; mais il vient de bini circuli ou bis circuli. Celle de M. Crassot, dont vous vous moquez, ne me déplaît pas% et je ne recule pas trop non plus de celle de \ igenère \ Mais je vous rendrai des mules pour ses pantouftes, et vous demeurerez bien d'accord que ce mot-là vient de
' Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, abbé de Lavardin et de Malicorne, nommé évèque du Mans en 1G48, mort en 1671.
• Le docteur Crassot, qui rapportait l'élymologie de pyle et pilote au navire gravé sur les anciennes pièces de monnaie ao temps de Saturne. (îe Crassot est mentionné dans le Naudœana, p. 113.
' Viyenére faisait venir patKouJfk de r»/ et de ;iXXo; , comme qui dirait « tout liégc ».
lis LETTRES DE VOITUKE.
mullei, qui étoient calcei regum AlOanorum., rubri coloris.
Voilà, monsieur, ce que je dcvrois vous avoir écrit il y a longtemps; mais j'ai eu tant d'afïaires, et telles (}ue je sais bien que vous me pardonnerez quand je vous les dirai :
Bes misera est pulrhrum esse homînem nîmis.
Au reste, soyez un peu plus hasardeux, et que Pégase et Bellérophon ne vous fassent point de peur; je vous assure que ce ne sont que des fables que tout cela :
Aude, hospes, coniemnere opes, et te quoque dignum Finge Deo.
Au premier voyage, je vous enverrai la décision sur les mots de votre noblesse ' . Je n'ai pas le temps à cette heure. Je suis, monsieur, votre, etc.
Post'Scriptum. — J'oubliois à vous expliquer le passage de Quinte-Curce, au moins comme je l'entends, et véritablement il est très-difficile. « H n'y avoit pas, ce dit-il, de terre sous la muraille pour appliquer des échelles, et Alexandre n'avoit pas de vaisseaux. Et puis, quand il en eût eu, lorsque l'on eut voulu planter des échelles dessus, les vaisseaux étant branlants et flottants, cela n'eût pas pu se faire assez diligemment, et ceux de la muraille eussent eu le temps de repousser
' La noblesse du Poitou se piquait de beau langage, el volontiers prenait Costar pour aibitre ; celui-ci en référait souvent à Voilure , et il lui avait soumis une demi-douzaine d'expressions contestées sur lesquelles il lui demandait son avis ( Enlretiens, p. :235). Voyez plus bas, p. 127, la décision de Voiture.
CORRESPONDANCE AVEC COSTAR (lG4l). 119
à coups de traits ceux qui eussent voulu monter, et ceux qui étoient dedans les navires ».