LETTRE XIV
[Août 164t'].
Toute voire lettre m'a extrêmement plu; mais je n'ai pu lire sans jalousie les contentements que vous avez eus sur les bords de la rivière de Charente ^ ; et moi qui, en toute autre occasion, me réjouis de vos avantages plus que des miens propres, et qui ne vous envie pas votre esprit, votre science et votre réputation, je vous porte envie d'avoir été huit jours avec M. de Balzac. Je sais que vous aurez bien su profiter de ce bonheur-là : car sur tous les hommes que je connois, vous êtes cehii qui savez le mieux jouir d'une bonne fortune,
El Deorum Munerihut sapienter uti.
Vous prendrez ce sapienter comme il vous plaira, en sa propre signification, ou en la métaphorique : car si on fait de beaux discours à Balzac, on fait aussi de bons dîners, et je ne doute pas que vous n'ayez su goûter admirablement l'un et l'autre. M. de Balzac n'est pas moins élégant dans ses festins que dans ses
' Entretiens, p. 285.
' La date de coUe Icllre esl fixée par iinn lettre de Balzac à Chapelain, du 12 «OUI 1638 (ern.iir, pour 1641), et par un passajre d'une lettre de Coslar, citée dans la prélace des Enirciiens de Bal^ zac, sons la date du lO septembre de rcllo année 1641.
^ Costar avait passé (piinir" jours ù n.i'zac, près d'Anaoni^njc, dans le couraiil de juillfl.
livres. Il est magister dicendi et cœnandi; il a un cerlairi art de faire bonne chère, qui n'est guère moins à estimer que sa rhétorique; et entre autres choses, il a inventé une sorte de potage que j'estime plus que le Panégyrique de Pline, et que la plus longue harangue d'Isocrate ' . Tout cela a été merveilleusement bien employé en vous ; car, de ce côté-là, ce n'est pas assez de dire que vous êtes sapiens, vous êtes sapientipotens, comme dit Ennius. Je ne dis pas que vous ne le soyez aussi de l'autre : nec enim sequitur, ut oui cor sapiat, ei non sapiat palatus. C'est Cicéron au moins qui dit cela , afin que vous ne croyiez pas que ce palatus soit de moi. Sans mentir, votre goutte vous est venue là comme à souhait% et je ne sais si votre santé vous rendra jamais un si grand service. Ce tour-là tout seul mérite que vous vous réconciliiez avec elle, ou qu'au moins vous ne l'appeliez plus une fluxion, et que vous ne feigniez pas de la nommer par son nom. Mais, avouez-le, n'avez-vous pas fait comme ce Cœliusï
Sanas liniendo obligandoque plantas, Incedensque gradu laborioso.
Car, pour vous dire le vrai, une goutte qui vous prend si à propos, et qui vous arrête huit jours à manger des figues et des melons, m'est un peu suspecte. Au reste, je ne trouve nullement bon que vous ayez fait une si grande amitié avec le maître du logis, et qu'il vous aime tant qu'il le témoigne par toutes les lettres
' Voyez les Entretiens de feu M. de Balzac, 1G57, p. 360. ^ Costar ne devait demeurer que huit jours à Balzac, mais la goutte le prit cl l'y retint huit autres jours.
CORRESPONDANCE AVEC COSTAR (lC4l). 121
qu'il écrit ici, C*est tout ce que j'ai pu faire que de céder à M. ChapeJaiu, et de souffrir d'être nommé le second :
Non jam prima pcto, Mneslem, neque vincere cerlu : Quanquam, rt .'
mais je ne souffrirai jamais d'être le troisième. Voyez-vous, monsieur, ce quanquam, ô! est dit dans mon esprit avec plus d'indignation et d'amertume qu'il n'est dans Virgile. Prenez-y donc garde, et vous, etlui,et l'autre, et vous conduisez bien délicatement : car enfm, je ne sais si je pourrai souffrir lout cela, et si je ne perdrai pas patience. Tout de bon, il n'y a rien dont je fusse si jaloux que de l'amitié de M. de Balzac, et sans mentir, il est un des deux hommes du monde avec qui j'aimerois le mieux passer le reste de ma vie. Vous jugez bien qui est l'autre. Sans parler de son esprit, qui est au-dessus de tout ce qu'on en peut dire, il n'y a pas sous le ciel un meilleur ami, un meilleur homme, plus sociable, plus agréable, ni plus généreux : vir (car je le dirai mieux, ce me semble, en latin) facillimis, jucundissimis, suavissmîs moribus, summœ integritatis, humanilnfis, fidci, liberalissimus, eruditissimus, urbanissimus^ in omni génère ojficii ornatissimus. L'amitié que nous conservons ensemble, sans nous en rien écrire, et l'assurance que nous avons l'un de l'autre, est une cliose rare et singulière; mais surtout, d'un très-bon exemple dans le mondj», cl sur laquelle beaucoup d'honnêtes gens, qui se tuent d'écrire de mauvaises lettres, devroient apprendre à so tenir on repos et à y laisser les autres. 11. H
122 LETTRRS DE VOITIJUI-.
Ce que vous dites, de Mlir autour de Balzac, romme autour de Chilly', m'a semblé tort bon, et seroit, en vérité, bien à propos. Mais nous autres beaux esprits, nous ne sommes pas grands édificateurs, et nous nous fondons sur ces vers d'Horace :
Mdificare casas, plaustello adjungere muros, Si quem delectet barbatum, amealia verset.
au moins, M. de Gombauld, M. de l'Étoile, et moi, avons résolu de ne point bâtir, que quand le temps reviendra que les pierres se mettent d'elles-mêmes les unes sur les autres, au son de la lyre. Je ne sais si c'est qu'Apollon se soit dégoûté de ce métier-là, depuis qu'il fut mal payé des murailles de Troie; mais il me semble que ses favoris ne s'y adonnent point, et que leur génie les porte à d'autres choses qu'à faire de grands bâtiments. Je vous remercie donc de votre coteau, et je serois bien fou de faire bâtir en un lieu où j'ai déjà une si belle maison toute faite. Je me suis imaginé que ce passage : Nulli potest
' Coslar avait dit que « comme les financiers avoient bâti tout alentour de Chilly du temps du maréchal d'Elïiat, il falloit que tous les beaux esprits bâtissent autour de Balzac » {Entretiens, p. 247).Yoyez aussi l'épître de Girard en tête des Entretiens de Balzac. — Le château de Chilly était au maréchal d'Efiiat, qui fut surintendant des finances en 1G26; il l'avait hérilé, ainsi que la seigneurie de Longjumeau, de son grand-oncle Martin Ruzé, intendant général des finances en Touraine. Les financiers ne furent pas les seuls qui bâtirent autour de Chilly, Chapelle y fit construire une maison où il pas?a les dernières années de sa vie. Voyez les Mémoires pour la vie de Chapelle placés en tête du Voyage de Chapiilcctde Bachaumout. Paris, 182G.
COHRKSPONDANCE AVKC COSTAU (I64l). 123
facilius esse loqiii^ quam rernm natnrœ pingere, etc., étoit du jeune Pline; et j'ai trouvé plaisant que vous ne me l'osiez plus nommer. Mais, à votre avis, n'eùt-il pas mieux dit: Nulli polest facilius esse loqni, quam rerum naturœfacere. Car, premièrement, il y a plus d'opposition entre loqui et Jacere, qu'entre loqiii et pingere: ai qui donne (juelque grâce; et puis, c'est quelque ( liosede plus grand, de dire : ISulli facilius est loqui, quant rerwn natnrœ jacere : « Il n'est si aisé à personne de dire qu'à la nature de Caire; » que si l'on disoit : « Il n'est si aisé à personne de dire qu'à la nature de peindre. )> Ne m'avouerez-vous pas que cela est d'un petit esprit, de refuser un mot qui se présente et qui est le meilleur, pour en aller chercher avec soin un moins bon et plus éloigné? Il est de ces éloquents dont Quintilien dit : lllis sordent oinriia qiiœ natura dictavit\ et en un autre endroit : Quidquod ni hit jam proprium placet, dum parum creditur disertum, quod et alius dixisset? 11 a pensé bi(3n raffiner avec son pingere, et n'a rien fait qui vaille. En vous écrivant ceci, je me suis avisé que je scrois bien attrapé, si ce passage étoit du vieux Pline. Mais si cela est, à son dam, je ne m'en dédirai point. Pourquoi parle-t-il comme son neveu îf JSon sapit patruum en cet endroitlà, lui qui à l'égard de l'autre a accoutumé d'être patruus patruissimus, comme dit Plante ou Térence: lequel est-ce des deux? Je crois que c'est le premier. Dites-moi, je vous supplie, (jui est le rosier qui a porté les roses que vous m'avez envoyées ' ? Sans mcn-
' tniretiem, p. UdO.
I2i lk!1I5h:s dk voiture.
tir, ni Pœsturri, ni l'Egypte, ni la Grèce, ni l'Italie n'en ont jamais produit de si belles. Ce pourroit bien être vous : tu cinnamomum, tu rosa, (Vous avez la mine de croire que cela est du Cantique des cantiques, et c'est dePlaute). J'ai de la peineàm'imaginerque ces vers soient d'un moderne; mais s'ils en sont, je serois bien fâché que ce fût un autre que vous ou M. de Balzac, qui les eût faits. Qui que ce soit, il en doit bien être glorieux, et ces roses, en vérité, valent beaucoup de lauriers. Mais dites-moi, je vous prie, de qui elles sont? Dic^ mi anime, mea rosa, mea voiupias.
Avec vos roses vous m'avez envoyé des épines, en me proposant les deux passages que vous me donnez à expliquer. Premièrement, pour celui de Salluste, il faut considérer que la chasse étoit un exercice louable [)armi les Scythes, les Numides, les Grecs mêmes, et particulièrement les Lacédémoniens ; mais je ne me souviens pas d'avoir guère vu de marques, que parmi les Romains ce fût l'exercice des honnêtes gens. Pour l'agriculture, il faut distinguer les temps. Dans la vieille Home, les hommes consulaires et ceux qui avoient été dictateurs, du maniement de la république retournoient à la charrue, et c'étoit le métier des Papiriens, des Manliens, et des Déciens. Mais ils le quittèrent lorsqu'ils eurent goûté les délices de l'Asie et de la Grèce, et vous pouvez bien juger que des gens qui se faisoient pincer le poil des bras et des cuisses, qui se frisoient et qui se parfumoient, étoient bien éloignés de piquer des bœufs. 11 me semble que c'est dans la vie des Gracques que j'ai lu, qu'une des causes qui l)oussa l'un d'eux à mettre en avant la loi Agraria fut
CORRtSPONUANCK AVEC COSTAR (164l). 1^.')
qu'ayant voyagé par l'Italie, il n'avoit trouvé par les champs que des esclaves qui laboiiroient les terres, au lien qu'autrefois c'étoient des citoyens romains. Or, puisque cela étoit ainsi dès ce temps-là, nous pouvons juger que du temps de Salluste, il étoit encore plus ordinaire que les serfs fussent employés au labourage ; de sorte que la chasse et l'agriculture qui sont quœstuosœ artes, il les appelle servilia officia, quia aut a servis exercehantur , aut exerceri polerant. Pour l'autre, je pense que, quand Ausone dit : arguetur rectins Seneca, qiiam prœdicabilur, non erudisse indolent Neronis, sed armasse sœvitiam, il ne veut pas dire, que Sénèque ait jamais incité Néron à être cruel ; mais, qu'au lieu de le louer d'avoir appris à son disciple assez de philosophie pour le rendre clément, on le reprendra de lui avoir appris assez de subtilité et de rhétorique pour défendre sa cruauté ' . De sorte qu armare, en cet endroit, ne s'entend pas des armes offensives, mais défensives. Et de fait, je pense que Tacite dit, que quand cet honnête homme-là eut tué sa mère (c'étoit une terrible cigogne ! ) , Sénèque l'aida à écrire au Sénat sur ce sujet, et à trouver des prétextes pour pallier l'horrible action qu'il avoit faite. Ce passage m'a fait lire la harangue d' Ausone tout entière : sans cela, je ne me fusse jamais avisé d'y mettre le nez , et tant que je sache tous les bons auteurs par cœur, je ne lirois pas une ligne de ces aulrcslà. Mon Dieu ! quel jargon ils ont ! de quelle sorte ils écrivent! et qu'un homme qui est accoutumé à Ci-
' Vovcz Etiticticiis de Balzac, \>. *Jô.
céron est étonné quand il se trouve parmi ces gens-là I
De toutes les lettres que j'ai reçues de vous, il n'y cji a point qui m'ait semblé si belle ni si agréable que la dernière. Mais l'endroit qui m'y a plu davantage, c'est celui où vous me parlez de M. l'abbé de Lavardin. Les honnêtetés qu'il veut bien que vous me disiez de sa part, me font croire, ou qu'il est extrêmement civil, ou qu'il a assez bonne opinion de moi ; et lequel que ce soit des deux, je m'en réjouis extrêmement, ou pour son intérêt, ou pour le mien. Je vous supplie, monsieur, de me faire la grâce de lui dire de ma part que je reçois l'honneur qu'il me fait avec tout le respect et toute la reconnoissancc qui est due à une personne de sa condition et de son mérite ; mais que je prétends à bien davantage, et que j'ai fait un grand dessein de gagner quelque jour l'honneur de son amitié.
Je ne fus pas plus étonné quand j'entendis les religieuses de Loudun parler latin, que je l'ai été de vous voir dire tant d'italien. En vérité, vous l'alléguez comme si vous l'entendiez? Mais j'espère que je serai vengé à vous l'entendre prononcer. Car, pour l'ordinaire, l'italien appris en Poitou, n'a pas l'accent extrêmement romain, et quelque chose que vous puissiez faire, sapies poitavinitatem.
Votre quod mirere, dans le passage de Tacite parlant du jeu des Allemands, est bien remarqué et bien entendu. Mais il faut savoir ce que saint Ambroise dit là-dessus (je ne sais par quel hasard je sais ce que dit f aint Ambroise) : Ferunt Hunnos, ce ù^\i-\\,qiium sine