A MADAME
.le serois ravi d'avoir reçu deux grandes pages de vous et de si bonnes paroles, n'cloit que je trouve qu'il y a des plaintes mêlées, et qu'en m'assurant de votre aftection ,- vous témoignez de douter de la mienne. C'est me faire beaucoup de bien en me reprochant que je ne le mérite pas, et cela est proprement me baiser la main en me tenaillant le cœur. Ah ! madame, je vous en conjure, ne m'outragez plus de la sorte, ou dites-moi ce qu'il faut que je fasse, .le souffrirois plutôt que votre cor vous fit crier, et j'aimerois bien mieux vous entendre plaindre de l'estomac. C'est signe toutefois que la fièvre n'est pas grande, quand elle permet qu'on se plaigne de la tète, et je vois bien que vos autres maux ne vous traitent que doucement, puisque vous sentez cehii-là. Encore suis-je bien aise de voir que, ponr reprendre quelques-unes de mes actions, vous soyez contrainte de rechercher ma vie si avant, et que la dernière faute que vous me reprochez , il y a quatre ans que je l'ai faite. Mais, je vous prie, pour notre repos, oublions le passé, et
LETTUES AMOliKEUSES. \2i
qu'une nuit bien épaisse couvre tout ce temps-là de ses ombres. S'il s'y est passé quelque malheur qui puisse être reproché à cette belle alTection que nous avons fait naître depuis, hélas! j'en ai peut-être plus de regret que je n'y ai eu de faute. Ne tournons donc plus la vue de ce côté-là, et, je vous prie, ne regardons point derrière nous. Ce n'est pas que je craigne que vous me connoissiez coupable, ou que vous trouviez quelque chose contre moi. Mais il me déplaît seulement d'être accusé de ce crime. La recherche en cela me tient lieu de supplice, et le soupçon m'en fâche autant qu'une condamnation : car enfin, l'histoire que l'on vous a faite est fausse, ou au moins bien malicieusement changée, et ces impatiences qui vous ofiensent tant, et avec raison, purement contronvées, La fortune, et non pas mon dessein, fit rencontrer ces deux femmes; et le dépit de celle à qui, de vrai, j'avois conté quelque chose de ce que l'autre m'avoit dit, la fit parler maigre moi là-dessus, sans que seulement je les voulusse écouter. 11 me fâche que celle qui vous a fait ce conte soit venue à bout de son dessein, et qu'elle vous ait fait du mal, et à moi aussi. Mais, je vous prie, donnez-moi du repos, et croyez-le pour toujours. Quand je n'ai point été à vous, j'ai été à moi, et vous êtes la seule au monde que j'aie jamais aimée. Je n'étois né que pour vous, et mon cœur ne s'est jamais ému pour une autre. Que si, lorsque vous ne l'avez pas toujours eu tout entier, j'ai pris pour moi la part que vous m'en laissiez, en tout cas, il n'a jamais été partagé qu'entre nous deux. Aussi ne veux-i<^ point du pardon que vous me donnez, et je
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vous prie de m'excuseï' si je refuse quelque chose de vous : car je crois que vous serez bien aise que je n'eu aie que faire. C'est j)cu que je vous aime, et ({ue je vous aime [)]us que moi-même : car vous le méritez trop, et le plus ingrat homme du monde en feroit autant que moi. Mais si pour quelque chose vous me devez savoir gré, c'est de ce que je n'aimai et n'aimerai rien jamais que vous, et que je vous réponds du passé et de l'avenir avec autant d'assurance que du présent; et que vous jugeant seule au monde digne d'amour, je vous ai remis entre les mains un esprit libre et généreux, qui n'a jamais daigné servir que vous et qui ne reconnoîtra jamais d'autre maîtresse. Eh ! pourquoi ne vous en puis-je envoyer le portrait, aussi bien que de mon visage? 11 vous scmbleroit bien plus beau que l'autre. Sans doute, vous le regarderiez plus volontiers. Je sais bien que vous y verriez beaucoup de traits qui vous plairoient, et que vous y remarqueriez des beautés que je ne vous puis dire : car quand il n'y en auroit point d'autres , au moins vous y verriez les vôtres, mieux peintes que nulle part ailleurs, et tout auprès vous y apercevriez la vérité de ce que je vous dis, si entière et si naïve, que cette vue ne vous seroit guère moins agréable. Mais puisque cela ne se peut, et qu'il n'y a point de peintre pour cela, je vous enverrai celui que vous me demandez. Je faisois difficulté d'y faire commencer sitôt : car cette absence m'a tellement changé, que si l'on me tire bien, je ne serai pas reconnoissable. Il est vrai que c'est peut-être de la sorte que vous m'aimerez le mieux, et que, pour vous semblei* moins beau,
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VOUS lie m'en trouverez pas moins agréable. Ne grondez done plus, je vous le douuerai. Mais encore unn t'ois, ne grondez donc plus, et qvu) vos lettres soient toutes bonnes, comme elles sont toutes belles. Ce n'est pas assez que j'aie écrit à M""" ***, et elle mérite bien quelque cbose de meilleur que cela. Mandez-moi quoi, je vous en prie: car autrement j'y serois empêché, et possible je clioisirois mal. Mais que je suis content du poulet que je lui ai donné , puisque cela vous a fait dire : J'y ai bonne part à mon...! Aussi vous en remercié-je pour... Hélas! que vous êtes aimable, et que vous avez tort, après cela, de douter qu'un homme dont vous avez bonne opinion puisse jamais rien aimer que vous! Allez, vous êtes une méchante ! et je vous terois encore bien des reproches là-dessus. Mais Ja nuit est plus qu'à demi passée, et je ne vous puis dire adieu. Je m'en vais l'achever, sans doute avec moins de repos que je ne l'ai commencée, si ce n'est que cet entretien du soir me donne quelque bon songe. Hélas! il y a déjà plus d'un mois
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Vous savez vous défendre de si bonne grâce que je ne feindrai plus de vous accuser, et si d'aventure jusquesici je l'ai fait injustement, vous ne devez pas vous m plaindre, ni moi m*en repentir, puisque (-ela a fait naître un si bel effet, et qu'il vous en est revenu tant de gloire et à moi tant de contentement. Je fus ravi hier cpiand je vis une page et demie écrite de votre main. Je ne me souviens pas d'avoir jamais été
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si content, ni d'avoir vu tant de belles choses ensemble; et, pour vous dire le vrai, la plus grande marque que je voie en vous de n'être pas coupable, c'est de ce que vous traitez si doucement vos accur sateurs , et que vous faites tant de bien à ceux qui ont dit tant de mal de vous. La moitié de ce que vous m'avez écrit poutroit justifier la plus criminelle personne du monde, et l'innocence même ne me sembleroit pas si belle ni si aimable que la défense que vous donnez à vos fautes. Après cela, vous pourrez faire prendre à ma créance tel parti qu'il vous plaira : car tant que vous parlerez ainsi, ce ne sera plus la vérité qui sera la plus forte chose du monde, et votre éloquence lui ôtera cette qualité. Je remets donc toutes mes opinions entre vos mains. Celles que je tenois les plus vraies me sembleront les plus injustes, si vous ne les approuvez pas. Je croirai, si vous voulez, que votre religion est meilleure que la mienne; que le roi n'a point de plus fidèles sujets que ceux de La Rochelle; qu'il seroit plus expédient pour le bien de l'État d'abattre la citadelle de Metz que le bastion de TEvangile, et que mon alfeclion n'est guère plus grande que la vôtre; mais je croirai toujours, et cela quand vous ne le voudriez pas, que vous n'ayez pas au monde votre pareille, et qu'on m vous sauroit assez aimer. Adieu.