‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 69 sur 151 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Vqus ne fite§ janiai$ un^ si bonne lettre quç l§ df?^-: nière que j'^i reçue de vous, et ce qui m'a eiepêGhé

d'y répondre plus tôt, c'est que j'ai employé à la lire tout le loisir que j'ai eu depuis : encore ne m'en puisje lasser, tant j'y trouve de gentillesses de tous côtés. Sans mentir, je ne voudrois pas n'avoir point été absent de vous à l'heure que vous l'avez écrite : car cela m'eût empêché de recevoir ce contentement, et je doute si votre présence m'en eût pu donner un plus grand. Ce carême-prenant, que vous dites que vous espérez après Pâques, m'a beaucoup plus réjoui que celui qui est passé; et sur la Un, vous me reprochez si doucement ma négligence et vous ajoutez si à propos : J'aime mieux dire comme vous) mandez-moi c^ qu'il coûtera, que je ne crois pas que vous ayez jamais rien dit de si bonne grâce. M. *** (pardonnez-moi si je vous le dis), mais il falloit que vous fussiez en boimc humeur, et, en vérité, vous me faites bien glorieux de me dire que nous nous rencontrons en nos pensées, puisque vous rencontrez si bien aux vôtres. Mais puisque cela est, vous n'en eûtes que de bien gaies ces jours passés, et vous ne vous êtes en- Iretenue que de belles imaginations : car, pour moi, il y a longtefups que je n'ai vu les miennes en un état si plein de repos et de tranquillité, et j'ose encore dire, de contentement. Peut-être qu'en la fortune où je suis, il me sied mal de parler ainsi, et que je ne devrois être capable de rien de tout cela, puisque je ne vous vois point. Mais excusez-moi, s'il vous plaît, je n'ai pu m'empêcher d'être content, après avoir reçu volr^ dernière lettre; et de plus, j'ai vu depuis quatre jours un homme qui m'a dit tant de bien de vous, que de longtemps je ne saurois être triste. Ce fut M. *", afin

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que VOUS sachiez à qui nous avons celte obligation. Il nie parla trois heures de votre esprit, de votre douceur, et de tout ce qui est d'aimable en vous, et me dit ensuite que vous étiez la plus mélancolique du monde. J'avoue que celle dernière qualité me plut pour le moins autant que pas une des autres, et que cela me chatouilla le cœur plus doucement que toutes les louanges qu'il vous avoit données. Il me décrivoit si bien vos rêveries et l'indifférence que vous avez pour toutes choses, que, sans mentir, le cœur me fendit de pitié, et néanmoins, pour rien au monde, je n'eusse voulu que vous eussiez été moins triste. Voilà de merveilleuses contradictions, et, si vous n'étiez frappée de la même maladie que celui qui vous les écrit, à peine les pourriez-vous croire. La tristesse et la joie me possédoient également, et celui qui parloit à moi en eut vu, sans doute, quelque chose; mais elles étoient toutes deux si mêlées en mon visage, que ni l'un ni l'autre n'étoientreconnoissables. Aussi, sans s'apercevoir du trouble qu'il causoit en moi, il mereprochoit que je ne vous aimois pas assez, et que je n'estimois pas selon son prix une affection si parfaite que la vôtre. Il me déplut de le voir si peu judicieux, et dès lors j'eus peur qu'il ne se fût trompé en jugeant de votre passion, puisqu'il savoit si mal reconnoître la mienne: car ayant dit tant de bien de vous, il y alloit dé mon intérêt d'avoir bonne opinion de son jugement, et j'eusse bien voulu en avoir de meilleiuTS marques. Mais cela n'est-il pas étrange? Je savois mieux que lui tout ce qu'il disoit de votre esprit et de vos humeurs, et je ne crois pas qu'il y ait personne au monde qui vous

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s.M'lh' mieux l'onnoîlre ni plus estimer (juc; moi ; et pourtant, toutes les fois qu'il vous louoit, comme s'il m'eût appris qutîlquc nouveauté ou s'il m'eût dit quel- (juo chose que je n'eusse point sue, j'clois ravi de joie, et cet entretien m'a donne tant de contentement, que je doute si le vôlie même m'a jamais clé plus a}?réal)le. Parmi tous ces plaisirs, je n'ai eu qu'un dépit, que vous m'ayez averti d'une chose, (luc je pensois faire sans que vous y songeassiez, et que j'aie été prévenu de vous au dessein que j'avois. El en vérité, vous avez trop d'impatience et vous me deviez donner encore un peu de temps : car je veux mourir, si je n'y songeois, et je ne puis vous dire le regret (juc j'ai que 'ous m'en ayez parlé la première. Mais ne vous fà- ( liez point de n'avoir ])as eu plus tôt mon portrait : car aussi bien, les premiers mois de celle absence m'avoient tellement changé que vous ne m'auriez pas reconnu, et je dilîérois à vous l'envoyer, jusqu'à ce que l'espérance de vous revoir m'eût rendu le visage que NOUS m'avez vu autrefois auprès de vous. Mais il sera tantôt temps d'y commencer. Au moins, je vois que l(îs beaux jours se hâtent de retourner, et cela me fait croire que les miens reviendront aussi : car j'espère que le printemps, en rendant à tout le monde ce que le froid avoit caché de beau, me redonnera le moyen de vous voir, et que je sentirai en votre sein les preniières violettes qu'il fera naître. Les autres fois il lùivoit accoutumé de revenir i)Oiu' moi qu'en automne, et mou hiver dui'oit toujours jusqu'en août; mais cette année, comme il a été plus doux pour tous 1rs autres, je pense (pi'il sera moins long pour moi.

178 LETTRES DE VOITIJRE.

Nous verrons reverdir ensemble les palissades de la Tuilerie, où nous nous sommes promenés six mois auparavant, et le premier rossignol que vous entendrez chanter vous avertira de ma venue. Que celte pensée m'en donne de belles, et que j'ai de regret de vous quitter sitôt là-dessus! Mais il faut que je ferme ce discours et ma lettre, et que je réserve quelque chose à vous conter en ce temps-là. Et pourtant, quand je n'aurois rien à vous dire, je ne laisserois pas d'avoir de quoi vous entretenir longtemps. Songez, M. ***, comment cela se peut entendre, et recevez quand et quand mille baisers que je vous donne en vous disant adieu.

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