A MADAME
Madame, enfin je suis ici arrivé en vie, et j'ai honte de vous le dire, car il me semble qu'un honnête homme ne devroit pas vivre, après avoir été dix jours sans vous voir. Je m'étonnerois davantage de l'avoir pu faire, si je ne savois qu'il y a déjà quelque temps qu'il ne m'arrive que des choses extraordinaires, et auxquelles je ne me suis point attendu ; et que depuis, que je vous ai vue,
il ne se l'ail plus rien en moi que par miracle. En vérité, c'en est un etVcl étrange que j'aie pu résister jusqu'ici à tant de déplaisirs, et qu'un homme, percé de tant de coups, puisse durer si longtemps. Il n'y a point d'accablement, de tristesse, ni de langueur pareille à celle où je me trouve : lamour et la crainte, le regret et l'impatience m'agitent diversement à toutes heures, cl ce cœur que je vous avois donné entier est maintenant déchiré en mille pièces. Mais vous êtes dans chacune d'elles, et je ne voudrois pas avoir donné la plus petite à tout ce que je vois ici. Cependant, au milieu de tant et de si mortels ennuis, je vous assure que je ne suis pas à plaindre : car ce n'est que dans la basse région de mon esprit que les orages se forment. Et tandis que les nuages vont et viennent, la plus haute partie de mon âme demeure claire et sereine, et vous y êtes toujours belle, gaie et éclatante, telle que vous y étiez dans les plus beaux jours où je vous ai vue, et avec ces rayons de lumière et de beauté ijuc l'on voit quelquefois à l'entour de vous. Je vous avoue qu'à toutes les fois que mon imagination se tourne de ce côté-là, je perds le sentiment de toutes mes peines ; de sorte «pril arrive souvent, que, lorsque mon cœur souffre des tourments extrêmes, mon àme goûte des félicités infinies; et au même temps que je pleure et que je m'afflige, que je me considère éloigné de votre présence, et peut-être de votre pensée, je ne voudrois pas changer ma fortune avec ceux qui voient, qui sont aimés cl qui jouissent. Je ne sais si vous pouvez concevoir ces contraiiétcs, vous, madame, qui avez l'âme si tranquille; c'est tout ce que je puis faire que de les com-
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prendre, moi qui les ressens, et je m' étonne souvent de me trouver si heureux et si malheureux tout ensemble. Mais je vous supplie, que ce que je vous conte de mon bonheur ne vous empêche pas d'avoir soin de soulager mes maux : car ils sont tels qu'ils ne laissent pas de me miner, lors même que je ne les sens pas, et la seule agitation de deux sentiments si différents est capable de m'abaltre. Si donc vous avez quelques raisons pour me consoler, qui ne soient point tirées deSénèque, je vous conjure de me les écrire, et de m'envoyer en cette occasion quelques-unes de ces paroles miraculeuses que vous savez dire, qui rendent en un instant la force et la gaieté aux esprits les plus malades, et qui m*ont déjà deux autres fois sauvé la vie. Sans mentir, vous êtes obligée de conserver la mienne, puisqu'elle est à vous et que je vous l'ai donnée de si bon cœur. Pour moi, je confesse qu'elle m'est plus chère depuis qu'elle vous appartient, et que je serois fâché de sortir du monde sitôt, après y avoir connu ce qui y étoit de plus parfait et de plus beau.