‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 90 sur 151 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Je vous demande pardon et vous confesse qu'il me semble que je ne vous ai pas aimée ces jours passés, et que ce n'est que d'avant-hier que je vous aime. Au moins mon affection s'est tellement accrue depuis ce jour-là, et s'est élevée et a monté si haut, que quand je regarde de là celle que j'avpis auparavant, je la vois si basse, qu'elle ne paroit presque point ; et cette amour, que je croyois, il y a huit ]Q\\\§>

LETTHES AMOUREUSES. 211

la plus glande du monde, me passe à peine à cette heure pour quelque chose. Comme je suis bien aise de mo voir en cet état, il me déplaît qu'il ne soit pas arrivé plus tôt, et je veux mal à mon cœur de vous avoir caché si longtemps une si grande place. Étant aussi aimable que vous êtes, il me semble que je vous ai fait tort de ne vous avoir pas aimée autant que je tais, dès le premier moment que je vous ai vue, et je ne devrois pas permettre aux obligations que je vous ai de contribuer quelque chose à cela. Mais, sans doute, c'est que je ne vous ai pu connoître du premier coup, et, à dire le vrai, tant de différentes beautés que vous avez, tant de grâces et de charmes, tant d'esprit, de jugement, de courage, de force et de générosité ne se peuvent pas voir d'une vue. 11 faut du temps pour cela, et il y a tant de choses en vous qu'il est besoin de plusieurs jours seulement pour vous bien voir. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'à cette heure, j'en suis venu «à bout, et mon esprit en est si rempli qu'il n'y a plusde place pour aucune autre chose. Mon âme est toute employée à vous considérer et à vous comprendre, et cela je le fais avec tant de plaisir et tant d'attention, qu'étant sur le bord du plus affreux précii)ice du monde, je ne m'en aperçois quasi pas ; et me voyant à la veille de vous perdre, je no fais que me réjouir de vous avoir trouvée. Je vous jure, ma i;hère M '**, que je ne vous écris que ce que je pense, et que la moindre partie de ce que je pense est ce que je vous écris. Il ne se trouve plus de paroles pour exprimer l'alfection (|ue j'ai pour vous; elle est au delà de ce qui se peut dire et de ce qui se peut penser. 11 n'y

a que vous seule au monde qui la puissiez imaginer, et votre, etc.

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