A LA MÊME
A Soissons, le 19 juin.
Je ne sais pas bien, ce voyage, comment je vous dois écrire : car je suis extrêmement mal satisfait de vous, et de ce que vous ne m'avez pas encore fait savoir de vos nouvelles, en ayant eu tous les jours occasion. Ce qui m'empêche , c'est que je ne vous veux rien dire qui vous pût affliger ou qui pût troubler votre repos : car, sans mentir, il m'est plus cher que le mien propre ; mais aussi je ne veux pas vous déguiser mon ressentiment, et il n'est pas en ma puissance d'user d'artifice avec vous , ni de vous écrire comme je ferois si j'étois content. Pour vous dire le vrai, je ne puis comprendre comment une personne qui a tant fait de choses pour conserver mon repos, n'a pu faire en six semaines une lettre pour m'obliger ; et que vous, qui trouvez l'absence une chose si dangereuse, et qui témoignez de craindre si fort qu'elle fît quelques mauvais effet en moi, vous vous y soyez tellement abandonnée , et que vous ayez négligé durant un si long temps de vous servir du seul remède qu'il y a contre elle. 11 y a tantôt deux mois que vous êtes partie; vous aviez une adresse sûre pour m'écrire; il y avoit des messagers par tous les lieux où vous avez passé, et je n'ai pas eu encore une lettre de vous. A votre avis, que puis-je penser de cela? Voulez-vous que je croie qu'à Orléans, à Blois, à Tours, à Angers,
LETTIUIS AMOURiaSES. 213
et depuis, durant tout le temps que vous avez été à •** et à ***, vous n'avez pas eu le tcuips de me faire une lettre? Est-ce que vous n'avez pas fort désiré de voir des miennes, et (ju'ainsi vous avez jugé que je n'aurois pas beaucoup de hâte de voir des vôtres? Il est vrai que vous n'y étiez pas obligée, et que je vous avois témoigné en {)artant que je ne m'attendois pas d'avoir de vos lettres, qu'après que vous auriez eu le loisir de recevoir des miennes. Mais en deviez-vous moins faire pour cela, et ne devicz-vous pas prendre plaisir à me procurer un bien à quoi je ne m'attendois pas? Je vous avois laissé la liberté de ne me point obliger : vous en avez usé, et vous ne m'avez point écrit, à cause que vous avez pu vous en dispenser. Quoi donc ! si vous eussiez vu que je ne me fusse point attendu à lecevoir de vos lettres, que dans quatre mois, vous eussiez été tout ce temps sans m'écrire! Car qui s'en peut passer cinq semaines, s'en peut bien f)asser vingt. Pour vous en parler franchement, je ne sais ce que je dois croire de cela. Si je pouvois soupçonner de légèreté le meilleur esprit et le meilleur cœur du monde, je croirois que vous auriez changé ; mais toutes les autres choses me paroissent plus vraisemblables que cela. Quoi qu'il en soit, je vous assure, ma M..., et je vous appelle encore ainsi de bon cœur, que mon affection n'en est point diminuée. Cela n'a diminué que la secrète joie qui me restoit dans tous mes déplaisirs, et la satisfaction que j'avois de penser, que depuis que je vous connois vous aviez toujours eu pour moi tout le soin , la bonté, et la tendresse que je pouvois souhaiter ; et que voiis
214 LETIKES DE VOITUUE.
n'aviez jamais laissé passer une occasion de me donner tous les témoignages que l'on doit attendre d'une vraie et parfaite amitié. Quoiqu'il ne soit pas ainsi à cette heure, je ne vous en aime pas moins, et vous m'êtes aussi chère que vous l'étiez, lorsque vous vous taisiez saigner tous les jours pour l'amour de moi, et que vous ne craigniez pas de diminuer votre vie pour prolonger le temps que vous aviez à me voir. Je soulïre tous mes ennuis constamment, et ce qui me fâche le plus, c'est que vous m'avez donné sujet d'imaginer une fois en ma vie, que je ne serois pas le plus ingrat homme du monde, quand je ne vous aimerois que médiocrement.