‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 93 sur 151 · II · texte numérisé non relu

II

laissé, et dans quel abîme suis-je tombé depuis que je ne vous vois plus? J'aime trop votre repos pour oser vous dire toute la peine que vous me causez, et mes ennuis sont en un point, que je souhaite quelquefois que vous ne m'aimiez pas comme je vous aime, de peur que vous souffriez comme je souffre. Vous ne trouverez pas étrange que mon esprit soit dans un si grand désordre, si vous considérez le sujet que j'en ai, et vous ne vous étonnerez pas que j'aie de la peine à me relever, après être tombé de si haut. Mais je vous prie, ma M., représentez-vous tout ce qui m'est arrivé en fort peu de jours. La fortuné m'a fait trouver la plus aimable personne du monde; je l'ai vue, je l'ai aimée; elle m'a témoigné beaucoup de bonne volonté; je l'ai perdue. Et tout cela a passé si vite et s'est fait avec tant de précipitation, que je doute souvent si j'ai été aussi heureux que je me l'imagine, et si je n'ai pas songé tout ce que je crois qui m'est arrivé. Aussi, à en parler sainement, tant d'amitié en une personne dont je n'étais pas presque connu, tant de force et de résolution en une femme, tant d'aimables qualités en un sujet et tant de trésors découverts à la fois, et d'ailleurs un si grand nombre d'accidents les uns sur les autres, une telle foule d'aventures bonnes et mauvaises, sont des choses qui paroissent plutôt avoir été songées qu'avoir été véritablement, et il n'y a point de fable bien faite qui n'ait un peu plus de vraisemblance. Enfin, ma M., un si beau songe a fini: je ne sais ce que sont devenus tant de biens. Mon repos a été troublé, et je me trouve à mon réveil dans la plus noire et la plus effroyable nuit qui fût jamais. Cepen*

LETTHES AMOLRELSES. 219

danl jo lâche à la passer le plus patiemment qu'il m'est possible, et en attendant que le jour vienne, je m'entretiens des plus agréables imaginations que je puis. Je considère que ce m'est assez de joie pour tout le reste de ma vie que d'avoir seulement été un moment aimé de vous, et que le souvenir de ce bonheur me doit faire souffrir gaiement toutes sortes do tourments. Il n'étoit pas raisonnable que la plus précieuse chose du monde ne me coûtât rien. La fortune a été juste de me faire acheter le cœur que vous m'avez donné, et je lui sais bon gré de ce qu'au moins elle ne m'a fait payer votre affection, qu'après que vous me l'aviez gratuitement accordée en un temps où vous ne me deviez rien, et que je ne la pouvois tenir que de votre pure inclination. Je serois bien ingrat si je plaignois à cette heure quelques larmes à une personne qui a tant versé de sang pour moi *. Il est temps que je soullre à mon tour, et que je vous donne des preuves de mon affection, après en avoir tant reçues de la vôtre. Mais vous m'êtes si bonne, qu'il étoit impossible que j'endurasse jamais aucun mal en votre présence, et il a été nécessaire que vous fussiez éloignée, afin que j'eusse lieu de mériter et de souffrir. Enfin voilà, ma M., les pensées avec lesquelles je lâche d'adoucir les plus amers ennuis du monde, et de supporter l'absence de la plus accomplie et de la plus charmante personne qui ait jamais été. Mais quoi que je puisse faire, je vous avoue que souvent mon courage et ma raison m'abandonnent, et je vois bien (fue si vous ne me secourez, je ne pouriai pas résister ' Voyez plus haul, \t. 214.

220 LETTIŒS DE VOITUl'.E.

longtemps. Hàtez-vous donc de me faire savoir de vos nouvelles, assurez-moi que vous vous portez bien, et commandez-moi de m'affliger moins.

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