‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 94 sur 151 · A .MADAME DE B · texte numérisé non relu

A .MADAME DE B

Madame, la nuit est passée pour tous les autres hommes, mais elle ne l'est pas encore pour moi, puisque je ne vois goutte dans la chose du monde que je désire le plus de connoître. 11 y a longtemps que mon esprit est couvert de nuages si épais que le jour n'y sauroit entrer, et dans l'obscurité qui y est, je n'y saurois rien voir que des images confuses et mal formées, qui me plaisent quelquefois et qui le plus souvent m'épouvantent. Dissipez ces ténèbres, vous en qui toutes les clartés du ciel semblent être renfermées, et ne souffrez pas plus longtemps que je sois en doute si je suis le pins heureux, ou le plus malheureux homme de la terre. Tout ce qu'il y a de plus cruels déplaisirs et de plus parfaites joies sont tellement mêlés ensemble, que l'un n'y va jamais sans l'autre, et il arrive souvent, qu'en un même moment, je sens des peines incroyables et des gloires infinies. Séparez cela, je vous en conjure; ne permettez pas qu'il y ait tant de désordre en un lieu où vous commandez ; après tant d'énigmes, dites-moi une parole intelligible, et apprenez-moi mon bon ou mon mauvais sort. Pour toute mon âme que je vous ai donnée, je vous demande seulement que vous laissiez voir dans la vôtre, et que le plus clair esprit du monde ne soit pas toujours le plus obscur pour moi. Pensez quelle peine

' Dlss. de Coiivarl, p. ItVo.

ce m'est de ne vous parler que devant une personne qui seroit ennemie mortelle de mon affection, si elle venoit à la connoîtrc, et quel tourment de mettre toujours en comédie une chose si sérieuse, et de se servir perpétuellement de mensonges pour dire de si pures vérités. Donnez-moi de la force pour tout cela. Ayez la bonté de me rendre toujours heureux en disant un mot seulement. Ne permettez pas que la plus juste passion du monde soit la plus malheureuse, ni que je meure d'ennui pour aimer parfaitement la plus aimable personne qui fut jamais.

3î2. — A LA MÊME K

11 faut bien croire que vous m'enchantâtes hier, quand vous me fîtes dire que j'étois content de vous : car à moins que d'un effet de magie, il seroit impossible que trois paroles qui signifioient si peu m'eussent fait oublier le plus cruel outrage que vous me pouviez faire. Cependant, il est vrai que vous trompâtes ma douleur, et vous me renversâtes si bien le jugement, que, dans le plus sensible déplaisir que j'aie jamais reçu, je sentis la plus grande joie que j'aie jamaie eue. Mais le charme finit bientôt. Pour mon malheur, la connoissance me revint aussitôt que je vous eus laissée, et après avoir eu de la peine à retenir devant vous des larmes de joie, j'en ai répandu toute cette nuit les plus amères du monde. Quoi que je fasse pour me tromper, je connois que vous m*avez fait une traliison qui ne peut être oubliée; qu'il ne peut plus

• }hs.dc Comuri, p WHi.

222 LETTRES DE VOITUUE.

y avoir de commerce entre vous et moi ; que la confiance ne peut jamais revenir, et ce qui est de plus cruel, voyant par toutes sortes de raisons que je ne vous dois point aimer, je ne vois aucune apparence de le pouvoir faire. Tous les déplaisirs que vous arrêtâtes hier sont revenus en foule dans mon esprit, et y ont mis tellement toutes choses en désordre, que, hors que je connois mon mal et qu'il me souvient encore que vous êtes la plus aimable chose du monde, il n'y a plus de raison, ni de connoissance, ni aucun rayon de bonne lumière. Voilà l'état où je suis, et en vérité il ne semble pas qu'il puisse y avoir du remède. Mais voyez quelle foi j'ai en vousl Si je puis aujourd'hui ouïr de votre bouche une parole obligeante, si vous me faites voir une action ou un regard favorable, ou si vous dites seulement en vous-même que vous voulez que je sois guéri, je suis assuré que tous mes maux cesseront et que j'oublierai tous les déplaisirs que vous m'avez faits.

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