‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 103 sur 127 · A MONSIEUR LE MARQUIS DE PISANI · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE MARQUIS DE PISANI

[Même date.]

Monsieur, quand je serois si ingrat que de vous pouvoir oublier, vous faites tant de bruit à cette heure qu'il seroit difficile que je ne me souvinsse pas de vous, et que je n'employasse pas tous mes soins à me conserver les bonnes grâces d'une personne de qui j'entends dire partout tant de bien. J'ai eu une extrême joie d'apprendre combien vous vous êtes acquis d'honneur à la dernière occasion qui s'est passée de-* vaut Arras. Et quoique je connoisse, il y a longtemps, les qualités de votre cœur et de votre esprit, et que j'aie toujours eu l'opinion de vous que tous les autres

' Mss. de Conrarty p. 904 .

A LA DUCHESSE DE SAVOIE (l640). 349

en ont à celte heure , je vous avouerai ma foiblesse. Il me semble que l'estime générale en laquelle vous êtes , me donne un peu plus d'ardeur à vous honorer, et je me sens touché de quelque vanité d'avoir de la passion pour un homme qui a l'approbation et les louanges de tout le monde. Sans mentir, monsieur, le contentement que j'en ai seroit parfait, s'il n'étoit troublé de la crainte que j'ai de vous perdre. Mais je sais combien la vaillance est une vertu dangereuse. J'apprends partout que vous n'êtes pas meilleur ménager de votre personne, que vous l'êtes de toute autre chose. Cela, monsieur, me tient dans des alarmes continuelles, et le destin que j'ai de perdre les meilleurs et les plus estimables de mes amis, fait que j'appréhende encore pour vous davantage. Cependant, parmi cela, j'ai quelque secrète confiance en votre bonne fortune. Le cœur me dit qu'elle a encore beaucoup de chemin et beaucoup de choses à faire, et que l'amitié que vous me faites l'honneur d'avoir pour moi , me sera plus heureuse que n'ont été quelques autres. Je le souhaite pour moi de toute mon âme, et que je sois assez heureux pour vous pouvoir témoigner quelque jour combien je suis, et avec quelle passion, votre, etc.

A Paris, ce 14 octobre 1640.

Madame, après tant de lettres de consolation qu'il

' Mss. de Conrari, p. 855. — Christine de France, fille de H.'iiri IV, vpiivc (in Vifilor-Ami'idéel'^'", régente pendant la minorité de sou lilîi.

y a eu sujet d'écrire à Votre Altesse Royale , je n'ai garde de perdre l'occasion de lui en écrire une de réjouissance. Elle est si peu accoutumée d'en recevoir de cette sorte-là ', que je pense qu'elle sera bien aise d'en voir ; et quand il n'y auroit point d'autre raison, la nouveauté toute seule les lui doit rendre agréables. Il y a longtemps, madame, que j'attendois ce que je vois qui va commencer à cette heure , et que j'avois jugé que le malheur de la plus parfaite et de la plus aimable princesse qui fût jamais étoit un trop grand désordre dans le monde pour croire qu'il pût durer. Quelque malignité et quelque envie que la fortune semblât avoir contre elle, et quelque fatalité qui parût contre le bien de ses affaires, je m'imaginois toujours que tant de bonté, de générosité, de constance et de divines qualités qu'il y a en Votre Altesse Royale ne pourroient être longtemps malheureuses, et qu'enfin le ciel ne tnanqueroit pas de faire quelque miracle pour une persôtine en qui il en avoit tant mis. 11 y a beaucoup de raison d'espérer, madame , que celui de la prise de Turin ' sera suivi de beaucoup d'autres , et que ce grand succès qui vient d'arriver dans vos États est une crise qUi y va changer toutes choses, et les remettre en l'état où naturellement elles doivent être. Mais ce qui vous doit donner plus de joie dans ce bonheur, c'est qu'il est vrai que la part que vous y

' Elle était alors à Ghambéry, où elle s'était retirée après l'occupation de Turin par l'armée du prince Thomas. Elle rentra dans sa capitale le 18 octobre de cette même année, après que le comte d'Harcourt en eut chassé les Espagnols.

2 22 septembre 1640.

A MADEMOISELLE SERVANT (l640). 351

avez, redouble ici la joie de tout le monde, et que Votre Altesse Royale est si aimée, que tout ce qu'il y a d'honnêtes gens à la cour se réjouissent autant pour l'intérêt qu'elle a dans cette prospérité, que pour le bien qui en revient à la France, et pour la gloire que les armes du roi y ont acquise. Je crois, madame, que Votre Altesse Royale est persuadée que dans cette réjouissance publique j'en ai eu une bien particulière, et que personne n'en a été touché plus sensiblement que moi : au moins si elle me fait l'honneur de se souvenir de l'extrême passion que j'ai pour tout ce qui la regarde, et de l'inclination et de l'obligation avec laquelle je suis, de Votre Altesse Royale, le très-humble, etc.

132. — A MADEMOISELLE SERVANT, l'une des filles de Son Altesse Royale.

(Jointe à la précédente. )

Mademoiselle, vous que j'ai toujours trouvée si éloquente, aidez-moi, je vous supplie, à rendre les remercîments que je dois à la plus belle et à la plus généreuse princesse du monde. Je suis, sans mentir, comblé de ses bontés, et j'avoue qu'il n'y a rien sous le ciel de si charmant ni de si ajm^ble qqp la rnaî- 1 resse que vous servez : j'ai pensé dire que nous servons; et, en vérité, il n'y a rien que je ne donnasse volontiers pour pouvoir parler ainsi. Dès la première fois que je l'ouïs, je jugeai d'abord, que de tous les esprits du monde il n'y en avoit pas un si grand que le sien. Mais le sojn qu'il lui a plu avoir de moi m'étonne sur toutes choses , et je ne puis assez admirer, qu'en même temps qu'elle a de si grandes pensées, elle en

352 LFTTRES DE VOITURE.

ail de si petites, et qu'un esprit qui est cVordinaire si haut puisse descendre si bas. Au reste, les pastilles que l'on m'a données ce matin ont fait en moi un effet merveilleux, et si ce n'est qu'elles aient touché la main de Son Altesse Royale, je ne vois pas d'où peut venir ce miracle. Pour avoir baisé seulement le papier où elles étoient, je me trouve beaucoup mieux. Ce me sera toute ma vie un contre-poison contre toutes sortes de maux, et hors un, je n'en sache point dont un si agréable remède ne me puisse guérir. De peur que vous cherchiez trop curieusement celui que j'entends, il vaut mieux que je m'explique et que je vous dise que c'est le regret de ne la voir pas assez, et d'être destiné à vivre loin de la seule personne qui mérite d'êlre servie. Si vous le voulez bien considérer, ce mal-là est plus grand que tous les autres, et il est bien difficile d'être honnête homme et de n'en pas mourir.

'33. — A MONSIEUR DE CERISANTES.

Résident pour le roi près la reine de Suède '.

A Paris, le 15 décembre 1640.

Monsieur, votre petite ode m'a semblé un grand ouvrage et me fait juger que, quoi que vous disiez de vos débauches, vous êtes quelquefois sobre àStokholm.

' Mss. de Conrarl, p. 649. — Marc Duncan de Cerisantes : il se piquoit de grande noblesse, et, à cause de son nom, se faisoit descendre d'une illustre maison d'Ecosse ; du reste homme d'esprit et de belles-lettres, qui, n'étant fils que d'un médecin de Saumur, s'étoil élevé jusqu'à être résident près de la reine Catherine de tjuède {Mémoires de l'abbé Arnauld). L'exemplaire annoté parTallemant porte : résident en France pour la reine de Suède. Titon du

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Les fruits de la Grèce et de l'Italie ne sont pas plus beanx que ceux que vous produisez sous le Nord, et j'admire que les Muses vous aient pu suivre jusque-là. Vous pouvez vous vanter que vous les avez menées plus loin que ne fit Ovide, et que jamais personne ne leur a t'ait voir plus de pays que vous. Que si c'est le vin qui vous donne ces enthousiasmes , je vous conseille de vous hasarder toujours à boire de la sorte :

Dulce perKulum esty O Lenœe, sequi Deum Cingentem viridi tempora pampino.

Et vous pouvez dire :

Bacchum in remolis carmina rupibus Vidi docentem.

Je ne vous saurois dire, monsieur, combien j'ai eu de plaisir de voir l'huile de jasmin, les gants de Frangipane et les rubans d'Angleterre , dans dos vers latins. Sans mentir, depuis le commencement jusqu'à la fin, tout est merveilleusement agréable :

Insigne, recens, adhuc Indklum ore alio.

Mais à moi qui n'entends guère bien le latin, expliquezmoi, je vous supplie, ce que veut dire ce mentis et acerbus dolor. Je vous jure que cela me met en peine. Je ne veux pas prendre plus de part dans vos secrets qu'il ne vous plaît de m'y en donner; mais trouvez

Tillet {Parnasse français, p. 230 et suiv.) dit la même chose; et le fait est encore confirmé par un extrait de la Gazette de France du 2 juillet 1644, où il esl mentionné comme « gentilhomme français, du conseil privé de la reine de Suède, et envoyé par elle près de lU MM. »

bon que j'en prenne dans vos intérêts, puisque je suis de tout mon cœur, votre, etc.

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