‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 104 sur 127 · A MONSIEUR DE MAISON-BLANGHE , à Constantinople · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE MAISON-BLANGHE , à Constantinople

[A Paris, fin de 1640 ou commencement de 1641.]

Monsieur, sans mentir, vous auriez tort de vous faire Turc, car je vous assure que vous avez beaucoup d'amis dans la chrétienté, et votre réputation y est si grande que, si j'étois en votre place, j'aimerois mieux en venir jouir que de commander à quarante mille janissaires, épouser la fille du grand seigneur et être étranglé à quelque temps de là. Je ne sais pas comme sont faites vos beautés d'Asie. Mais je vous assure que cinq ou six des plus belles personnes de l'Europe sont devenues amoureuses de vous ; et pourvu que vous ne vous soyez rien fait couper, au lieu que vous trouvez là des filles qui vous prient de les acheter, vous vous vendrez ici aussi chèrement qu'il vous plaira. Tout de bon, vos lettres n'ont jamais fait tant de bruit à Londres qu'elles en font à Paris. Tout le monde en parle, chacun les désire, et si le Grand Seigneur savoit combien vous êtes considérable parmi les chrétiens, il vous mettroit pour toute votre vie dans une des tours de la mer Noire. M"'^ la Princesse me demandoit l'autre jour s'il étoit donc vrai que vous eussiez tant d'esprit

' Mss. de Courait, p. 653. — Il étoit secrétaire de l'ambassade que fil M. de la Haye-Vantelet, conseiller au parlement (T.). L'abbé Arnauld parle de lui dans ses Mémoires, et paraît en faire une roé" diocre estime.

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que l'on disoit. 11 n'y avoit que quatre jours que M^'^ de Bourbon m'avoit fait la même question, et il n'y a personne qui ne s'étonne du bruit qui se fait à cette heure de vous dans le monde. Car, par vous dire le vrai, votre physionomie ne fait pas juger tout ce qu'il y a de bon en vous, et c'est une merveille que sur votre mine on vous ait pris une fois pour un ingénieur ' . On ne jugeroit jamais à votre nez ce que vous valez, et pour vous estimer autant que vous le méritez, il faut vous avoir pratiqué autant que j'ai fait, ou ne vous avoir jamais vu et ne vous connoître que par vos lettres. En vérité, elles sont extrêmement agréables, et je ne le suis jamais tant à lous ceux qui m'aiment que quand je leur en porte quelqu'une. Particulièrement, M. et M"iede Rambouillet, M"^ leur fille et M. le marquis de Pisani, en sont ravis et ont pris de là une estime et une affection très-particulières pour vous. Songez donc à entretenir ce que vous avez ici acquis en m'écrivant le plus souvent et le plus agréablement que vous pourrez. Il ne faut point faire d'effort pour cela. Le lieu où vous êtes vous fournira, d'ici à dix ans, de quoi dire toujours des choses nouvelles. Je voudrois bien qu'il me fût aussi aisé de vous entretenir, et qu'en vous décrivant nos habillements, nos façons de faire, de vivre, de manger, les accoutrements et les beautés de nos femmes, je pusse faire des lettres que vous prissiez plaisir de lire. Mais

' A Bruxelles, où il étoit allé en partie pour voir Voiture. Il regardoil les fortifications si attentivement qu'on le prit pour un homme qui en vouloit taire le plan; on le mit en prison, et sans Voiture il y eut été longtemps (T.).

hors les cérémonies de notre religion, je crois que vous n'avez encore rien oublié de ce qui se fait ici. De sorte, monsieur, qu'il ne me reste rien à vous dire, sinon que je vous honore parfaitement et que je vous aime de tout mon cœur, et vous savez cela aussi bien que moi. Car de vous raconter de quelle sorte nous avons secouru Casai ', et comment nous avons pris Arras et Turin - : quel plaisir cela vous donneroitil, vous qui êtes accoutumé à vos armées de trois cent mille hommes, et qui avez encore assez fraîche dans l'esprit votre prise de Babylone? Je vous dirai seulement une chose qui vous doit étonner : M. le prince d'Orange est battu à cette heure tous les ans cinq ou six fois, et M. le comte d'Harcourt ^ fait des choses que le roi de Suède lui envieroit, s'il étoit au monde. Adieu, monsieur. Quoi qu'il en arrive, aimez-moi toujours, et faites-moi l'honneur de croire que je suis, autant que je dois, et avec toute sorte de passion, votre, etc.

A Paris, le 5 juin 1641.

Monsieur, voyez jusqu'où va le bruit de ma faveur et du crédit que j'ai auprès de vous. M. Esprit, qui va

' Casai, 29 avril 1640.

' Arras, 9 août; — Turin, 22 septembre.

^ Le, comte d'Harcourt avait succédé au cardinal de la Valette dans le commandement de l'armée de Piémont.

^ 3fss. de Conrart, p. 679. — Louis Bouthilier, comte de Chavigny, secrétaire d'État, <• celui qu'on vit faire d'élrangcs personnages auprès du roi, du cardinal de UicUelieu, des deux reines, de Gaston,» disent les 3/émoi)c* de Saint-Simon. Il mourut en 1652.

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