‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 107 sur 127 · A LA MÊMEl · texte numérisé non relu

A LA MÊMEl

[Même date.]

Mademoiselle, sans mentir, on n'est jamais en repos? quand on aime quelque chose autant que je vous aime. J'avois toujours fort appréhendé votre voyage ; mais je croyois qu'il ne m'en arriveroit point d'autre mal que le plus grand ennui du monde, et comme j'étois déjà assez affligé de n'avoir pas l'honneur de vous voir, la nouvelle qui nous est ici venue de Merlou m'a mis en une bien plus grande peine. Quand cet accident ne feroit point d'autre mal que d'avoir séparé une si belle compagnie, c'en seroit déjà un assez grand et duquel j'aurois assez de peine à me consoler. Il me semble qu'il y a longtemps que la petite vérole n'a rien faii de si insolent que cela; et que, comme elle n'a osé faire de mal au visage de Madame, elle ne devoit pas non plus toucher à ses plaisirs ni à ses divertissements. Je me consolois des ennuis que j'avois ici, par les joies que je savois que vous aviez de delà, et je n'osois être tout à fait triste, en un temps où l'on me disoit que vous dansiez tous les jours. A cette heure, il ne me reste pas une pensée qui me puisse plaire. Je vous assure que M^'e^ ^q Vigean ne se sont jamais tant ennuyées dans leur grenier \ ni ailleurs, que je m'ennuie dans Paris. Mais voyez, je vous supplie, mademoiselle,

' Mss.de Conrart,^. 621.

' Mme du Vigean fit tenir pendant un certain temps ses filles dans une chambre en galetas avec leur grand'mère de Neubourg(T.).

364 LETTRES DE VOITUllE.

jusques où me porte mon désespoir. Je me résolus de m'en aller à cheval, en trois jours, à Blois ; et cela, c'est presque comme si je m'allois jeter la tête la première dans la rivière. Je ne sais si j'en reviendrai. En tout caô, faites-moi toujours l'honneur de m' aimer, mort ou vif, et souvenez-vous que je fus, ou que je suis, votre, etc.

i40. — A LA MÊME.

A Lyou, le 23 février 1642-

Mademoiselle, sans mon fourgon, j'eusse eu, sans mentir, un extrême regret de n'avoir plus l'honneur de vous voir, et je crois que j'eusse pensé en vous de meilleur cœur que je ne fis de ma vie. Car, pour dire le vrai, je m'y sentois extrêmement disposé, et je n'ai jamais eu plus de déplaisir de me séparer de vous. Mais vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien les fourgons sont une chose divertissante et quel excellent remède c'est contre une grande passion. Tantôt il s'y estropie un cheval, tantôt il se rompt une roue, tantôt ils demeurent toute une nuit embourbés au milieu d'un chemin ; et c'est, je vous jure, tout ce que l'on peut faire avec eux, que de songer deux ou trois fois le jour en la meilleure de ses amies. A cette heure que nous irons plus doucement, et que nous allons nous embarquer sur le Rhône, je ferai mieux mon devoir de penser en vous, et je suis trompé, si je n'arrive à Avignon le plus passionné homme du monde. Pour vous, mademoiselle, qui ne faites de voyage que de chez vous au faubourg Saint-Germain, et qui n'allez

pas par de si mauvais chemins que nous, vous n'êtes pas, sans mentir, excusable, si vous ne me faites l'honneur de vous souvenir quelquefois de moi. Au moins, sais-je bien que vous y êtes plus obligée que jamais, et si je ne songe pas souvent en vous, c'est de si bon cœur quand cela m'arrive, et avec de tels sentiments, que je suis assuré que vous en seriez satisfaite. Et puis, que sait-on si je n'y songe pas souvent, et si je ne le dis pas de la sorte pour n'oser dire ce qui en est? Dans ce doute, je vous supplie, mademoiselle, d'en croire ce que vous en dira M. Arnauld, car je lui ai laissé charge de vous expliquer mes intentions; et lui qui fait profession de faire des orispianes\ qu'il vous dise, s'il lui plaît, combien je suis, et de quelle sorte, mademoiselle, votre, etc.

Post-scriptum. [Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de me permettre d'assurer ici M. votre père, et M"^<' votre mère, et M. votre frère de montreshumble service, et M. de Chaudebonne, M. le marquis de Montausier et M. Arnauld]. La résolution qu'avoit prise M. le cardinal d'aller sur le Rhône a été changée sur ce qu'il vit avant-hier, comme il se promenoit sur le port, un bateau chargé de soldats, qui courut trèsgrand hasard de se perdre: il y en eut même quelquesuns qui se jetèrent dans l'eau, et se noyèrent, et Son

' Il y avoit un pâtissier à Tours qui avoit voyagé; il faisoit de certaines pièces de four auxquelles il donnoit des noms bizarres ; il en appeloit une orispiane. Quand on en mangeoit une à l'hôtel de Rambouillet, et qu'elle sembloit bonne, on disoit : C'est une orispiane celle-là ! (T.)

Éminence ne se veut pas noyer, pour ce que cela nuiroit aux desseins qu'il a sur le Roussillon.

[Je n'oserois pas encore assurer M. votre père que l'accommodement de Messieurs de Savoie avec le roi est fait; mais M. de Chavigny me le dit hier au soir, ej que le cardinal de Savoie épouseroit la Princesse. Le brevet pour M^^^ ([q Bourbon est envoyé à M. de Brienne. Le roi est parti ce matin pour aller à Vienne ; on croit que M. le cardinal y va demain couchera]

lil. — A LA MÊME.

A Avignon, le lundi gras, l(i4'i.

Mademoiselle, je voudrois que vous m'eussiez vu l'autre jour de quelle sorte je fus depuis Vienne jusqu'à Valence. Le jour ne commençoit qu'à poindre, et le soleil à rayonner sur le sommet des montagnes, quand nous nous mîmes sur le Rhône. Il faisoit une de ces belles journées qu'Apollon prend quelquefois pour lui servir de panache % et que l'on ne voit jamais à Paris que dans le plus beau temps de l'été. Ceux avec qui j'étois considéroient tantôt les montagnes du Dauphiné qui paraissoient à la main gauche, à dix ou douze lieues de nous, toutes chargées de neige ^ tantôt les collines du Rhône, que l'on voyoit couvertes de

' Première édition, p. 435. En effet le cardinal partit de Lyon le 24 mars, se dirigeant vers Avignon par Valence et Montéiimart : le départ du roi avait eu lieu la veille.

' Ceci est du pur galimatias pour se moquer d'un des habitués de l'hôtel de Rambouillet, nommé Croisilles, queM^'e Paulet, sa parente, avoit introduit chez la marquise, chez M^e de Combalet et chez M^e la Princesse. Voyez les Hislorieiies, t. IV, p. 116.

A MADEMOISELLE DE KAMliOLlLLET (1642). 367

vignes, et des vallons à perte de vue tout pleins d'arbres fleuris. Pour moi, dans cette réjouissance de tout le monde, je montai seul sur la cabane qui couvroit notre bateau, et tandis que les autres admiroient ce qui étoit à l'entour de nous , je me mis à penser à ce que j'avois quitté : j'avois le coude du bras droit appuyé sur la couverture de la barque, la tête un peu penchée et soutenue sur la main du même bras, et l'autre négligemment étendu, dans la main duquel je tenois un livre qui m'avoit servi de prétexte à ma retraite. Je regardois fixement la rivière que je ne voyois pas. Il me tomboit de moment en moment de grosses larmes des yeux; je faisois des soupirs avec chacun desquels il sembloit que sortît une partie de mon âme, et de temps en temps je disois des paroles confuses et mal formées que les assistants ne purent pas bien ouïr, et que je vous dirai quand vous voudrez.

Ceci que je vous raconte eût paru davantage et eût reçu plus d'ornement, si je vous l'eusse écrit en vers : car je vous jure que les nymphes des eaux furent touchées de ma douleur, et que le dieu du fleuve en fut ému. Mais tout cela ne se peut pas dire en prose. Tant y a que je demeurai sept heures de cette sorte sans remuer ni pieds ni pattes. Je voudrois, mademoiselle, que vous m'eussiez vu ainsi : devant Dieu, cela vous eût donné de la dévotion ' ; et le maître de notre bateau dit qu'il

• Mme d'Aiguillon disoit de toutes choses : « Devant Dieu cela fait dévotion. » En racontant à W^^ de Rambouillet ce que lui disoit M. de Montausier, quand il recherchoit celte demoiselle, elle lui disoit : « Ma fille, ma fille, devant Dieu cela est touchant, cela fait dévotion. » (T.)

368 LETTRES DE VOITUUE.

avoit mené en sa vie plus de dix mille hommes depuis Lyon jusqu'à Beaucaire, mais qu'il n'en avoit jamais vu un qui parût avoir l'esprit si égaré.

Après cette belle description que je viens de faire, il me vient de tomber dans l'esprit que vous vous imaginerez que tout cela est faux, et que ce que j'en ai dit n'étoit que pour trouver moyen de remplir une lettre. Quand cela seroit, mademoiselle, je serois en vérité excusable : car, pour parler franchement, on est souvent bien empêché à trouver que dire, et je ne puis pas comprendre que, sans quelques inventions comme cela, des personnes qui n'ont ni amour ni affaires ensemble se puissent écrire souvent. Néanmoins, pour vous dire naïvement ce qui en est, tout ce que je vous ai dit de ma rêverie, de mes soupirs et de ma tristesse est vrai. Pour ce qui est du ressentiment qu'en eurent les nymphes et le dieu du Rhône, je n'en suis pas assuré. Je passai toute ma matinée sans quitter mes pensées un moment : dans cet espace de temps, je songeai, je vous l'avoue, trois ou quatre fois en M*^® ***; le reste je l'employai à penser en M^^ votre mère et en vous. Je vous avois bien promis que si nous allions sur l'eau je m'acquitterois de ce que je vous dois. Je l'ai si bien fait que, si cela m'arrive encore une fois de la sorte, je serai fou au premier soleil de Languedoc qui me donnera sur la têle. Il est déjà si chaud en Avignon qu'à peine le pouvons-nous souffrir. Le printemps est ici arrivé quand et quand nous ; nous y trouvons partout des puces et des violettes : je vous les souhaite toutes de bon cœur ; car je serai bien aise, mademoiselle, que vous ne dormiez pas trop en mon ab^

sence, et je vous désire tout ce que je vois de beau et suis, mademoiselle, votre, etc.

Post-scriptum. — [M. de Chavigny est venu ici sur le Rhône , hors quatre lieues que nous avons faites par terre ; il part après demain pour aller coucher à Arles, et de là il doit aller à Marseille, de sorte que nous ne rejoindrons M. le cardinal qu'à Narbonne. J'ai fait des merveilles pour vous et pour M. votre Irère auprès de M. de Roussillon. Je viens aussi, mademoiselle, de faire de merveilleux compliments de la part de M'"^ votre mère et de vous à M. le comte d'Alais * , qui est ici. Je suis bien aise de ne m'être pas trop engagé envers M. votre père sur l'accommodement de Messieurs de Savoie : quoiqu'il soit conclu, il n'est pas signé, et j'en ai mauvaise opinion. Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de me faire l'honneur de remercier M"^^ de Chavigny de tout le soin qu'elle a de moi et des paroles obligeantes que M. do Sarrazin m'a apportées de sa part. Je vous en demande pardon, mais, sans mentir, je crois que je l'aime autant que vous, et de jour en jour je sens augmenter l'affection que j'ai pour elle. M. de la Barde me promit, en partant de Lyon, que, dans le mois de mars, il feroit l'affaire de M. le marquis deMontausier : car M. de Chavigny n'étoit pas en mois , en février. Permettez-moi, s'il vous plaît, d'assurer ici M. votre frère que l'on trouve partout ici des raisins qui , sans mentir, valent mieux que les meilleurs que j'aie jamais mangés nulle part au mois de septembre; et

' Voyez plus bas, p. 372, note 3.

370 LEHRES l)K VOIÏURJE.

l'on nous dit que nous en aurons comme cela tout l'été.

On dépêcha avant-hier, de quatre lieues d'ici , un courrier à M. de Bordeaux', avec une lettre du roi, par laquelle il lui commande de sortir de Carpentras, où il étoit , et de demeurer à Vezon, une méchante et détestable petite ville qui est dans la montagne ^].

C'étoit, je vous assure, une belle chose à regarder que de voir hier au soir les rues d'Avignon pleines de chandelles, de lanternes, de flambeaux par toutes les fenêtres pour voir M. le cardinal, qui y arriva à sept heures du soir. Il y faisoit clair comme en plein jour, et si le pape arrivoit ici, on ne le pourroit pas mieux recevoir. On lui donnoit partout mille bénédictions, et, à cause que c'est terre papale, ils en sont libéraux en ce pays-ci. Les juifs d'Avignon se portent bien, M. le vice-légat gros et gras, M. le comte d'Alais un peu plus que lui.

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