A LA MÊME
[A Narbonne, avril i()A-Z.
Mademoiselle , il faut avouer que je vous aimerois étrangement, si je ne vous voyois jamais. Pour avoi^ été seulement deux mois sans être auprès de vous^ mon affection en est augmentée de moitié, et s'accroît tellement de jour en jour que, si je ne vous revois
' Henri d'Escoubeau de Sourdis, mort à Auteuil en 1G41. Voyez sur les motifs de sa disgrâce. Hislorietles, t. Il, p. 117. 2 Première édition, p. 440.
^ Mss. de Conrart, p. 617.
bientôt, je sens bien qu'elle passera toute sorte de bornes. A dire lé vrai , outré la satisfaction que j'âî d'avoir été quelque temps sans disputer avec vous , et d'avoir passé un carême sans que nous ayons eu querelle sur les laits d'amandes ', je vous avoue, mademoiselle, que vos lettres contribuent encore beaucoup à faire que je juge de vous plus favorablement, et qne je vous trouve plus aimable. Les deux que vous rii'âvez fait l'honneur de m'écrire m'ont étonné de nouveau, comme si je n'avois jamais connu votre esprit, et quoique l'on ait, à parler franchement, quelque dépit de lire des choses que l'on ne pourroit écrire, j'en ai reçu, je vous assure, un extrême plaisir. Elles nà'ônt consolé de tous mes déplaisirs; elles m'ont presque guéri de tous mes maux , et m'ont donné une joie que je ne pouvois avoir ici que par enchantement, ou par miracle. Il y a tant de l'un et d'e l'autre éil' tout ce que vous écrivez que je ne m'étonne pas, mademoiselle, qu'elles aient fait cet effet en moi; je m'étonne seulement de ce qu'elles m'ont donné une extrême impatience d'avoir l'honneur de vous revoir, puisqu'il est certain qu'il n'y a point d'homme, qui eût le goût des bonnes choses et qui vous connût aussi méchante que je vous connois , qui ne désirât volontiers être toujours à deux cents lieues de vous , pour recevoir de vos lettres. Vous devriez encore plus souhaiter que je me contentasse de cet honneur et
* Voiture avoit mangé du lait d'amandes chez M. le prince de Marsillac, et disoit que c'éloit le meilleur qu'il eût jamais vu. Enfin il en fit faire un après avoir bien disputé avec M"e de Rambouillet comment il se devoit faire (T.).
que je ne me rapprochasse pas de vous. Car, sans doute, en étant éloigné je vous sers beaucoup mieux, et vous dois être, sans comparaison, plus agréable. Et certes, quand je songe à tous les services que je vous ai rendus depuis que je suis hors de Paris ; à tout ce que je dis de votre part à M. de Roussillon; aux assurances que je donnai de votre affection à M. le comte d'Alais ' ; aux protestations que je fis à madame sa femme % qu'elle étoit une des personnes du monde que vous honoriez et que vous aimiez le plus ; aux merveilles que je dis pour vous à M""® de Saint-Simon % et aux paroles avec lesquelles j'assurai MM. les députés de Marseille * de la bonne volonté que vous aviez toujours eue pour eux et pour leur ville, il me semble que je ne vais par le monde que pour vous y acquérir des serviteurs , pour y entretenir vos amitiés et pour étendre votre réputation. Encore hier, M. le président [Frère] % que je trouvai dans la chambre du roi , me vint parler de votre bel
• Louis de Valois, colonel général de la cavalerie légère et gouverneur de Provence ; il devint duc d'Angoulême, à la mort de son père.
2 Fille du maréchal de la Châtre, « une grande et grosse femme : M™«de Rambouillet disoit, quancl elle la voyoit, qu'il lui sembloit voir le colosse de Rhodes. » (Tallemant, Hisiorieites.)
^ Mère de l'auteur des Mémoires.
* Le comte d'Alais, gouverneur de Provence, était allé recevoir les commandements du roi jusqu'à Pont-Saint-Esprit avec une partie de la noblesse de cette province.
•' Premier président du parlement de Dauphiné. Au passage du roi à Valence (2G février), il vint le complimenter à la tète de sa comp;ignie.
esprit. Je lui dis qu'il étoit un des hommes du monde qui étoit autant à votre gré, et qu'il y avoit longtemps que je connoissois que vous aviez une inclination particulière pour lui. Il est beau, et le crut; et je vous assure , mademoiselle , et M. de Chavaroche aussi , que si vous plaidez jamais à la cour du parlement de Grenoble, le premier président sera pour vous. J'ai eu un extrême plaisir à voir tout ce que vous me mandez des maîtresses de M. le marquis de [Saint-Mégrin] '. Sans mentir, j'en ai une extrême joie ; et pour être entièrement honnête homme, il lui manquoit d'avoir fait une fois cette sorte de vie-là. A dire le vrai , pour mettre quelque chose dans son esprit qui pût tenir la place de la personne qui y étoit % il falloit qu'il y en mit sept à la fois ; et encore il aura de la peine à trouver en sept autres toutes les choses qu'il aimoit en une seule. Cependant je trouve étrange , pour vous parler franchement, et ne comprends pas comme il se peut faire qu'un homme aime ainsi sept personnes à la fois : car, pour moi , je n'en ai jamais aimé que six lorsque j'en ai aimé le plus, et il faut être bien infâme pour en aimer sept. Mais , mademoiselle , selon que je vois qu'il est devenu coquet et que je suis devenu chagrin, je crois pour moi que nos deux âmes se changèrent quand il m'embrassa la dernière fois, lorsque je lui dis adieu. Car depuis ce temps-là j'ai eu une perpétuelle inquiétude, j'ai toujours souhaité
' Voyez plus bas, p. 382.
■'' M"o du Vigean. la cadette. Saint-Mégrin en avait été fort épris ; mais il avait dû céder la place au duc d'Eughien. Voyez Cousin, la Jeunesse de Jf""^ de Lonnueville, p. 210,
d'être hors dés Keiîix où j'étois ; même il ràé semble que j'ai mieux aimé mademoiselle du Vigean que de coutume. Je ne sais si cela vient, ou de l'honneur qu'eliç m'a fait de se souvenir de moi , ou bien de ce qu'il faut qu'une affection si bien fondée s'augmente et s'accroisse à toute heure; mais je voudrois, qu'au lieu qu'il a aimé jusqu'ici la plus douce personne du monde, il se fût adressé à cette autre que vous savez, qui veut, quand une fois on s'est déclaré être dans son service, que l'on y demeure et que l'on y meure^ pour voir ce qui en fût arrivé ' : et il seroit expédient, san's mentir, pour le bien de tout le monde, que foii vît une fois un infidèle puni. Je l'appelle infidèle, quoiqu'il n'ait fait que ce qu'on désiroit de lui. Mais il ne devoit pas le pouvoir faire; et pour son honneur et pour l'affection que je lui porte , je voudrois qu'il en fût mort. Mais nous verrons quelque jour ces gàlantslà terriblement châtiés en l'autre monde. Pour moi, qui ai été pécheur comme les autres, je me suis admirablement converti , et je puis dire que j'ai mis mon âme en repos de ce côté- là. Mais, madernoîselle, qu'est-ce que vous me contez du mariage de M''*' [dîe Vertus] et du éomte de [Grancey]^? et où estté que là fortune a été chercher ces deux personnes polir les joindre ensemble? Je me réjouis de celui de M^'^ de [ClermontJ et du comte de [ Fiesque]. Il y a une de nos amies qui sera bien ftanière ^ à ces
• Mme de Saintot.
' Jacques Rouxel, comte de Grancey, maréchal de France en J 651 . ^ Une dame dit une fois ce mot sérieusement pour dire : Klle sera bien glorieuse et bien satisfaite de sa personne (T.),
noces -là, et je suis bien fâché de n'y être pas. Toutes les nouvelles sont que ceux de Collioure capitulent. Vous verrez par la lettre que je vous envoie que je n'ai pas oublié à faire rendre à madame de Lesdiguières * celles que vous lui écriviez. Il y a, mademoiselle, quatre heures que j'écris: n'est-il pas temps, à votre avis, que je vous dise que je suis
lis.— A MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE MAISONS ^
A Narbonne, le 10 de mai 1642.
Monsieur, c'est une trop grande bonté à vous de prendre la peine de m'écrire et de me traiter aussi civilement que si je ne vous avois pas les infinies obligations que je vous ai. Je vous supplie très-humblement et très-sérieusement de ne vous en plus donner la peine. La plupart du temps, vous n'avez rien à me mander. Pour moi, outre que mon devoir m'oblige à écrire, les nouvelles 'qu'il y a ici de temps en temps me fournissent de quoi le pouvoir faire. Je vous avoue pourtant, monsieur, que j'ai eu un extrême plaisir à lire la dernière lettre qu'il vous a plu de m'écrire, et toutes les fois que vous aurez à me dire d'aussi agréables nouvelles, je ne refuse pas que vous me fassiez l'honneur de me les faire savoir. Je suis ravi de la grande amitié que je vois que vous avez fait depuis
' Anne delà Madeleine, marquise de Ragny, mariée à François de Bonne, de Créqui, duc de Lesdiguières.
' René de Longueil, seigneur de Maisons, conseiller du roi en ses conseils, et premier président de la cour des aides, « un animal mazarinique, dit plus lard Gui-Palin, fort dangereux, fin et riji|éi mais fort incommodé dans ses affaires. »
mon départ avec M"« de Rambouillet. Je ne le connois pas plus par vos lettres que par les siennes : elle ne m'écrit jamais sans me parler de vous, et avec toute l'affection et toute l'estime qui vous est due. Ce m'est, sans mentir, monsieur, une extrême consolation de ce que vous et M"^^ de Rambouillet me plaigniez de la folie que j'ai faite ', et ce me sera une raison pour n'en plus faire à l'avenir, outre que j'en ai fait de nouveau une protestation solennelle entre les mains de M. de Chavigny. J'ai aussi beaucoup de joie que vous ayez eu le crédit de tenir quinze jours M"^^ [de Sablé ^] , et, ce qui est davantage, de faire défense aux autres d'y aller. Il me déplaît seulement de ce que vous n'en disposez que quand elle se veut réformer, et qu'elle est en état de pénitence. Je vous exhorte néanmoins à ne vous point rendre, car le temps, la fortune et l'adresse d'un honnête homme peuvent changer beaucoup de choses. Après avoir parlé de cesxhoses-là, il me semble, monsieur, que vous n'aurez pas grand plaisir que je vous entretienne des nouvelles de deçà; aussi, pour ne vous pas ennuyer, je vous les dirai le plus succinctement que je pourrai.
[M. le cardinal de Mazarin et M. de Chavigny furent lundi à l'armée ' pour se réjouir avec le roi de ce qu'il étoit guéri de sa maladie, qui avoit fait peur ici avec
1 II avait perdu au jeu. Voyez plus bas, p. 379.
^ Le président était alors des bons amis de M"ie de Sablé, qui l'allait voir assez souvent à sa campagne de Maisons. Plus tard ils se brouillèrent, mais ce fut après la mort de Voiture.
^ Le roi était parti de Narbonne, le 21 avril, pour faire le siège de Perpignan. Le cardinal demeura malade à Narbonne, et le roi envoyait chaque jour un courrier pour savoir de ses nouvelles.
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raison à tout le monde. J'y fus avec eux; ils en revinrent jeudi au soir. Nous avons vu une des plus belles places du monde en voyant Perpignan. On croit ici que le roi l'aura bientôt. Comme je dînois avec ces messieurs chez M. le grand-maître*, il sortit deux officiers de la place qui le vinrent trouver; il les fit mettre à table et écouta leurs propositions après dîner. Ils demandoient que l'on leur permît d'envoyer en Espagne, et que de trente jours que l'on leur avoit offert pour cela au commencement du siège, à cause qu'ils en avoient laissé passer dix sans faire réponse, ils se contenteroient de vingt. M. le grand-maître leur répondit que le roi n'étoit plus en état de leur accorder cela, s'ils ne capituloient de se rendre dans certain temps, au cas qu'ils n'eussent point de secours. M. le cardinal de Mazarin vouloit , avant-hier, gager cinq cents pistoles qu'ils capituleroient dans huit jours pour se rendre dans certain espace de temps. Pour moi, j'ai peine à croire que nous ayons sitôt cette place, et j'ai peur que nous ne nous mécomptions quand nous espérons d'en avoir si bon marché, M. de Turenne étoit allé reconnoîlre Roses, et on croit que l'on la pourra attaquer. Le roi se porte fort bien, Dieu merci. Il est revenu quelque matière au bras de M. le cardinal % et Juif croit qu'il y faut faire une petite incision encore;
• Cinq-Mars.
2 Un abcès survenu au bras du cardinal lui ôtait la possibilité d'écrire.
' Jean Juif, chirurgien du roi, célèbre pour son habileté dans la pratique des opérations; il mourut en 1658. Voiture, qu'il avait traité d'un mal fistuleux, lui a adressé plusieurs couplets dans une de ses chansons (voir aux Poésies).
M. pitqis ' n'en est pas d'avis : on est après ^ prendie résolution sur cela; mais, Dieu merci, il n'y a aucun danger. Le bruit court ici Tort grand, que cet homme qui youloit que yous }qi donnassiez à dîner quelque temps devant qu'il partît, est mal, non pas avec son maître, mais avec un autre % et cela n'est pas sans apparence. Le maréchal Horne fut, avant-hier, trouver le roi à l'armée, où il a reçu tous les honneurs du monde ; il en est revenu ce matin, et part demain pour s'en retourner. M. de Chavigny l'a traité ici six jours magnifiquement. Le prince de Mourgues * arrivera ici demain au soir. Mais, monsieur, la moindre nouvelle de la rue ** * vaut mieux que tout cela. Pardonnez-moi, si je vous ai tenii si longtemps, et faites-moi l'honneur de croire que je suis comme je dois, monsieur, votre, etc. "].