‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 111 sur 127 · A MONSIEUR LE MARQUIS DE SAINT-MÉGRIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE MARQUIS DE SAINT-MÉGRIN

{Même date que la précédente.]

Monsieur, j'ai été trois jours entiers en doute si vous étiez mort : vous pouvez vous imaginer avec quel déplaisir. Dans cette alarme où j'étois, j'ai reçij pomme une bonne nouvelle celle qui m'a appris que vous étiez prisonnier, et je n'ai pu m'affliger de la perte de votre liberté, après avoir été si en peine de votre vie. Aussi bien, monsieur, si votre destinée eût été entre mes mains, je vous ,^youe que je ne vous en eusse pas

' Jacques Estuer, marquis de Saint-Mégviii; il fui tué au combat delà porte Saint-Antoine, en 16^^.

A MONSIEM CHAPELAIN (1642). 383

donné une autre que celle que vôtis avez eue, et comme j'appréhendois étrangement d'apprendre que vous fussiez demeuré entre les morts, je n'eusse pas été bien aise noïi plus que vous fussiez entièrement échappé. La fortune a trouvé le milieu que je désirois, et je crois que je me rencontre en cela dans vos sentiments : car étant aussî brave et aussi chagrin que vous êtes, je m'imagine qne vous n'eussiez pas joui avec beaucoup de joie d'une liberté que vous eussiez conservée en vous retirant. Si vous voulez, monsieur, lorsque je serai à Paris, m'envoyer demander par un tambour, comme un de vos domestiques, je ne dénierai pas d'être à vous, et je vous irai trouver de bon cœur. Je meurs d'envie aussi bien d'apprendre toutes vos aventures, et je pense que vous auriez le loisir à cette heure de me les conter. Je souhaite avec une extrême passion que vous en ayez toujours de bonnes; et si, ayant à regretter six ou sept maîtresses ' , vous avez quelque temps de reste pour songer à moi, je vous supplie très-humblement de me faire l'honneur de vous souvenir quelquefois que je suis votre, etc.

li". — V MONSIEIR CHAPELAIN*.

A Avignon, le H juin 164E,

Monsieur, quelque hardi que je sois, je n'ôserois retourner à Paris sans vous faire réponse, et j'ai honte, sans mentir, d'avoir tant tardé à vous rendre ce devoir. Mais, je vous l'avouerai franchement, prévoyant que j'aurois encore à vous écrire pour vous faire savoir

' Voyez plus haut, p. 373,

le jugement que Ton auroit fait des vers que vous avez envoyés, j'ai difléré tant que j'ai pu, en dessein de ménager une lettre. Si vous êtes juste, vous ne devez pas trouver étrange que l'on ait peur en écrivant à un docteur comme vous êtes; et certes, quand il me vient en la pensée que c'est au plus judicieux homme de notre siècle, à l'ouvrier de la Couronne impériale ', au métamorphoseur de la Lionne*, au père de la Pucelle^ que j'écris, les cheveux me dressent en la tête si fort, qu'il semble d'un hérisson. Mais, d'ailleurs, quand je pense que cette lettre s'adresse au plus indulgent de tous les hommes, à l'excuseur de toutes les fautes, au loueur de tous les ouvrages % à une colombe, à un agneau, à un mouton, mes cheveux s'aplatissent tout à coup, plats comme d'une poule mouillée, et je ne vous crains non plus que rien. Je vous dirai donc nûment et franchement, monsieur, comme à un mouton que vous êtes, que les vers de M. de Balzac n'ont pas encore été vus de M. le cardinal :

0 cœlum, ô terras, ô maria Neplunil

vous écrierez-vous ; est-ce là l'état que l'on fait des enfants de Jupiter, et comme on traite le premier homme du monde?

Frange miser calamos, vigilataque prœlia dele.

^ Dans la fameuse Guirlande de Julie.

2 Chapelain fit la Métamorphose d'Angélique en lionne, pour M"*= Paulet. Celle pièce qui, je crois, n'a pas été imprimée se trouve dans les Mss. de Conrart, in-4, t. X, p. G05.

3 La Pucelle, attendue depuis tant d'années, ne parut qu'en 1G56.

^ C'est, ditTallemant {ÎJislorieUes, t. IV, p, 1G4), qu'il cabale en toutes choses, et dit toujours : « Cela n'est pas méprisable, n

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