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XXVI DE LA VIE ET DES OUVRAGES

un autre esprit, et j'étois un sot garçon en ce temps où M""^ du Plessis dit que j'étois si joli. » Mais cela ne veut pas dire autre chose, sinon que Voiture compléta son éducation à rhôtel de Rambouillet; nous le savions déjà. Quant à la demoiselle de la maison, comme il rappelle souvent, je ne sais pas si elle était ennemie du bel esprit et des pointes ; mais nulle part il ne s'en montre plus prodigue que dans les lettres qu'il lui adresse *.

Le même ton de badinage se retrouve dans ses lettres amoureuses, que Pinchêne distingue soigneusement, dans sa seconde édition, de celles qu'il appelle de pure galanterie. Pour moi je serais assez porté à les confondre, à l'exception d'un petit nombre qui trahissent une plus grande intimité, et qui par là même offriraient un certain piquant de curiosité, si l'on pouvait arriver à percer le mystère des initiales et des pseudonymes. Quoiqu'il vécut de régime, il fallait bien qu'il soutînt le fardeau de sa renommée, et après être mort quatre fois le jour en vers et en prose dans le salon de M"^ la marquise telle ou telle, il ressuscitait le soir dans l'alcôve de quelque bourgeoise sentimentale, ou de quelque provinciale chercheuse d'esprit. On savait qu'il en avait les mains pleines, et ne demandait pas mieux que de les ouvrir. La vogue de M™^ de Saintot avait tourné toutes les têtes'.

M. Rœderer va trop loin dans l'admiration qu'il professe pour l'hôtel de Rambouillet, et la distinction radicale qu'il prétend établir entre les véritables et les fausses précieuses est plus apparente que réelle. Je ne prétends pas les assimiler complètement. Je reconnais sans peine deux générations de précieuses dont la dernière a nécessairement outré les tendances de la première ; mais ne me niez point non

' M. Cousin prouve, en citant un billet de M^e de Rjimbouillel à Godeau, qu'elle n'écrivait pas si simpleuient. Voyez la Jeunesse de M'^ de Lowjueville, in-8, p. 137.

^ Dans le coiniuenceuierit de sa liaison avec Voiture, M"'« de Sainlot s'exprimait mal en français; bientôt on vint à ne plus parler que de son esprit, et on faisait voir des copies de ses lettres jusqu'à Bruxelles. Voyez lettre 74, p. 229, et Tallemant, t. IV, p. 28.

DE VOITURE. XXVIl

plus que les unes ne fussent contenues dans les autres, que la chambre bleue d'Arthénice ne se trouvât de plain-pied avec le salon de Sapho. Cela n'empêche pas que l'hôtel de Rambouillet ne tienne une place honorable dans l'histoire littéraire du dix-septième siècle. Une grande partie du mouvement intellectuel de l'époque y était concentré; il rivalisait de zèle avec l'Académie, nouvellement instituée, et lui fut un utile auxiliaire dans ses travaux sur la langue. Bossuety « préchottait» à l'âge de seize ans ; Corneille, à trente-quatre, y lisait Polyeucte.

Mais ceux-ci ne faisaient que passer. Parmi les écrivains à demeure,Yoiture mérite une place à part. Il créa la finesse et la délicatesse de la langue, en même temps que Balzac en créait la pompe et l'éclat. Il affina le style, assouplit la phrase, inventa des tours, des combinaisons nouvelles, et posséda à un certain degré l'art d'écrire. La lettre sur Corbie, le fragment de l'éloge du comte d'Olivarès, sont des modèles de style sobre et contenu, comme la lettre 113^ à l'évêque de Lisieux, et les lettres 153« et 154^ au duc d'Enghien et au marquis de Pisani, sont des modèles de délicatesse et de bienséance épistolaire. Cependant il n'a rien laissé de complet et de durable. II était de ces architectes dont parle MUe de Scudéri, qui bâtissent à grands frais des palais d'argile :

Et, comme ils ont l'éclat du verre.

Ils en ont la fragilité.

II a beaucoup lu, mais pas assez réfléchi, pas assez comparé. Sa vue est courte, et semble faite pour les horizons étroits, parce qu'il ne le porte guère en dehors de luimême et de son entourage. Les plaisirs et la politique ne lui ont point laissé de temps pour l'étude. Ne lui parlez pas des Grecs; il vous répondrait que, tout Français, de par Francus descendant d'Hector, il ne veut rien avoir à démêler avec les ennemis de ses pères. Les Latins, à la bonne heure; on voit qu'il les a pratiqués de longue main : Horace surtout, Virgile, Catulle et Térence. En même temps il a retenu quelque chose de la manière de Sénèque ;

XXVIIl DE LA VIE ET DES OUVRAGES

il aiguise sa phrase, taille son style à facettes comme lui, et se donne une peine infinie pour ressembler toujours à lui-même : Nunquam ipsa, semper alla, etsi semper ipsa, quando alia, comme dit Tertullien de la queue du paon. De plus, il s'était nourri des Italiens et des Espagnols, nos maîtres à cette époque : il avait connu Lope de Véga, dans sa vieillesse, à Madrid, et le Marini lorsqu'il vint en France avec la reine Marie de Médicis. Ainsi l'Espagne, l'Italie, un peu l'antiquité, un peu le moyen âge, voilà les sources littéraires où il a puisé • .

C'en est assez pour qu'il se pique d'érudition ; mais c'est seulement quand il écrit à Costar : à pédant, pédant et demi. Cette partie de sa correspondance, que j'ai cru devoir détacher du reste, parce qu'elle forme comme une œuvre à part, est curieuse à étudier comme indice des préoccupations littéraires de l'époque. On ne se rend pas suffisamment compte, de notre temps, de ce qu'ont été, dans le développement de notre littérature, les Balzac, les Chapelain, les Conrart, les Ménage, et toute cette société qui donna naissance à l'Académie. On a trop vu leurs ridicules, et pas assez leurs travaux et les services qu'ils rendirent à la langue. Voiture, quoique jeté dans un monde à part, ne les perdit pas de vue entièrement. Il était le trait d'union entre l'érudition et le bel esprit.

La fin de cette correspondance présente un intérêt d'un genre tout différent : c'est une série de billets adressés à Costar, qui n'ont point été imprimés dans les œuvres de Voiture, et qui nous le montrent dans le cercle de la vie bourgeoise et familière. C'est là véritablement qu'il faut

' C'est ce qu'exprime parfaitement l'épitaphe latine que Ménage composa pour notre auteur :

Elruicœ Charités^ Camœnœ Iberœ, Hermès Gallicus et Latina Siren^ JRtju», Deliciœ, DicacUates, Lu4u$, Ingenium, Joci, Lepores^ Et quidquid fuit Elegantiarum, Quo Vbttobius, hoc jacent sepukro.

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