‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 30 sur 127 · A MONSIEUR DE BALZAC · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE BALZAC

pées par un habile homme ' . Mais pardonnez-moi si je me défie de cette science, qui peut trouver des louanges pour la fièvre quarte et pour Néron, et que je connois être plus puissante en vous qu'elle ne fut jamais en pei'sonne. Toutes ces gentillesses que j'admire dans votre lettre me sont des preuves de votre bon esprit plutôt que de votre bonne volonté , et de tant de belles choses que vous avez dites à mon avantage, tout ce que j'en puis croire pour me flatter, c'est que la fortune m'ait donné quelque part en vos songes. Encore je ne sais si les rêveries d'une âme si relevée que la vôtre ne sont pas trop sérieuses et trop raisonnables pour descendre jusques à moi, et je m'estimerois trop favorablement traité de vous, si vous avez seulement songé que vous m'aimiez. Car de m'imaginer que vous m'ayez gardé quelque place parmi ces grandes pensées, qui sont occupées à cette heure à faire les partages de la gloire % et à donner récompense à toutes les vertus du monde, j'ai trop bonne opinion de votre esprit pour m'en persuader cette bassesse , et je ne voudrois pas que vos ennemis eussent cela à vous reprocher. Je sais bien que la seule affection que vous puissiez avoir justement , est celle que vous vous de-

' « Cependant, au lieu où je suis, comme je n'ai que de petites joies, je n'ai pas aussi de grands déplaisirs ; je suis éloigné en pareil degré de la défaveur et de la bonne fortune, et cette déesse inconstante, qui est toujours occupée à ruiner les villes et les États, n'a pas loisir de venir faire du mal au village. J'y vois des bergères qui ne savent que oui et non , et qui sont trop grossières pour être trompées par un habile homme. » {Lettre de Balzac à Voitwe.)

' Balzac fit une dissertation de la Gloire à M"'cde Rambouillet ( in-folio, t. II, p. 454).

2Î LEïmES m VOITURE,

vez , et ce préoeple de se connoître soi - même , qui est fK)ur tous les autres une leçon d'humilité, doit avoir pour votre regard un effet tout contraire, et vous oblige de mépriser tout ce qui est hors de vous. Aussi J£S vous jure que, sans prétendre aucune part en votre amitié, je me fusse contenté que vous eussiez vouki conserver avec quelque soin celle que je vous avois vouée, et que vous l'eussiez mise, sinon entre les choses que vous estimiez , au moins entre celles que vous ne voulez pas perdre. Mais pour m' avoir ici laissé auprès de cette belle rivale dont vous me parlez ', sans mentir, vous n'avez pas été assez jaloux: et vous lui donnez tant d'avantage que j'ai quelque raison de croire que vous vous êtes entendu avec elle à me nuire. Et en cela, ce me semble, je me dois plaindre avec plus de raison que vous, de ce qu'elle s'est enrichie de vos pertes, et que vous lui avez laissé gagner ce que je pensois avoir sauvé de sa tyrannie, en le mettant entre vos mains. Pour peu de défense que vous eussiez voulu apporter, la meilleure partie de moi-même vous resteroit encore , et par votre négligence, vous l'avez rendue en son pouvoir; et vous lui avez permis d'avancer tellement ses conquêtes sur moi, que quand je vous aurois donné tout ce qui ïfie reste, vous n'auriez pas la moitié de ce que vous avez perdu. Je vous assure, néanmoins, que d'un autre côté, vous avez regagné en mon estime la môme place que Ton vous a ôtée en mon affection , et qu'au même

' Balzac, dans sa leUre, raillait agréablement Voiture sur le temps qu'il passait auprès de sa maîtresse en se plaignant du tort que lui faisait cette belle rivale.

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temps que j'ai commencé à vous aimer moins, j'ai été contraint de vous honorer davantage. Je n'ai rien vu de vous depuis votre départ qui ne m'ait semblé audessus de ce que vous avez jamais fait : et par ces derniers ouvrages, vous avez gagné l'honneur d'avoir surmonté celui qui a passé tous les autres.

Cependant, je trouve étrange qu'avec tant de raison que vous avez d'être content vous ne le puissiez être, et que, tous les grands hommes étant satisfaits de vous, il n'y ait que vous seul qui ne le soyez pas ' . Aujourd'hui toute la France vous écoute. Il n'y a plus personne qui sache lire, à qui vous soyez indifférent. Tous ceux qui sont jaloux de l'honneur de ce royaume, ne s'informent pas plus de ce que fait M. le maréchal de Créqui ^ que de ce que vous faites, et nous avons plus de deux généraux d'armée qui ne font pas tant de bruit avec trente mille hommes ^ que vous en faites dans votre solitude. Ne vous étonnez donc point qu'avec tant de gloire vous ayez beaucoup d'envie, et souffrez

' « Et vous viendrez m'aider quelquefois à me consoler du malheur du siècle et de l'injustice des hommes. » [Lettre de Balzac à Voilure.) Dans une autre lettre en latin, adressée au même, sans date, Balzac se plaint amèrement des outrages auxquels il est chaque jour en butte ; adde quoi plausira conviciorum, etc. [Œuvres^ in-folio, t. II, p. G8).

' Charles de Blaiicheforl et de Canaples, marquis de Créqui, épousa Madeleine de Bonne, fille du connétable de Lesdiguière-, Il fut tué au siège de Brème, en 1638, à l'àgo d'environ soixantedouze ans.

* M. le connétable (de Lcsdiguières) et M. le maréchal de Créqui entrèrent en Italie, au commencement de février, avec douze mille hommes de pied et douze mille chevaux. {Mémoires de Bassompierre.)

doucement que ces mêmes juges, devant qui Scipion a été criminel , et qui ont condamné Aristide et Socrate, ne vous donnent point tout d'une voix ce que vous méritez. C'est de tout temps que le peuple a cette coutume, de haïr en autrui les mêmes qualités qu'il y admire. Tout ce qui est hors de sa règle l'offense, et il souffriroit plus volontiers un vice commun qu'une vertu extraordinaire. De sorte que si nous avions en usage cette loi , qui permettoit de bannir les plus puissants en autorité ou en réputation , je crois que l'envie publique se déchargeroit sur votre tête et que M. le cardinal de Richelieu ne courroit pas tant de fortune que vous. Mais gardez-vous bien d'appeler votre malheur ce qui n'est que le malheur du siècle , et ne vous plaignez plus de l'injustice des hommes, puisque tous ceux qui ont quelque valeur * sont de votre côté, et que vous avez trouvé entre eux un ami que peut-être vous pourrez perdre encore ime fois. Au moins, je vous assure que je ferai tout ce qui me sera possible pour vous remettre en élat de le pouvoir faire , puisqu'aujourd'hui il y a tant de vanité à être des vôtres. J'en ai fait jusqu'ici une profession si publique, que si d'aventure je ne me puis empêcher que je ne vous aime moins que de coutume, je vous jure que vous serez le seul à qui je l'oserai dire, et que je témoignerai toujours à tout le monde que je suis autant que jamais, monsieur, votre, etc.

' Voyez le P. Bouhours, Remarques nouvelles sur la Langue franfo/ve, p. 156.

[A Paris, 1625.]

Monseigneur, jusqu'à ce que la Rochelle ait été rendue % je crois qu'il a été nécessaire que vous ne quittassiez point le roi, et qu'une si grande affaire comme celle-là avoit besoin, pour être achevée, de votre présence et de l'assistance de votre génie. Mais si vous ne revenez bien vite, à cette heure que vous n'avez plus de prétexte de vous y arrêter, vos affaires seront en plus mauvais termes que celles des huguenots, et dans le temps de la félicité publique, et que tout le monde espère d'être en repos, vous seul ne jouirez point de la paix et aurez une dangereuse guerre sur les bras. Il y a déjà quelques joLirs, monseigneur, que l'on commence à murmurer ici de ce que vous demeurez là trop longtemps. Quelques ennemis couverts, que vous avez auprès de vous, ont écrit que vous ne vous y ennuyez pas assez , et j'ouïs l'antre jour lire une lettre où l'on assuroit que l'on vous y voit rire quelquefois. Cela irrita ici contre vous les esprits de tout le monde. Une dame, qui ne se fâche pas légèrement % mais qui ne pardonne jamais, témoigna d'en être fort offensée, et M^'e (le Rambouillet ' et M^'^ Paulet ■' s'en hérissè-

' Voyez la note 1 de la Lettre 10.

2 La flotte protestante fut battue et dispersée le 15 septembre, ^ ce qui permet de fixer approximativement la date de celte lettre. ' M'ï'c de Rambouillet. Voyez Lettre 0. ^ Voyez Lettre 8.

^ Voyez Lettre 12.

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rent * toutes et en nigirent horriblement, et proposèrent à l'heure même d'aller piller votre logis. Si vous saviez, monseigneur, aussi bien que moi, de quelle sorte leur haine est à craindre, et combien de maux ont à endurer ceux qui soufl'rent leur persécution, vous abandonneriez toutes choses, pour revenir en diligence, et ne vous arrêteriez pas un moment en 'chemin, que pour boire du lait à toutes les postes : car si une fois elles conspirent contre vous, votre dignité ne vous sauroit mettre à couvert, vous serez partout en alarme et en inquiétude, et il n'y aura plus dans le monde un lieu de sûreté pour vous. Poiu' moi, monseigneur, dans les tourments qu'elles me donnent, si je vois quelque consolation, c'est seulement en l'espérance de votre retour, et je m'imagine que ce me sera quelque soulagement, que d'avoir l'honneur de vous voir, et le plaisir de n'être plus obligé d'écrire à personne. iNe vous étonnez donc pas, s'il vous plaît, que Je le souhaite ardemment , puisque j'y ai tant d'intérêt, et que je suis passionnément votre, etc.

■i. — A MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE RAMBOUU.LET (Ambassadeur pour le Roi en Espagne ^ ).

A Paris, ce 8 mars 16-27.

Monseigneur, je n'eusse pas cru qu'il pût arriver <que je vous donnasse jamais quelque sujet de plainte;

' Voycï {.dire 12, note 4.

2 Mss. di' Conrari, p. G33. Cliarlea d'Angenncà , marquis de Ranibonliiel, maréchal de camp et chevalier des ordres, marié en ICOO à Calherine de Vivonne, mort en 1052 à l'aris. Il avait élé envoyé précédemment ambassadeur à Turin, afin de négocier lu réconciliation de la Savoie avec l'Espagne.

ni que Ton dût faire un jour des pasquins contre moi dans Madrid. Et sans mentir, j'eusse eu bien de la peine à me consoler de l'un et de l'autre, si au même temps que j'ai reçu ces nouvelles fâcheuses, je n'eusse appris celles de votre santé, et de la grande réputation que vous acquérez tous les jours parmi des hommes qui, devant que de vous avoir vu, ne savoient rien admirer qu'eux-mêmes. Mais puisque je compte toutes vos prospérités entre les miennes, je crois qu'il ne m'est pas permis d'être triste, en un temps où tout le monde parle si avantageusement de vous, et je ne me puis empêcher que je ne me réjouisse toutes les fois que j'entends dire ici que vous avez appris aux Espagnols à être humbles, et qu'ils ne vous honorent pas moins que si vous étiez de la maison des Gusmans ou de celle desMendoces. Par là, monseigneur, vous pouvez juger que je n'ai pas l'âme si dure que vous dites, et qu'au moins j'ai cela de commun avec tous les honnêtes gens, que je prends beaucoup de part à tous les bons succès qui vous arrivent. Il est vrai que j*étois résolu de tenir ce sentiment secret, sans vous en rien communiquer. Car dans les grandes affaires que vous traitez maintenant, je croyois que c'eût été être perturbateur du repos public, que de vous divertir par une mauvaise lettre de la moindre de vos pensées, et quelque permission que j'en aurois eue de vous, je n'aurois pas encore été assez hardi pour m'en servir, si je n'avois une autre aventure extraordinaire à vous conter.

Vous saurez donc, monseigneur, que le dimanche vingt-unième du mois passé, environ sur les douze

heures de la nuit, le roi et la reine, sa mère, étant assemblés avec tonte la cour, on vit en l'un des bouts de la grande salle du Louvre, où rien n'avoit paru auparavant, éclater tout à coup une grande clarté , et paroître en même temps entre une infinité de lumières une troupe de dames, toutes couvertes d'or et de pierreries, et qui sembloient ne faire que descendre du ciel. Mais particulièrement Tune d'elles étoit aussi aisée à remarquer entre les autres que si elle eût été toute seule, et je crois certainement que les yeux des hommes n'ont jamais rien vu de si beau. C'étoit cellelà même, monseigneur, qui, en une autre rencontre, avoit été tant admirée sous le nom et les habits de Pyrame ' , et qui une autre fois s'apparut dans les roches de Rambouillet avec l'arc et le visage de Diane '. Mais

• Mii« de Rambouillet avoit représenté Pyrame à Rambouillet (T.) ^ Elle représentoit Chariclée, comme elle est dépeinte à l'entrée du roman (T.). — C'était une galanterie de Mi'c de Rambouillet à M. de Lisieux : « 11 y a au pied du château une fort grande prairie, au milieu de laquelle par une bizarrerie de la nature, se trouve comme un cercle de grosses roches, entre lesquelles s'élèvent de grands arbres qui font un ombrage très-agréable. La marquise proposa à M. de Lisieux d'aller se promener dans la prairie. Quand il fut assez près de ces roches pour entrevoir à travers les feuilles des arbres, il aperçut en divers endroits je ne sais quoi de brillant. Étant plus proche, il lui sembla qu'il discernoit des femmes, et qu elles éloient vêtues en nymphes. La marquise, au commencement, ne faisoit pas semblant de rien voir de ce qu'il voyoit. Enfin, étant parvenus jusqu'aux roches, ils trouvèrent M^'e de Rambouillet et toutes les demoiselles de la maison vêtues effectivement en nymphes, qui, assises sur ces roches, faisoient le plus agréable spectacle du monde. » (Tallemant, Historiettes, t. III, p. 217). — Ces fêtes ai ces déguisements étaient tout à fait dans le goût du

ne pensez pas vous imaginer plus de la moitié de sa beauté, si vous ne vous figurez que celle que vous lui avez vue, et sachez que celte nuit-là les fées avaient répandu sur elle ces beautés et ces grâces secrètes qui mettent de la différence entre les femmes et les déesses. Mais lorsqu'elle eut pris le masque, en même temps que les autres le prirent, pour commencer le ballet qu'elles vouloient représenter, et qu'ainsi elle eût perdu l'avantage que son visage lui donnoit sur elles, sa taille et sa bonne grâce la rendirent aussi recommandable qu'auparavant, et en quelque lieu qu'elle retournât ses pas, elle tiroit avec elle les yeux et les cœurs de toute l'assemblée. De sorte qu'abjurant l'erreur où j'étois, de croire qu'elle ne dansât pas parfaitement bien, j'avoue à cette heure qu'il n'y a qu'elle seule qui sache bien danser ' : et ce même jugement a été donné si généralement de tout le monde, que ceux qui ne voudroient pas encore entendre tous les jours ses louanges seroient contraints de se bannir de la cour.

C'est pour vous dire, monseigneur, que pendant que vous recevez de grands honneurs où vous êtes, vous perdez ici de grands contentements, et que la fortune, quelque grand emploi qu'elle vous donne ailleurs, vous fera toujours beaucoup de tort toutes les fois qu'elle vous tirera de votre maison. Car enfin, après

temps. Voyez plus bas, Lettre 10, la description de la fête donnée à M"'e la Princesse à La Barre par M^e Du Vigean.

' On faisoit la guerre à Voiture que quelquefois il faisoit des questions fort naïves. Un jour, après avoir ouï-dire cent fois que Mi'e de Rambouillet dansoit admirablement bien , il lui alla demander tout bonnement si elle sa voit danser (T.)

avoir passé les Pyrénées, quand vous passeriez encore cette mer qui sépare l'Europe et l'Afrique, et qu'allant plus avant vous voulussiez voir cette autre partie du inonde, qu'il sembloit que la Nature eût exprès éloignée pour mettre en sûreté les trésors et les richesses, vous n'y pourriez rien trouver de si rare que ce que vous avez laissé ici, et en tout le reste de la terre il n'y a rien d'égal à ce que vous avez à Paris. Cela me t'ait croire que vous n'en serez absent que le moins qu'il vous sera possible, et qu'aussitôt que les affaires du roi vous le permettront, vous reviendrez ici posséder des biens, dont il n'y a que vous seul qui soyez digne. Mais, monseigneur, je ne sais si l'on ne s'est point trop fié à une nation qui a déjà usurpé tant de choses sur nous, que de vous avoir mis en son pouvoir, et je crains que les Espagnols ne vous veuillent non plus rendre que la Valteline. Et certes, cette crainte me donneroit de la peine, si je ne savois bien, que ceux du conseil d'Espagne ne sont plus maîtres de leurs résolutions, depuis que vous êtes en ce payslà, et qiir vous y avez déjà trop fait de serviteurs, pour y lecovoir quelque violence. Nous devons donc espérer, qu'aussitôt que le soleil qui brûle les hommes, et qui tarit les rivières , commencera à s'échaulïer, vous reviendrez ici retrouver le printemps que vous avez déjà passé de delà, et y revoir des violettes, après avoir vu tomber les roses.

Pour moi, je souhaite cette saison avec impatience : non pas tant à cause qu'elle nous doit rendre les flcui s et les beaux jours, que pour ce qu'elle vous doit raineiK'i' ; et je vous jure que je ne la trouverois pas belle,

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