AU DUC DE BELLEGARDC
SI elle revenoit sans vous. Je pense que vous croirez aisément ce que je vous dis. Car je sais bien que vous m'estimez assez bon, pour désirer avec passion un bonheur qui regarde tant de personnes, et de plus, vous savez que je suis particulièrement, monseigneur, votre, etc.
5. — A MONSEIGNEUR LE DUC UE BELLEGARDE * (Eq lui envoyant VAmadis).
Monseigneur*, enune saison OÙ l'bistoireestsi brouillée, j'ai cru que je vous pouvois envoyer des tables, et qu'en un lieu où vous ne songez qu'à vous délasser l'esprit, vous pourriez accorder à l'entretien d'Amadis quelques-unes de ces heures que vous donnez aux gentilshommes de votre province^ Jespère que, dans la solitude où vous êtes, il vous divertira quelquefois agréablement, en vous racontant ses aventures, qui seront sans doute les plus belles du monde, tant que vous ne voudrez pas que l'on sache les vôtres. Mais
' Mss.^de Conrart, p. 639. — Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, pair et grand écuyer de France, mourut le 13 juillet 104(i, âgé de près de quatre-vingt-quatre an?.
'-' \ar. Monsieur (T.). — Il y eut postérieurement une dispute pour savoir si l'on devait aux maréehaux de Fi-ance \g monseigneur en écrivant. Voyez la lettre de M'"c de Sévignéà M'»<^^ de Grignan, du tu août IG75.
^ Le duc de Bellegarde était gouverneur de la Bourgogne. Le cardinal de Richelieu l'ayant fait exiler à Saint-Fargeau, son gouvernement lut donné à M. le Piince (voir la Gazelle de France du 18 septembre 1G3I). 11 fut rappelé avec les maréihaux d'Estrées, de Vitry, de Bassompierreet les autres exilés (juekiues jours avant la mort du roi (t*"" a»aj 1€43}.
quoi que nous lisions de lui, si faut-il avouer que vos fortunes sont aussi merveilleuses que les siennes, et que de tant d'enchantements qu'il a mis à fin, il n'y en a pas un que vous n'eussiez pu achever, si ce n'est, peutêtre, celui de l'Arc des loyaux amants ' . En effet, monseigneur, vous avez fait voir à la France un Roger plus aimable et plus accompli que celui de Grèce et que celui de l'Arioste; et sans armes enchantées, sans le secours d'Alquife ni d'Urgande*, et sans autres charmes que ceux de votre personne, vous avez eu dans la guerre et dans l'amour les plus heureux succès qui s'y peuvent souhaiter. Aussi, à considérer cette courtoisie si exacte et qui ne s'est jamais démentie , cette grâce si charmante, dont vous gagnez les volontés de tous ceux qui vous voient, et cette grandeur et fermeté d'àme qui ne vous a jamais permis d'aller contré le devoir, ni même contre la bienséance, il est bien difficile de ne se pas imaginer que vous êtes de la race des Amadis. Et je crois, sans mentir, que l'histoire de votre vie sera quelque jour ajoutée à tant de livçes que nous avons d'eux. Vous avez été l'ornement et le prix de trois cours difiérentes^; vous avez su avoir des rois pour rivaux, sans les avoir pour ennemis, et posséder en même temps leur faveur et celle de leurs maitresses* 5 et en un siècle où la discrétion, la civilité et
' Allusion à un passage de VAmadis. Voyez Bibliothèque des romans, juin 1779, p. 50.
2 Fées du roman d'Amadis.
' Henri III, Henri IV, Louis XHU
^ On sait les amours de Bellegarde et de Gabrielle d'Estrées. Sa dernière galanterie fut avec la reine Anne d'Autriche ; maié Bue-
la vraie galanterie étoient bannies de cette cour, vons les avez retirées en vous, comme dans un asile où elles ont été admirées de tout le monde sans pouvoir être imitées de personne. Et certes, une des principales raisons qui m'a persuadé de vous envoyer ce livre, a été de vous faire voir quel avantage vous avez sur ceux mêmes qui ont été formés à plaisir pour être l'exemple des autres, et combien il s'en faut que l'invention des Italiens et des Espagnols ait pu aller aussi haut que votre vertu. Cependant, je vous supplie très-humblement de croire qu'entre tant d'affections qu'elle vous a acquises, elle n'a fait naitre en personne tant d'admiration ni de véritable passion qu'en moi, et que je suis plus que je ne puis dire, et avec toute sorte de respect, monseigneur, votre, etc.
[De Nancy, ce 23 septembre 1629.]
Madame, depuis que je n'ai eu l'honneur de vous
kingham fit quitter la place à notre courtisan d'Henri III. Voiture en fit un pont-breton, qui ne se trouve plus dans le recueil de ses œuvres; il disait ;
L'astre de Roger,
Ne luit plus au Louvre ;
Chacun le découvre,
Et dit qu'un berger
Arrivé de Douvre,
L'a fait déloger.
' Celte lettre est placée la sixième dans les éditions de Voiture ; mais il est tacile de conjecturer, par les termes mêmes du commencement, qu'elle a dû être la première écrite durant le séjour de Voiture à Nancy. (Voyez la note 2 de la page 35.)
^ Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, fille de Jean
M LEITRËS DE VOirURE.
voir, j'ai eu des maux qui ne se peuvent dire. Mais je n'ai pas laissé, avec tout cela, de me souvenir de ce que vous m'aviez commandé. En passant par Épernay, je fus voir de votre part M. le maréchal de Strozzi ', et son tombeau me sembla si magnifique que, voyant en quel état j'étois, et me trouvant là tout porté, j'eus envie de me faire enterrer avec lui. Mais on en fit quelque difficulté, pour ce que l'on trouva que j'avois encore trop de chaleur. Je me résolus donc de faire porter mon corps jusqu'à Nancy, oii enfin, madame, il est arrivé si maigre et si défait, que je vous assure que l'on en met en terre beaucoup qui ne le sont pas tant. Depuis huit jours que j'y suis je n'ai pu encore me remettre, et plus je me repose, plus je m'en trouve las. Aussi, il y a si grande différence des quinze jours que j'ai eu l'honneur d'être avec vous, aux quinze derniers que j'ai passés, que je m'étonne comme je la puis souffrir; et il me semble que M. Margone % qui est ici maître d'école, et moi, sommes les deux plus pitoyables exemples que l'on puisse voir du changement dans la fortune. J'ai des élouffements et des faiblesses qui me
de Vivonnc, marquis de Pisani, el de Julia Savelli, dame romaine, née en 1588, épousa le marquis de Rambouillet le 26 janvier 1600, et mourut le 27 décembre 1665.
' M'nc de Rambouillet dit à Voiture qu'il allât voir en passant à Épernay le tombeau de ce maréchal, qui étoit l'oncle de sa mère (T.).
^ C'éloit un riche financier qui, ses affaires étant en décadence, se retira chez le président Le Cogneux. Depuis il s'en sépara, et on le retrouva maître d'école en Lorraine, où Le Ck)gneux le prit et l'a toujours eu depuis ( T. ). — 11 avait été anciennement receveur-général à Soissons, et avait épousé la troisième fille d'Élienne du Puget, trésorier de l'épargne ( M. de Pommcreuse).
prennent de jour à autre sans que l'on puisse trouver ici de tliériaque, et je suis plus malade que je ne fus jamais en un lieu où il n'y a point de remède pour moi. De sorte, madame, que je crains fort que Nancy ne me soit aussi fimeste qu'il le fut au duc de Bourgogne, et qu'après avoir échappé de grands périls et résisté à de grands ennemis, aussi bien que lui, je ne sois destiné à finir ici mes jours. J'y résisterai pourtant autant qu'il me sera possible : car il est vrai que j'appréhende de ne plus vivre, quand je songe que je n'aurois plus l'honneur de vous voir; et après avoir failli à recevoir la mort par la main d'une des plus aimables demoiselles du monde ' , et manqué tant de belles occasions de mourir en votre présence, il me fâcheroit fort de m'ètre venu faire enterrer à cent lieues de vous, et de penser que quelque jour, en ressuscitant, j'aurois le déplaisir de me trouver encore une fois en Lorraine. Je suis, madame, votre, etc.