‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 59 sur 127 · LKllliKS DE VOllLKE · texte numérisé non relu

LKllliKS DE VOllLKE

ne peut être que d'un exlrêmemenl honnête homme, et je dpis attendre quelque jour de grands secours de vous, s'il est vrai ce que vous dites, que vous me saurez mieux servir, que vous ne savez écrire. Que si vous êtes celui que j'imagine, ce bien ne me pouvoit venir d'aucune part, dont il me fût plus cher, et j'ai une extrême joie de voir tant de bonté en une personne, en qui j'avois déjà remarqué toutes les autres excellentes qualités. Comme en cela vous m'avez fait plus d'honneur que je n'en pouvois attendre, je vous assure, monsieur, que je le reconnois mieux que vous ne sauriez penser, et que je ne suis pas moins généreux à ressentir cette faveur, que vous l'avez été à me la faire. Je pense que vous avez assez bonne opinion de moi pour le croire, et vous, qui en vous laissant seulement connoître, gagnez le cœur de tous ceux qui vous voient, vous ne sauriez douter que vous ne soyez extrêmement aimé de tous ceux que vous y obligez si particulièrement. Mais je vous puis jurer, monsieur, qu'entre tant d'affections que vous avez acquises, il n'y en a pas une qui soit accompagnée de tant de respect et d'estime que la mienne, et que je suis, comme je dois, plus que personne, monsieur, votre, etc.

A Lisbonne, le 22 octobre 1633.

Monsieur, je croyois que je ne pourrois jamais sortir de ce pays, et il me sembloit que mon malheur eût bouché les ports de San-Lucar et de Lisbonne. J'étois sorti de Madrid sur l'avis qu'on m'avoit donné qu'un

' Mss. de Conrarl, p. 015.

vaisseau anglois devoit partir de Séville dans six semaines, et pour ne pas attendre et arriver justement en ce temps-là, j'avois pris le tour de Gibraltar, et par Grenade. Cependant, il y en a six autres que celles-là sont passées, et je ne crois pas qu'il parte encore d'un mois. L'impatience d'être si longtemps en un lieu m'avoit fait venir de là, croyant y devoir retourner, seulement pour voir celui-ci ; et quoique l'on m'eût écrit qu'il n'y avoit point d'embarcacion, je m'étois résolu de faire six vingt lieues, et de passer deux fois la Sierra Morena, pour me divertir. Mais le bonheur a voulu que tandis que j'étois en chemin, il est arrivé un navire anglois, dans lequel. Dieu aidant, je m'embarquerai. Il y a trois semaines que je l'attends. Dans deux jours il sera achevé de charger, et partira au premier vent. La fortune dispose bien bizarrement de moi, et après m'a voir fait voyager en Espagne au mois d'août, elle me fera naviguer en novembre. Le vaisseau est de vingt-cinq pièces, fort bon et bien armé. Je pense que nous aurons besoin de tout : car il y a beaucoup de Turcs à la côte; et en ce temps-ci , je crois que je ne serai pas si malheureux que je ne voie quelque tempête que j'aie quelque jour à vous décrire. Cette embarcacion est sans doute une des meilleures que je pouvois espérer. Le voyage est beaucoup plus aisé d'ici que de Séville, et je ne voudrois pour rien y être demeuré et ne m'être pas résolu de venir voir le Portugal. Je vous assure, monsieur, que don Manuel et la senora Osaria ont ici de beau bien, et que s'ils y pouvoient rentrer, ils seroient mieux accommodés qu'à Bruxelles. Lisbonne est, à mon gré, une des plus belles

villes du monde, et qui mérite autant d'être vue. Ce sonttroismontagnescouvertes de maisons et de jardins, qui se mirent toutes dans une rivière large de trois lieues, et la ville qui se voit sous le Tage ne paroît pas moins belle que celle qui est sur le bord. Je ne laisse pas pourtant d'y être avec quelque ennui : car je n'ai reçu pas une lettre depuis que j'y suis, et je ne sais rien d'aucune chose. On ne connoît quasi point ici d'autre France que l'Antarctique. La plupart de ceux que j'y vois sont des hommes de l'autre monde, et on y sait plus souvent des nouvelles du Cap-Vert et du Brésil, que de Paris ou de Flandre. De sorte, qu'encore que ce me doive être quelque contentement d'être au pays de la marmelade et que j'aie ici une maîtresse qui est encore plus douce qu'elle, tout cela ne me touche point, et je fais des vœux pour en sortir, comme si j'étois en Norwége.

C'est une étrange chose, monsieur, que des aventures d'Espagne. J'y ai été toujours aussi chaste qu'une demoiselle que je crois que vous voyez tous les soirs ', et avec toute ma sévérité, je ne laisserai pas de vous pouvoir montrer quelque jour des poulets en castillan, en portugais et en andalous; et si une More qui demeure devant mes fenêtres savoit écrire, je vous en pourrois faire voir encore en guinois. Mais j'espère que le vent emportera bientôt toutes ces affections, et me mettra en lieu où j'en ai de plus solides et do mieux fondées. Vous qui faites tout seul une grande partie de toutes les miennes, vous pouvez vous ima-

' Une des filles de M. de la Viefville, qui mourut à Bruxellee.

A MONSIEUR DE CHÂIIDEBONNE (1633). 187

giner avec quelle impatience je désire ce bonheur. Je vous puis au moins assurer qui je ne laisserai jamais de maîtresse avec tant de plaisir que quand je vous irai revoir; et moi qui m'étois défendu toute ma vie des tristesses, des langueurs et des inquiétudes de l'amour, je trouve à cette heure tout cela dans l'amitié. Je pense, monsieur, que vous me croirez, et que vous vous persuaderez aisément qu'un homme, auquel vous avez fait tant de biens et à qui vous en avez enseigné encore davantage, ne peut manquer d'en avoir le ressentiment qu'il doit. La fermeté et la reconnoissance sont deux vertus que vous m'avez apprises, que je ne saurois mieux employer qu'en vous; et quand, avec toute sorte de générosité, je vous aurois payé au double tout ce que je vous dois, après cela je ne serois pas encore quitte, et je vous devrois cette générosité là même, puisque ce seroit auprès de vous que je l'aurois acquise. Aussi n'est-ce pas mon intention de m'acquitter envers une personne à qui je prends tant de plaisir d'être redevable, et outre que mon inclination et ma raison me donnent à vous, je suis bien aise d'avoir encore des obligations infinies d'être toujours, monsieur, votre, etc.

Post-scriptum inédit, — [Ayant tant besoin de me procurer toutes les choses avantageuses, je suis assuré que, quand je ne vous en parlerois point, vous ne laisseriez pas de me faire l'honneur de faire mes trèshumbles baise-mains à M^^^ la comtesse deBarlemont; mais je ne laisse pas de vous en supplier encore et je ne saurois fermer cette lettre sans vous parler d'elle.

En vérité, elle a une si grande part en mon cœur qu'il nie semble que vous vous en pourriez plaindre, si vous n'étiez le premier qui l'y avez mise, et selon le plaisir que j'ai à me souvenir d'elle, je crains que, quand je la verrai, je ne vienne à l'aimer autant que vous] \

61. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE MONTAUSIER (qui fut tué depuis en la Valteline^),

A Lisbonne, le 22 octobre 1633.

Monsieur, j'ai lu votre lettre avec tout le contentement et la satisfaction = que (sic) l'on doit recevoir cet honneur d'un des plus f»aresseux et des plus honnêtes hommes du monde. 11 me semble qu'il n'y a plus rien que je ne doive attendre de votre amitié, puisque pour l'amour de moi vous avez pu prendre un peu de peine, et vous ne sauriez faire voir de meilleure preuve des paroles que vous me donnez, que de les avoir écrites. Il me déplaît seulement de penser, qu'avec toute cette tendresse que vous me témoignez, il y a quelque occasion pour laquelle vous voudriez que je fusse pendu \ A dire le vrai, monsieur, il me semble que c'est quelque défaut dans l'affection que vous me portez, et je crois que, sans être trop pointilleux, je le pourrois

' Mss. Conrart, p. 918.

2 A l'aUaque des bains de Bormio, le 19 juillet 1635. — Hector de Sainte-Maure, frère aîné de Charles, marquis, puis duc de Monlausier et gouverneur du Dauphin.

•'' Voyez Doutes sur la langue française, p. 242.

'' On disoit à feu M. de Montausier qu'il n'y avoit rien qu'il ne fît pour être roi, et il l'avouoit. C'est ce que Voilure veut dire ici, que pour devenir roi il laisseroit pendre ses amis, et ne se soucieroit pas d'acheter la couronne à ce prix (T.}.

trouver mauvais. Toutefois, j'en cours tant de risque d'ailleurs, et je désire aussi avec tant de passion que vous ayez tout ce que vous méritez, que s'il ne tenoit qu'à cela que vous eussiez un royaume, sans mentir, je crois que j'y consentirois aussi bien que vous. Je pardonnerois plus aisément cet outrage à la fortune, que celui qu'elle vous fait de ne vous pas accorder ce qui vous est dû, et de vous refuser un titre qu'elle a donné à M. du Bellay '. Mais puisque la chose ne dépend point de là, et que je pourrois avoir cent couronnes de martyr, sans que cela vous en donnât une de souverain, il enfant chercher par un autre chemin, et, sans qu'il en coûte la vie à pas un de vos amis, ne devoir cet honneur qu'à vous-même. Je vous assure qu'en courant tant de différents royaumes, je songe toujours à vous et je tâche à former quelque dessein que vous puissiez un jour exécuter. Il y a quelque temps que j'en vis sept tout d'une vue, dont il y en avoit quatre en Afrique, que je vous souhaitai, et lesquels c'est dommage que vous laissiez entre les mains des Mores. Que si le séjour de Barbarie ne vous plaît pas, l'on a eu ici avis que l'île de Madère est sur le point de se révolter, et qu'elle veut se donner au premier qui la voudra défendre de la domination d'Espagne. Imaginez-vous, je vous supplie, le plaisir d'avoir un royaume de sucre, et si nous ne pourrions pas vivre là avec toute sorte de douceurs. Quelque grands que puissent être les charmes et les engagements de Paris , selon que je vous connois , je sais

' Charles, marquis du Bellay, qualifié de prince d'Yvelot dans Morérl. Voyez Tallemant, t. VIII, p. 246.

190 LETTRES DE VOÏTURE.

qu'ils ne vous arrêteront pas en une occasion comme celle-là ; et si quelque chose vous peut retenir, ce sera seulement l'incommodité du chemin et la peine de vous lever matin. Mais, monsieur, les conquérants ne peuvent pas toujours dormir jusqu'à onze heures. Les couronnes ne s'acquièrent pas sans travail ; même celles qui ne sont que de lauriers ou de myrthes s'achètent bien chèrement, et la gloire veut que ses amants souffrent pour elle.

Je vous avoue que je me suis étonné que la renommée ne m'ait point appris de vos nouvelles , devant que vous me fissiez l'honneur de m'en mander ; et il me semble que je suis plus loin que je n'avois jamais cru pouvoir aller, quand je songe que je suis en un pays où l'on ne vous connoît point. Ne souffrez pas qu'une réputation si juste que la vôtre soit si limitée, ni qu'elle demeure aux pieds des Pyrénées, par dessus lesquelles tant d'autres ont passé. Venez vous-même lui ouvrir passage, et si la gazette ne dit rien de vous, faites que l'histoire en parle. Pour ce qui est de ce que l'on vous a voulu faire trouver mauvais que je vous eusse donné la qualité de damoisel, je vous assure, monsieur, qu'il n'y eut guère de raison de vous en offenser. Je vous ferai voir qu'Amadis de Gaule, sous le titre de damoisel de la mer, mit tin à ses plus belles aventures; et qu'Amadis de Grèce, lorsqu'il étoit appelé le damoisel de l'ardente épée, occit un grand lion et délivra le roi Magadan. Mais ce sont des artifices de la demoiselle que vous connoissez ', laquelle ayant

' MHo de Rambouillet ?.

Al MARQUIS DE PISANI (1633). 191

juré ma ruine, est fâchée de voir que je suis en la pro- Icclion d'un des plus braves hommes du monde. Il lui sera pourtant difficile de m'ôter la vôtre : car je vous jure, monsieur (et ceci je le dis plus sérieusement que tout le reste), que je tâcherai toujours, par toutes sortes de devoirs et très-humbles services, à mériter l'honneur de votre aiïection. 11 me semble que ce seroit manquer d'esprit, de générosité et de vertu, que de ne pas aimer parfaitement une personne en qui toutes ces choses se trouvent en un si haut point ; et moi, qui estime avec passion ces qualités, quelque part où je les trouve , je n'ai garde que je ne les chérisse très- particulièrement en vous, où elles sont jointes à tant d'autres grâces et accompagnées de tant de civilité. Croyez donc, je vous supplie, que comme je vous sais mieux connoitre que personne, je vous saurai aussi toujours mieux honorer; et que tant que je vaudrai quelque chose, je ne puis manquer d'être, monsieur, votre, etc.

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