A MONSIEUR LE MARQUIS DE PISANI
Lisbonne, le 22 octobre 1633.
Monsieur, si j'estime en quelque chose les deux lettres que vous avez louées, c'est pour m'avoir procuré l'honneur d'en recevoir une des vôtres. En la voyant, j'ai confirmé le jugement que j'avois fait de vous il y
' I^e marquis de Pisani était frère de W^^ de Rambouillet. « Il avoit, dit l'abbé Arnauld, un tour plaisant dans l'esprit qui le rendoit fort agréable, et selon l'ordinaire des bossus, il éloit fort sur la raillerie. » Mémoire de Cabbê Arnauld, p. 490. Voyez également Talleraant, t. lll, p. 222.
a longtemps, que vous nous pourriez quelque jour donner de la jalousie à mademoiselle voire sœur et à moi, et nous ôter la gloire de bien écrire, à laquelle, sans vous, nous pourrions prétendre. Mais, puisqu'il vous reste tant d'autres chemins d'en acquérir, permettez, s'il vous plaît, que nous ayons celle-là, et ne vous mettez pas en l'esprit une chose si difficile, que de vouloir imiter en tout monsieur votre père, lequel, non content de l'estime d'être un des plus braves hommes de France, a voulu encore avoir celle d'écrire et de parler mieux que personne. Si vous voulez, monsieur, vous pouvez sans doute espérer d'y arriver aussi bien que lui; mais outre que cela vous causera de la peine, vous perdrez une belle occasion de nous obliger et de nous donner une extrême preuve de votre affection, en laissant pour notre considération une louange à laquelle vous pourriez prendre une si grande part. 11 y en a d'autres plus solides et plus dignes de vous, auxquelles vous devez aspirer. Si toutefois il vous semble qu'il n'y en ait point de si petite qu'un honnête homme doive mépriser, et que c'est la seule chose dont il ne doit point être libéral, j'avoue que je n'ai rien à dire contre un si juste sentiment. Selon l'aiTection que je sais que mademoiselle votre sœur a pour vous, je suis assuré qu'elle vous pardonnera aisément le tort que vous lui pourrez faire en cela, et de moi, je souffrirai volontiers d'être vaincu, puisque ce sera de vous ; pour la gloire que vous m'ôterez, je prendrai part à la vôtre, ou je me contenterai de celle d'être, monsieur, votre, etc.
A >IADEM0ISELLE DE RAMBOUILLET (1633). 193
A Lisbonne, le 22 octobre 1633.
Mademoiselle, c'est dommage que vous ne prenez plaisir plus souvent à faire du bien , puisque, lorsque vous l'entreprenez, personne ne le sait ^ accompagner de tant de grâces que vous. J'ai reçu, comme je devois, les intentions que vous avez eues de me faire des compliments, et vous ne m'avez pas seulement consolé de ma mauvaise fortune, mais vous m'avez fait douter si je la devois appeler ainsi; et en me disant que la bonté que vous avez pour moi ne durera pas plus longtemps que mon malheur % vous m'avez mis au point de désirer qu'il ne finisse jamais. Voyez, mademoiselle, si vous n'êtes pas une grande enchanteresse. Deux choses qui sont si opposées, que votre présence et votre absence, et dont l'une est sans doute un des plus grands biens, et l'autre est un des plus grands maux du monde, en proférant seulement trois paroles, vous les avez tellement changées , que je ne connois plus laquelle est la bonne ou la mauvaise, et qu'en vérité je ne sais pas bien celle qui est le plus à souhaiter pour moi. Toutefois, puisque j'ai à être tourmenté d'une façon ou de l'autre \ j'aimerois mieux encore l'être auprès de vous ; et quelque méchante que vous puissiez être, il me semble que vous ne me sauriez faire
' Mss. de Conrart, p. 451.
^ Var. 11 n'y a personne qui le sache... ^ Var. Le malheur où je suis.
' yar. Puisque, d'une façon ou d'autre, il faut que je sois tourmenté....
de plus grand mal qu'est celui de ne vous point voir. Je vous avoue, mademoiselle, que je vous crains au delà de ce que vous sauriez imaginer, et plus que toutes les choses du monde; mais, si le respect que je vous dois me permet de parler ainsi , je vous aime encore plus que je ne vous crains. Quoique vous me fassiez peur quelquefois, je prends plaisir à vous voir sous toutes les formes où voifs vous mettez ; et quand vous viendriez à vous changer une fois la semaine en dragon, aussi bien qu'une de celles dont je soupçonne que vous êtes , en cet état j'aimerois encore vos griffes et vos écailles. Selon les prodiges que je vois en votre personne, je crois que ce changement pourra quelque jour acriver en vous; et ce que vous me dites, que trois fois le mois vous n'êtes plus conversable , me semble être déjà quelque disposition à cela. Aussi bien que M. de [Chaudebonne], j'ai en l'esprit que vous finirez quelque jour par quelque chose d'extraordinaire, et j'espère qu'enfm le temps nous apprendra ce que nous devons croire de vous. Cependant, quoi que vous soyez, il faut avouer que vous êtes une aimable créature, et que tant que vous paroi trez sous la forme de demoiselle, il n'y en aura point au monde de si accomplie ni de si estimable que vous, ni d'homme qui soit tant que moi, mademoiselle, votre, etc.
Post'Scriptum. Je vous supplie très-humblement de faire que votre nain ' se contente de recevoir ici un
• Godeau, appelé le nain de la prmcwye /m//c (M"e de Ramhouillel). Voyez au t. II, une suite de rondeaux à l'occasion de ce prétendu déli, dont le sujet était probablement quelque galanterie.