‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 63 sur 127 · A MONSIEUR DE GODEAU · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE GODEAU

les autels qui en doivent être parés. Croyez, monsieur, que je vous dis mon sentiment comme il est. Lorsque ma curiosité m'a fait passer, comme vous dites, les bornes de l'ancien monde pour rencontrer quelque chose de rare, je n'ai rien vu qui le fût tant que vos ouvrages. L'Afrique ne m'a rien fait voir de plus nouveau ni de plus extraordinaire. En les lisant à l'ombre de ses palmes, je vous les ai toutes souhaitées, et en même temps que je me considérois avoir été plus avant qu'Hercule, je me suis vu bien loin derrière vous. Tout cela, qui pouvoit faire naître de l'envie dans un autre esprit, combla le mien d'estime et d'affection; vous y prîtes la place que vous me demandez à cette heure, et achevâtes dès lors ce que vous croyez encore avoir à commencer.

Avec ces connoissances que j'ai de vous, il est difficile que je m'en forme une image comme celle que vous m'en voulez donner, ni que je me figure que vous soyez cette petite créature que vous dites. Je ne puis comprendre que le ciel ait pu mettre tant de choses dans un si petit espace. Quand je laisse faire mon imagination, elle vous donne pour le moins sept ou huit coudées, et vous représente de la taille de ces hommes qui furent engendrés par les anges. Je serai pourtant bien aise qu'il soit comme vous voulez que je le croie. Entre les biens que je pense tirer de vous, j'espère que vous mettrez notre taille en honneur : ce sera elle désormais qui sera estimée la riche, et vous nous relèverez par dessus ceux qui se croyent plus hauts que nous. Comme c'est dans les plus petits vases que l'on enferme les essences les plus exquises, il semble que la nature se

plaise à mettre dans les plus petits corps les âmes les plus précieuses, et que selon qu'elles sont plus ou moins célestes, elle y mêle plus ou moins de terre. Elle enchâsse les esprits les plus brillants, de la même sorte que les orfèvres mettent en œuvre les plus belles pierres, lesquels n'y employent que le moins d'or qu'il se peut, et que ce qu'il en faut pour les lier. Vous détromperez les hommes de cette erreur grossière, d'estimer davantage ceux qui pèsent le plus; et ma petitesse, qui m'a été reprochée tant de fois par M'^^ de Rambouillet, me tiendra lieu de recommandation auprès d'elle. Je trouve, au reste, bien juste l'affection que vous dites qu'elle a pour vous et qu'ont avec elle cinq ou six des plus aimables personnes du monde. Mais je m'étonne que vous vouliez me persuader par là de vous donner la mienne, et que vous la pensiez gagner avec les mêmes raisons qui vous la pourroient faire perdre. Il faut que vous ayez une extrême confiance en ma bonté, de croire que je puisse aimer un homme qui jouit de tout mon bien et qui a obtenu ma confiscation'. Je suis pourtant si juste ([ue cela ne m'en empêchera point ; et je crois aussi que vous l'êtes tant de votre côté, que je ne désespère pas de me pouvoir accorder de cela avec vous. Ils peuvent bien vous avoir donné ma place, sans que pour cela vous m'en mettiez dehors, et celle que j'avois dans leur esprit n'étoit pas grande, si nous n'y pouvons

' Pendant l'absence de Voilure, Godeau s'éloil implanté à l'hôtel de Rambouillet, et surtout chez MUe Paulet : ce qui fut une des causes de leur brouillerie, lorsqu'il revint à Paris à la fin de cette môme année. Voyez Historiettes, t. III, p. 41.

pas bien tenir tous deux. Pour ce qui est de moi, je ferai tout ce qui me sera possible pour ne vous y être pas incommode, et je m'y rangerai de sorte que j'y demeurerai sans vous choquer. Puisqu'un si puissant intérêt n'est pas capable de me séparer des vôtres, vous devez croire qu'il n'y aura jamais rien qui le puisse faire, et que je suis à toutes sortes d'épreuves, monsieur, votre, etc.

A Bruxelles, ce 18 février [1634].

Monsieur, j'attendois avec impatience des nouvelles de ma caisse, pour ce que j'espérois qu'elle ne viendroit pas sans une de vos lettres, et qu'en me faisant savoir de vos nouvelles vous me donneriez moyen de vous en dire des miennes. Je n'eusse pas attendu jusqu'à cette heure si j'eusse su où vous écrire. Mais quelle assurance peut- on avoir de rencontrer un homme si peu arrêté et qui se laisse emporter à tous les vents? Il vous arrive quelquefois de faire cinq cents lieues en ne bougeant de chez vous, et sans changer de maison, vous changez de climat et de royaume. Cette pensée trouble souvent mon repos. Je crains qu'il ne puisse pas y avoir beaucoup de constance avec tant de légèreté, et il me fâche d'avoir toujours le meilleur de mon bien sur la mer. Je n'en ai point, je vous assure, que j'estime tant que la part que vous m'avez donnée en vous. Mais comme c'est un bien que

' Je suppose celte lettre adressée au commandant du navire par lequel Voiture était venu de Lisbonne en Angleterre.

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la fortune m'a procuré, j'appréhende qu'elle ne me l'ôte. Je n'entends plus de grands vents qui ne me fassent peur et que je ne craigne qu'ils ne vous soient contraires. Les pirates d'Alger me font pâlir au milieu de Bruxelles, et je me trouvois beaucoup plus assuré, lorsque j'étois au milieu de l'Océan et que je voyois votre vaisseau tous les jours. Je voudrois bien que vous me tirassiez de toutes ces peines, en me mandant que vous m'aimez toujours, que vous vous portez bien, que vous êtes à Londres, et que pour le reste de cet hiver vous ne verrez point de hasards que ceux que vous courez auprès de M^^^ Hélène. Je vous supplie, au reste, qu'elle n'achève pas si fort de vous gagner le cœur, qu'il ne m'y reste toujours quelque place à ses pieds. Vous ne me devez pas refuser cette grâce, car je suis, je vous jure, de tout mon cœur, monsieur, votre, etc.

[A Bruxelles, ce 3 mars 1634.]

Mademoiselle, je suis extrêmement marri que vous ne me puissiez donner de meilleurs signes de paix, et que votre esprit ne vous manque que pour me faire du bien. Leconnoissant, comme je fais, capable de toutes choses, je dois penser que le défaut est plutôt en votre volonté, et tant qu'elle ne me sera pas plus favorable, j'aurai sujet de croire que vous n'êtes pas aussi bonne que vous dites. Je crains que le témoignage que M. votre frère rend de votre justice ne soit plutôt une preuve de votre tyrannie, laquelle s'étant accrue ne

' Cette lettre manque dans lu première édition.

laisse pas la liberté de s'en plaindre. Peut-être que s'il étoit aussi loin de vous que moi, il en parleroit comme je fais, et que j'en parlerois comme lui, si j'étois en sa place. Cependant, mademoiselle, que ce soit trêve ou paix que vous me donniez, je ne refuse pas d'en jouir. J'ai déjà exécuté une des conditions auxquelles vous me l'accordez. M. de... ' m'ayant fait offrir un autre moyen de lui écrire, je n'ai pu ne m'en point servir, quoique j'eusse bien désiré que ma lettre eût passé par vos mains, car j'espérois qu'elle en sortiroit meilleure, et j'avois résolu de vous supplier très-humblement de la corriger. Il n'y a que quatre jours qu'elle est envoyée, et M. Frotté, qui est ici % s'en est chargé après l'avoir sollicité plus d'une fois. Pour Alcidalis, je ne le quitterai point jusqu'à ce que je l'aie mis en Afrique ; j'espère que ce sera bientôt, et nous voyons déjà terre. Mais, mademoiselle, je ne saurois le rendre heureux, que premièrement je ne le devienne moi-même. Je ne puis lui faire voir Zéhde, devant que je voie M. Mandat', et il faut un autre esprit que celui que j'ai à cette heure pour écrire sa joie et sa bonne fortune.

Sans mentir, après son histoire, celle que vous me racontez de Marthe' m'a donné autant de plaisir

' Ou Mme de..., ou Mil'' de...

- Secrétaire de M. de Marillac, qui ne se laissa jamais aller aux promesses du cardinal de Richelieu (T.).

'■' M. Mandat, au lieu de Mii« Mandat (T.). Voyez pins haut, p. 116.

' M'iie la princesse de Savoie ayant demandé une femme de chambre bien adroite ;\ M"'' Paulet, elle lui envoya la sienne, qui se mil

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qu'aucune que j'aie jamais ouïe. Mais ce n'en est que le commencement. Sa fortune n'en demeurera pas là, et je ne voudrois pas jurer que nous ne la vissions îiussi quelque jour reine de Mauritanie'. Toutefois, avec cela, je ne désespère qu'elle ne puisse être pendue % mais ce ne sera pas sitôt. Je suis extrêmement aise de ce qu'elle vous a procuré auprès de M™« de Savoie, et de ce qu'il vous vient des honneurs de tous les côtés du monde. J'eusse bien pu aussi vous faire avoir une moustache du roi de Maroc, et une poignée de la barbe et deux dents mâchelières du roi de Fez\ Mais depuis la mort de celui de Suède, j'avois cru que vous ne vouliez plus mettre votre amitié en cette sorte de gens. Et puis je suis plus retenu à cette heure, car il me souvient que vous m'avez reproché beaucoup de de fois que je vous engage toujours avec des amants que vous ne voulez pas. Si je suis consolé pour vous, mademoiselle, je ne le suis pas moins pour ce qui est de moi. Quelque belle occasion que la fortune me présente, je me garderai bien de me laisser attraper, et je vivrai plus longtemps que je ne pensois, si la prophétie de la sage enchanteresse '• est véritable. Je la supplie très-humblement de croire, qu'elle ne peut prendre

si bien avec M«»e de Savoie, que si elle ne fût pas morte elle eùl fait fortune (T.).

' Comme Zélide, qui l'étoil (T.).

2 M. de Ghaudebonne disoil cela en riant : car celle fille prenoit le train de la maréchale d'Ancre, qui avoit été femme de chambre à son avènement (T.)

' Boissal disoil cela en une deuxième lettre, en vieux stjle, qu'il envoyoit à M^e de Rambouillet (T.).

' M""» de Rambouillet (T.).

ce litre avec personne si justement qn'avec moi. Sans mentir, tout ce qu'elle fait m'enchante, et j'ai passé un jour entier à lire les quatre lignes qu'elle m'a écrites. Je suivrai son conseil , et je me garderai de Gra.dafilée ', comme de Scylle et de Carybde.

Permettez-moi, s'il vous plaît, de remercier trèshumblement W le cardinal de la Valette de l'honneur qu'il m'a fait de se souvenir de moi dans une lettre qu'il a écrite à M. le comte de Brion, et de témoignerici la peine où je suis du mal de M'^^ Paulet. Sa fièvre, que vous dites ne devoir durer que vingt-quatre heures, sera de plusieurs jours pour moi, et je n'en sor tirai point que je n'en aie eu d'autres nouvelles. M'i® [d'Attichy] ne me pardonneroit point cette liberté que vous me pardonnez , si elle voyoit que je ne me corrige point pour ses avis, et que je ne m'empêche pas de parler encore d'autres personnes que de vous dans vos lettres. Elle perdroit espérance de faire jamais rien de bon de moi, et jugeroit avec plus de raison (pie jamais que je ne suis pas assez galant. Mais quoiqu'elle vous mette au-dessus de toutes les choses du monde, si elle savoit de quelle sorte vous êtes dans mon esprit, je vous assure, mademoiselle, qu'elle trouveroit que je suis assez votre, etc.

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