A LA MÊME
[A Bruxelles, .... 1634.]
Mademoiselle, à cette heure que vos lettres sont plus admirables qu'elles ne furent jamais, j'avoue que j'aurois beaucoup de peine à m'en passer. Ayant perdu l'espérance, depuis que j'ai vu vos dernières, d'en écrire jamais de bonnes, je serois au moins bien aise d'en recevoir; et il est juste que vous me rendiez par là l'honneur que vous me faites perdre d'ailleurs. La haute opinion que j'ai il y a longtemps de votre esprit m'avoit préparé à en voir, sans être surpris,
• M. de Chaudebonne avoit un laquais qui, par je ne sais quelle vision, alla dire que son maître devoit danser les matassins. On en rit fort à cause de la sévérité du personnage. Après, M'nede Rambouillet dit en riant qu'il falloit donc encore en meUre M. Maighiie, homme d'âge, fort sérieux, ami de Chaudebonne et de Voiture. Il étoit gouverneur du duc de Fronsac (T.). — Les matassins sont une danse imitée de la danse armée des anciens, et qui était encore en usage au dernier siècle dans certaines villes où il y avait des troupes en garnison. Voyez le Dictionnaire historique des inslilulions, mœurs et coutumes de la France, par Cherruel.
^ Manque dans la preiuiè|-e édition.
toutes sortes de merveilles ; et il me sembloit qu'il ne pouvoit plus rien faire qui me pût étonner, si ce n'est qu'il vînt à produire des choses ordinaires ou médiocres. Mais certes je confesse qu'il est arrivé à un point de perfection que je n'avois pas conçue, et que je n'ai rien pu imaginer de tout ce que vous nous faites voir. Je vous assure, mademoiselle, que je vous parle sans flatterie ; et mon dépit n'est pas encore si bien passé que je sois en humeur de vous flatter. Vous vous êtes haussée autant au-dessus de vous-même , que vous aviez accoutumé d'être au-dessus de toutes les autres ; et la moindre lettre que vous écrivez à cette heure vaut mieux que Zélide et Alcidalis, oui, même quand on mettroit avec eux leurs deux royaumes. Dans le fort de ma colère, je n'ai point fait de plaintes contre vous qui ne fussent accompagnées de louanges; et une des causes qui m'obligent à cette heure à me réconcilier, c'est la crainte que, si je vous témoigne de la haine, on ne croie qu'elle ne vienne d'envie, plutôt que d'un juste ressentiment. Cependant vous savez en votre cœur si j'en ai du sujet , et sans en parler davantage , c'est là que je demande que vous m'en fassiez raison. Aussi bien, après avoir été muet si longtemps , je ne veux pas rompre mon silence par des cris. Je vous supplierai seulement de penser quel je dois avoir été, ayant perdu en même temps l'espérance de retourner en France et la consolation de votre souvenir et de vos lettres. Un seul de ces malheurs pouvoit m'accabler. Mais cela est étrange, je m'en suis sauvé, parce qu'ils sont venus ensemble, et chacun d'eux m'a aidé à supporter l'autre. Quand après
ce témoignage de votre mauvaise volonté, je me suis imaginé de combien de maux la fortune me tiroit, en m'empecbant de tomber en vos mains, il m'a semblé qu'au prix de cela, un exil perpétuel étoit bien supportable , et qu'au moins je ne mourrois pas ici d'une mort si cruelle. Cependant, mademoiselle, cette consolation n'est pas si bonne, que je n'en aie besoin encore de quelque autre. Car je vous jure que M. de [ Chaudebonne ] môme n'est pas si triste que je le suis; et ces sombres et noires mélancolies, où vous m'avez vu quelquefois, n'étoienl que l'ombre de celles où je suis maintenant. Dissipez -les, je vous supplie; et trouvez, si vous pouvez, des paroles pour conjurer ces nuages. Mais qui doute que vous ne le puissiez, et qui ne sait que pour votre esprit il n'y a point d'impossible? C'est à lui à (jui je me recommande : puisque les choses les moins imaginables et les plus extraordinaires lui sont aisées, qu'il fasse que je sois capable d'avoir quelque sorte de joie ici , et que je vive jusqu'à ce que je vous puisse dire combien je suis, au delà de ce que vous croyez , mademoiselle, votre, etc.