A LA MÊME
^ [A Bruxelles, .... 1634.]
Mademoiselle, je ne m'étonne pas que vous ayez ri tout votre soûl en m'écrivant l'étrange bruit qui court de moi, que je n'ai ni bonté ni amitié. Car, sans mentir, il ne s'est jamais rien dit de si ridicule : et
' Manque dans la première édilioii.
222 {.ETTRES DE VOITURE.
VOUS avez eu raison de recevoir cela de la même sorte que si l'on vous disoit que M. de Chaudebonne vole sur les grands chemins , ou qu'il a épousé la fille du gentilhomme de M. des [Ouches] '. Pour moi, j'admire qu'une si fausse opinion , et une calomnie si mal fondée ait pu s'étendre si loin , et infecter trois provinces ; et, qui que ce soit qui lui ait donné cours, il faut que vous m'avouiez que ce doit être la plus méchante personne du monde. J'en ferai une exacte perquisition; et si j'en puis découvrir quelque chose, je vous jure que je m'en saurai venger, quand bien elle seroit aussi aimable et aussi redoutable que vous. Certes, madame votre mère fait une action digne de son ordinaire bonté , de ne vouloir pas souffrir que l'on profère une si grande méchanceté sur ses terres. Mais qu'elle empêche seulement qu'on ne la dise dans sa chambre et dans son cabinet , car je connois des personnes assez hardies et déterminées pour cela. La pauvre mademoiselle de Chalais, que vous exposez comme un mouton à ma colère , n'a point de part à ce crime. Ce n'est que par simplicité qu'elle a failli ;
' M. de Chaudebonne étoit un fort homme d'honneur ; mais n'ayant point été marié, il étoit encore coquet, quoiqu'il ne fût plus jeune. 11 alloit souvent, auprès des Chartreux, chez un gentilhomme de M. des Ouches, qui avoit une fille fort jolie. M"!"^ de Rambouillet s'avisa de dire à Voiture qu'il falloit faire croire à M. Maighne, qui ne pouvoit souffrir la coquetterie de M. de Chaudebonne, qu'il alloit épouser celle fille. Le bonhomme le crut, dont on rit fort ; mais il en voulut mal à Voiture, et peu avant ?a mort il confessa que sans cela il l'eût fait son héritier (T.). M. des Ouches était premier écuyer de la princesse Marguerite. Voyez la Gazette de France du 9 septembre 1G33.
et je me plaindrois davantage de sa maîtresse , si je pouvois me prendre à d'antres, qu'aux auteurs de cette imposture. Je trouve étrange , sans mentir , qu'elle, qui sait ce que c'est que des charmes de la paresse, et la douceur qu'il y a à ne rien faire, m'appelle ingrat, de ce que je la laisse en repos et je ne lui écris point des lettres, qu'elle voudroit de bon cœur n'avoir point reçues toutes les fois qu'il y faudroit répondre. Quoique je ne me mette pas en peine d'en rien témoigner, elle a toujours la place qu'elle doit avoir dans mon esprit , sans qu'elle lui coûte rien à garder. Elle est, comme elle le demande, au fond de mon cœur, au lieu le plus retiré, en repos et sans bruit. En vérité , je l'honore et l'aime aussi parfaitement qu'elle le mérite ; et toutes les fois que je lis quelque chose de joli , que je mange quelque chose de bon ^ ou que je fais une digestion louable, je me souviens d'elle, et je lui en souhaite autant.
Mais à propos, mademoiselle , vous nous en mandâtes une nouvelle il y a quelque temps , à laquelle je ne répondis point, parce que je grondois alors, et qui, après ce que vous m'avez écrit du bruit qui court de moi, m'a semblé aussi étrange que chose que j'aie jamais ouï dire. Quoique je connoisse aussi bien que personne du monde toutes les grâces de M™^ la marquise de [ Sablé ] , je ne me puis assez étonner qu'en un
' « Elle avoit toujours aimé la bonne chère, et comme elle ?e fut avisée de se mettre dans la dévotion, le marquis de Pisani lui dit un jour qu'elle avoit beau faire, qu'elle ne chasseroit pas le diable de chez elle , et qu'il s'éloit retranché dans la cuisine. » {Mémoires de l'abbé Arnauld.)
temps OÙ elle ne se soucie d'homme vivant, que de son médecin et de son cuisinier, vêtue de cette ratine que nous lui avons vue, et coiffée de trois serviettes, elle ait pu gagner un cœur aussi difficile à prendre que je m'imagine que doit être celui du marquis de [ Varanne ] ' , et envoyer un amant soupirer pour elle dans les déserts de la Thébaïde ^ Le damoisel dont vous parlez auroit bien fait d'y aller après lui, ou, s'il ne veut pas faire un si grand voyage, au moins il se devoit faire ermite au mont Valérien \ Tout de bon, au lieu de faire les demandes que vous me proposez de sa part, il feroit fort bien de se taire, et de ne parler de sept ans *. Toutefois, mademoiselle, j'y répondrai puisque vous le voulez. La première, pourquoi étant vêtu de bleu, il paroît toujours vêtu de vert% est une des plus ardues questions que j'aie jamais ouï faire en quelque science que ce soit; et pour moi, je ne vois pas d'où cela peut venir, si ce n'est que le damoisel % qui avoit accoutumé il y a quelques an-
* Oncle de M"»e de Montbazon. (T.).
' Churnassé, qui affecta de se retirer après la mort de sa femme, et d'être sept ans sans parler. Au sortir de là il fut servir MM. les États, où il fut tué ( T. ).
' M. d€ Montausier se devoit retirer au mont Valérien, à cause que Mrae Aubry avoit une maison tout contre (à Suresnes), et qu'elle étoit morte depuis peu (T. ).
^ Ces sept ans sont mis à cause de Pythagore, car Charnassé ne fut ce temps-là, et même ne fut point dans la Thébaïde, si ce n'est en voyageant (T.).
^ Il avoit un habit bleu mêlé de vert, qui effectivement puroig' Boit vert (T.).
^ M. de Monlausier.
nées de ne se lever qu'à une heure , et n'être habillé qu'à trois, soit devenu à présent un peu pins paresseux, et ne se laisse plus voir qu'aux flambeaux. Quoi qu'il en soit, je suis d'avis qu'à tout hasard il s'habille de vert pour voir s'il ne paroîtra pas habillé de bleu. Pour la seconde , de savoir lequel il doit choisir de prendre la Mothe, ou de me délivrer d'entre les mains des Sarrasins; je trouve, sans considérer mon intérêt, que cette dernière entreprise , outre qu'elle est plus juste, est beaucoup plus difficile, et par conséquent plus glorieuse. Il y a vingt -cinq mille hommes de pied et six mille chevaux qui ont charge de me garder avec autant de soin que Gueldre et Anvers : cela pourtant ne le doit point étonner. Hector le Brun » défit une fois lui seul trente-cinq mille hommes en Northiimberland : je pense qu'il n'étoit pas si vaillant que lui. Qu'il ne craigne pas au reste que les lauriers lui manquent ici ; les plus beaux qui se voient dans l'Europe se cueillent en ce pays; de mon côté, je lui promets de fournir le soin de les agencer et l'art d'en faire des couronnes. Mais, outre les Sarrasins, il aura encore quelques Sarrasines à combattre : car il y en a qui ne soufi'riront pas aisément que l'on m'enlève d'ici ; et ce bruit que vous dites qui court sur moi dans trois provinces n'est pas encore arrivé en pas une des dix-sept. L'on ne me tient pas si méchant ici qu'on fait au lieu où vous êtes ; et l'on croit que, quand même je ne saurois pas assez aimer, je ne laisserois pas d'être assez aimable. Mais, mademoiselle, j'avoue
' M. de Monlausiersenommoit Hector (T.).
que cela ne me console point, et je suis bien mallieureux , si dans ce nombre de personnes que je révère particulièrement en France , il n'y en a quelqu'une * qui ait assez bonne opinion de moi pour croire que j'ai le cœur fait comme il le faut avoir, que je sais constamment honorer ce qui le mérite, et aimer infiniment ce qui est infiniment aimable. Je ne sais pas, pour votre particulier, ce que vous en pensez; mais je vous assure qu'il n'y a personne qui ait moins de sujet d'en douter, et que je suis aussi parfaitement que je le dois, et que vous le sauriez vouloir, mademoiselle, votre, etc.
Post'Scriptum. — M"»« votre mère sera toujours la meilleure et la plus galante personne du monde; elle ne me pouvoit rien promettre qui me fît si aise que la danse baladoire, que vous dites qu'elle veut instituer à mon retour ; mais c'est fête haladoire qu'il faut dire^ : vous corrompez le texte. Cela m'a fait ressouvenir du temps passé, et considérer combien il étoit différent de celui-ci. Alors, étant couché sur 1^ paille', je croyois être sur trois matelas; et à cette heure j'aurois douze matelas , qu'il me sembleroit être couché sur des épines. Voilà, mademoiselle, l'état où se trouve le plus aise galant de Bruxelles. Mais celui qui m'a nommé ainsi, en vous écrivant, ne con-
' M"<^ de Rambouillet.
^ Mme de Rambouillet étoit allée se promener à Villeroy ; le concierge, lui dit : Oh! que n'avez-vous attendu à quelques jours d'ici, qu'il doit y avoir wn^ fête baladoire ? (T. )
^ ElTectivement il y coucha, à cause qu'ils ctoient trop de monde (T.). Voyez plus haut, p. 173.
A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET (lC34). 227
noîl pas tous mes maux, et ne conçoit pas quel regret j'ai toujours dans le cœur d'être éloigné de tout ce que j'aime. Vous savez de quelle sorte ceci se doit entendre, et quel rang tiennent en cela deux adorables personnes, au rang desquelles personne ne doit être. Tout ceux qui viennent ici de France parlent d'elles avec admiration, et content des miracles de leur bonté et de leur beauté. Je vous supplie très-humblement, mademoiselle, d'employer votre crédit pour me conserver quelque place dans l'honneur de leur souvenir. Cet homme, à qui vous savez que j'ai tant d'obligations ', en ajoute toujours de nouvelles aux anciennes, et me fit l'autre jour l'honneur de se souvenir de moi dans une lettre à M. le comte de Brion. Je reconnois cela, comme j'y suis obligé; et quand j'aurois aussi peu de bonté et d'amitié que l'on dit, je ne manquerai jamais d'avoir tout le ressentiment que je dois avoir des biens et des honneurs qu'il lui a plu me faire. Mais j'ai peur qu'il ne devienne trop sérieux; empêchez cela, je vous supplie.