A LA MÊME
[A Bruxelles, avril 1034.]
Mademoiselle, je ne croyois pas qu'il pût jamais arriver que je fusse plus affligé pour avoir reçu une de vos lettres, ni que vous me puissiez donner de si mauvaises nouvelles, que vous ne m'en sussiez consoler en même temps. 11 me sembloit que mon malheur étoit en un point qu'il ne pouvoit plus croître, et que, puisque vous aviez pu quelquefois me faire endurer patiemment l'absence de M'"^ votre mère et la vôtre, il n'y avoit point de mal que vous ne pussiez m'apprendre à souffrir. Mais pardonnez-moi si je vous dis que j'ai trouvé le contraire de tout cela dans l'affliction que j'ai eue de la mort de M"^^ Aubry % laquelle, sans mentir, a été assez grande pour achever de m' accabler, et a pensé consumer les restes de ma patience. Vous pouvez juger, mademoiselle, quelle extrême douleur ce me doit être d'avoir perdu une amie si bonne, si aimable et si parfaite que celle-là, et qui, m'ayant toujours donné tant de témoignages de bonne volonté, m'en a encore voulu rendre dans les dernières heures de sa vie. Mais, quand je ne considérerois point mes intérêts, je ne me pourrois empêcher de regretter infiniment une personne de qui vous étiez infiniment aimée, et laquelle, entre beaucoup de dons particuliers, avoit celui de vous savoir connoître autant que cela est possible, et de vous estimer sur toutes les choses du
* Mss. de Conrarl, p. G43.
a }/lme Aubry mourut le 18 avril 1G34 ; ce qui sert h fixer la date de cette lettre. Voyez plus haut, p. 45.
monde. J'avoue pourtant que si je puis recevoir quelque soulagement dans ce déplaisir, c'est de considérer la constance qu'elle a témoignée, et avec quelle force elle a souffert une chose dont le seul nom l'avoit toujours fait trembler. Ce m'est une extrême consolation d'apprendre qu'elle a eu en sa mort les seules bonnes qualités qui lui avoient manqué durant sa vie, et qu'elle a su trouver si à propos de la résolution et du courage. Certes, quand j'y songe bien, je fais conscience de la regretter, et il me semble que c'est l'aimer d'une affection trop intéressée, que d'être triste de ce qu'elle nous a quittés pour être mieux, et qu'elle est allée trouver en l'autre monde le repos qu'elle n'a jamais eu en celui-ci*. Je reçois de tout mon cœur les exhortations que vous me faites là-dessus, d'étudier souvent une leçon si utile et si nécessaire, et de me préparer à en faire autant quelque jour. Je sais profiter de vos remontrances, et ce ne sera pas la première fois qu'elles m'auront fait devenir homme de bien. Le malheur qui nous tant pressés jusqu'à cette heure ne nous prépare pas peu à cela : il n'y a rien qui exhorte tant à savoir bien mourir, que de n'avoir point de plaisir à vivre. Mais si les espérances que la fortune nous montre doivent réussir, si après tant de malheureuses années nous devons avoir quelques beaux jours, souffrez, je vous supplie, mademoiselle, que j'aie de plus gaies pensées que celles de la mort, et s'il est vrai que nous devions bientôt vous revoir, permettez-moi de ne haïr pas encore la vie.
' Elle ctoit fort inquiète (T.).
232 LIÎTTRES DE VOITURE.
Lorsque vous dites que vous jugez que je suis destiné à de grandes choses, vous me donnez de si bons augures de la mienne et des aventures qui me doivent arriver, que je serai bien aise qu'elle ne s'achève pas encore sitôt. Pour moi, je vous puis assurer que si le destin me promet quelque chose de bon, je ne lui manquerai pas de mon côté; je ferai tout ce qui me sera possible pour coopérer avec lui, et pour tâcher à me rendre digne de vos prophéties. Cependant, je vous supplie très-humblement de croire que de toutes les faveurs que je puis demander à la fortune, celle que je désire plus passionnément, c'est qu'elle fasse pour vous ce qu'elle doit, et que pour moi elle me donne le moyen de vous faire connoitre la passion avec laquelle je suis, mademoiselle, votre, etc.
Post'Scriptum. — Mademoiselle, permettez -moi, s'il vous plaît, de remercier ici M"»^ votre mère de l'honneur qu'elle me fait de se souvenir de moi : en me faisant dire qu'elle admire en se taisant, elle me veut apprendre comme il faut que je la révère.