‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 72 sur 127 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

[A Bruxelles, .... 1634.]

Mademoiselle, j'aurois effacé cette lettre après- avoir reçu la vôtre, si j'ajoutois assez de foi à ce que vous me mandez ; mais je suis si accoutumé à ne recevoir de vous que du mal, que je n'en puis plus attendre autre chose, et la paix même m'est suspecte, quand

' Voyez plus haut, p. 180, note 1.

^ Mss. de Conrart, p. 447.

VOUS me la présentez. Je voudrois bien qu'il y eût quelque signe de réconciliation entre vous et moi, comme il y en a entre le ciel et les hommes, et que vous eussiez un moyen de m' assurer autant de vos promesses que vous me faites craindre vos menaces. Je tiens pourtant à bon augure, de ce que M^'® [Paulet], qui m'avoit abandonné ces jours passés, a recom^ mencé à m'écrire. 11 me semble qu'elle est votre Iris, et que c'est comme un arc-en-ciel qui paroît après l'orage. Elle ne s'est point montrée lorsque le ciel étoit courroucé contre moi, et qu'il tonnoit et éclairoit. A la vérité, dans un temps si orageux, il n^y avoit rien qui me pût secourir, et je m'étois abandonné moimême. Après, mademoiselle, vous pouvez juger avec quelle joie j'ai ouvert les yeux aux rayons que vous me faites voir parmi tant de ténèbres. Mais j'avoue que je ne me puis encore rassurer. Je sais que souvent vous vous accommodez, pour avoir le plaisir de rompre encore une fois. Je crains que le jour que vous me montrez ne soit un faux jour, et que cette lumière ne soit celle d'un éclair et que la lueur du coup qui me frappera peut-être bientôt. S'il en est autrement, et si c'est une vraie paix que vous me voulez donner, je la reçois, je vous assUre, avec le cœur que vous pourriez désirer, et avec toutes les conditions que vous y sauriez mettre. Mais, mademoiselle, je voudrois bien après cela, que vous voulussiez reconnoître mon innocence et avouer que vous ne m'avez point soupçonné des crimes dont vous avez fait semblant de m'accuser. Jusqu'à ce que cela soit et que vous m'ayez bien remis, je ne puis pas répondre à ce que l'on me demande du

chocolat ni parler de comédies, lorsque je n'ai que des tragédies en l'esprit. Je n'ai pu pourtant m'empêclier de rire, quand j'ai lu ce que vous dites, que M. de [Rambouillet] /ïer^ et frappe ainsi que monseigneur Amadis. Quelque haut que soit montée votre éloquence, je n'en ai pas tant d'étonnement : car je l'avois toujours prévu. Je m'étonne bien plus de ce que vous êtes devenue extrêmement plaisante, et cela me surprend davantage. Quoi que vous me disiez de M"^^ de [Saintot] , je ne puis rien appréhender de sa fidélité. Ce sont de grandes recommandations pour son amant, d'être beau, jeune et Gascon. Mais avec tout cela, vous verrez qu'elle sera assez niaise pour ne me point quitter pour lui. Il y a dix ans que je sais moi-même comme elle traite les beaux et les jeunes, et pour gascon, c'est une qualité que vous ne mettriez point entre celles qui le peuvent faire aimer d'elle , s'il vous souvenoit que je vous ai conté autrefois, qu'elle m'avoit dit de quelqu'un , qu'il étoit Gascon ou Picard. Je ne m'étonne point qu'il y ait épris en son anagramme. Mais j'y trouve aussi prisé\ et cela est plus fâcheux. Au pis aller, mademoiselle, je puis ici avoir, quand je voudrai, une maîtresse, belle comme l'infante Briane, amoureuse comme M"^ Arlande, et forte et membrée comme M™" Gradafilée.Tout de bon, une des plus puissantes fdles qui soit dans toutes les dix-sept provinces a envie de faire ami-

* C'est Esprit, le frère de l'académicien, né, comme lui, à Béziers, « petit homme, mais qui a de l'esprit comme un lutin, » dit Tallemanl. Il éloit précepteur de l'abbé de Fiesque, parent de M^ne de Rambouillet. Voyez plus bas, lettre 148.

tié avec moi ; mais M. de Chaudebonne ne me conseille pas de m'y hasarder. Cependant, je fais cette lettre trop longue, oii je pensois ne vous dire qu'un mot, et M"*' [d'Attichy] ne latrouveroit guère galante, puisque j'y parle de tant d'autres personnes que de vous. Mais, mademoiselle, que vous seriez bonne, si vous me vouliez faire une jolie lettre pour elle! Si vous me refusez cette grâce, au moins accordez-moi l'autre que je vous demande, de me faire entendre de quelle sorte je suis avec vous, et si vous avez prolongé les quatre ans que vous m'aviez donnés à vivre. Vous en ordonnerez comme il vous plaira; mais sans mentir, vous devez être plus humaine pour moi, car je suis infiniment, votre, etc.

Post'Scriptum, — Ce pauvre diable se portera bien, et est tantôt guéri. Je remercie très-humblement la sage enchanteresse, qui m'a fait entendre Y Aventure d' Anastarax, Je ne crois pas qu'il y ait jamais rien de si horrible, que doit être son enjer , et je m'imagine d'y voir Cerbère, les trois Furies et toutes leurs couleuvres en une seule personne ; mais quel personnage joue la pauvre [M"® Aubry] parmi tous ces damnés?

Page 1