A UNE MAITRESSE INCONNUE
Il n'y eut jamais une inclination si extraordinaire ni si étrange que celle que j'ai pour vous. Je ne sais du tout qui vous êtes, et de ma vie, que je sache, je ne vous ai seulement ouï nommer. Cependant, je vous assure que je vous aime, et qu'il y a déjà un jour que vous me faites souffrir. Sans avoir jamais vu votre visage, je le trouve beau, et votre esprit me semble agréable , quoique je n'en aie jamais rien ouï dire. Toutes vos actions me ravissent, et je m'imagine en vous je ne sais quoi qui me fait aimer passionnément je ne sais qui. Quelquefois je me figure que vous êtes blonde, et d'autres fois que vous êtes brune; tantôt grande, tantôt petite; avec un nez aquilin, et avec un nez
' Mss. de Coiirari, p. 615.
retroussé ; mais sous toutes ces formes où je vous mets vous me paroissez toujours la plus aimable chose du monde, et sans savoir quelle sorte de beauté vous avez, je jurerois que c'est la plus aimable de toutes. Si vous meconnoissez aussi peu et que vous m'aimiez autant, j'en rends grâces à l'amour et aux éloiles. Mais, afin que vous ne soyez pas trompée, et qu'au cas que vous imaginiez un grand homme blond, vous ne soyez pas trop surprise en me voyant, je vous veux dire à peu près comme je suis'. Ma taille est deux ou trois doigts au-dessous de la médiocre; j'ai la tôle assez heliB^ avec beaucoup de cheveux gris; les yeux doux, mais un peu égarés, et le visage assez niais. En récompense, une de vos amies vous dira que je suis le meilleur amant du monde, et que pour aimer en cinq ou six lieux à la fois, il n'y a personne qui le fasse si (idclemcnt que moi. Si vous vous pouvez accommoder de tout cela, je vous l'offrirai à la première vue. En attendant, je penserai en vous, sans savoir en qui je pense; et quand on me demanderapour qui je soupire, n'ayez peur que je le* déclare et soyez assurée que je ne dirai rien de vous.