‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 93 sur 127 · A MONSIEUR [aRNAULD · texte numérisé non relu

A MONSIEUR [aRNAULD

Monsieur, il eût mieux valu danser une courante ' de moins et m' envoyer une lettre, et vous eussiez mieux fait d'employer une de vos boutades ^ à m'écrire. On nous a dit ici qu'en un même bal vous l'avez recommencée trente fois. C'est beaucoup danser pour un grand maréchal de camp et pour un homme qui veut témoigner d'avoir quelque sentiment pour ce qu'il a laissé à Paris. Si vous continuez de la sorte, j'aban. donne ici le soin de vos affaires, et je trouve que les dames de Lorraine seront plus obligées de vous envoyer des fruits que celles de la cour. Je ne sais pas, monsieur, comme vous l'entendez ni quel avantage vous voyez à cela; mais, pour moi, il me semble que ce n'est pas danser en cadence que de danser à Metz, et je jurerois qu'il n'y a pas là vingt personnes plus belles et plus aimables que trois ou quatre qui parlent ici quelquefois de vous et qui ne trouvent pas bon que vous vous puissiez si fort réjouir en leur absence. Que si vous êtes devenu si grand danseur et que vous

' Mss. de Courait, p. 903.

* Danse très-commune en France à celte époque. Yo^ez le Dietionnaire de Trévoux.

' Autre espèce de danse (T. ).

A MAr)EM01SELLE DE RAMBOUILLET ((639). 3*25

ne vous en puissiez tenir, elles vous prient, au moins, de ne plus tant danser la boutade et de choisir quelque danse plus grave, comme les branles ou la pavane ' . J'ai cru, monsieur, que j'étois obligé à vous donner cet avis. Vous en ferez ce qu'il vous plaira, et pour moi je serai toujours, votre, etc.

Grenoble [1639].

Mademoiselle, la nouvelle de la levée du siège de Turin ^ a été pour moi la plus agréable que j'ai reçue de ma vie. J'ai eu pourtant quelque déplaisir de ce que cela m'ôtoit une occasion de donner à M. le cardinal de la Valette une preuve de la véritable affection que j'ai pour lui : car j'avois résolu d'entrer dans la ville et de lui porter du rafraîchissement en lui disant de vos nouvelles. M. le comte de Guiclie*, à qui je m'en étois vanté, m'avoit dit que d'ordinaire l'on pendoit ceux que l'on surprenoit dans ce dessein. Mais cela ne m'étonnoit pas, et ayant eu de M°^^ de la Trémouille des raisons pour me consoler, au cas

' Celte danse tirait son nom de ce que les figurants faisaient en se regardant une espèce de roue, à la manière des paons. Le cavalier se servait pour cette roue de sa cape et de son épée, qu'il gardait en exécutant la pavane. Le mot et la chose sont espagnols.

' Manque dans la première édition.

* 25 avril ; ce qui fixe approximativement la date de cette lettre.

^ Il servit pendant toute cette campagne dans l'armée du cardinal de la Valette en qualité do maréchal de camp commandant la cavalerie.

que je fusse roué en Italie, je no me souciois pas trop d'y être pendu. Mais cela eût été plaisant, que M. le cardinal de la Valette se promenant sur la muraille, m'eût reconnu sur l'échelle. Tout de bon, je vous assure que quand on ne vous voit pais, on se feroit pendre pour un double, et on se sent sur l'estomac une si grande pesanteur, qu'il vaudroit peut-être mieux elfe étranglé tout d'un coup; Vous rie savez ce que c'est que ce mal, mademoiselle, vous qui n'avez jamais été sans vous et qui n'avez pas éprouvé la douleur qu'il y a de se séparer de la pliis aimable personne du monde. Mais, si vous voulez, je vous dirai comme cela se fait. Le premier jour on est tout endormi, le second tout assoupi, le troisième tout étourdi, et puis quand on commence à se reconnoître et que le sentiment est revenu, on soupire à dire : d'où venez-vous? Et sotipir de çà, et Soupir de là, et vous en aurez. C'est la plus pitoyable chose du monde. Ne craignez point que ceci soit vu. Les Courriers vont à celte heure en sûreté. Mais au cas que ce paquet fût surpris, je déclare au prince Thomas ' et au marquis de Legafiez % et à tous ceux qUi ces présentes lettres verront, qu'il ne faut pas prendre garde à moi, que c'est par raillerie ce que j'en dis, et que j'ai accoutumé d'écrire comme cela d'une façon extravagante. Ils en croiront ce qui leur plaira. Il est pourtant vrai^ mademoiselle, que je suis, au delà de tout ce qui se peut dire, votre, etc.

' Thomas de Savoie, prince de Carignan, mort àTurin, en 1656, avec la réputation d'un des plus grands capitaines dé son temps.

^ Goiiverruair do Milan pour le roi d'Eï>pagne.

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