QU
Cet auteur pense bien, écrit bien, disserte sagement; il se moque beaucoup de toutes les définitions des savants sur le beau et, lorsqu'il est prêt à nous parler de la sienne, il s'écrie :
«A présent, lecteur, souhaitons-nous le bonsoir etallons nous coucher. »
Voilà un moyen simple et facile d'en finir sur une question aussi ardue.
Je ne me décourageai point cependant : J'ouvris l'ouvrage de Winkelmann.
Cette fois je m'adressais à l'auteur des auteurs sur la malière, à un écrivain compétent, profond. Je lus :
« Le beau est une chose dont il est plus facile de dire ce qu'elle n'est pas que de dire ce qu'elle est. »
J'aurais voulu demander au savant Winkelmann de me dire seulement ce qu'elle n’est pas, la chose, et je me serais accommodé du reste : mais il est des questions qu'on se lasse de répéter.
Après la lecture du savant Winkelmann, j'ouvris l'ouvrage d'un auteur plus moderne. Les connaissances humaines, me disais-je, font chaque jour d'étonnants progrès ; il y a chance de trouver la vérité sous la plume des derniers venus.
Je lus sur le beau cette définition concluante :
Le beau, c’est le laid.
Ici, je fus parfaitement éclairé, et dans l'appréciation que depuis lors je fais du beau, il ne me manque que la connaissance d’une seule chose, à savoir :
Ce que c’est que le laid.
On le voit, l'embarras est toujours le même.
Pascal aurait-il dit vrai? La beauté, la laideur, la justice, la bonté, le bonheur, opinion que tout cela?
Je ne connais rien de déplorable comme la dissidence de nos opinions. Dissidence d'opinions! cela ne dit-il pas faiblesse, incertitude , ignorance , tlonnements ?
La dissidence de nos opinions, c’est le bout de l'oreille de l'humanité.
Vous êtes philosophe, économiste, publicisle, jurisconsulle, artiste ; vous avez étudié pendant vingt ans une question, vous l'avez résolue avec précision, avec bon sens, avec clarté; vous communiquez votre pensée à vos concitoyens : Déception ! mille opinions, sorties de la tête de gens étrangers au sujet que vous avez éludié, s'élèvent contre vous : on vous soutient que vous êles dans l'erreur, que vous n'êtes qu'un songe-creux.
Êles-vous réellement dans l'erreur, êles-vous réellement un songe-creux ? C'est l'opinion qui vous a jugé, c'est l'opinion qui vous condamne. Voyez si vous pouvez vous fier à l'opinion.
| 21 } | | Le pe |
EE
\ bonne petite idée,
Chacun, dans ce monde, à son idée, sa chère idée, laquelle est meilleure que toutes les idées des autres. C'est décourageant, c'est désespérant, c’est à faire douter de tout.
Qui n'a dil, au moins une fois en sa vie : « Ah! si j'étais roi !.. » Heureusement, le bon Dieu a mis ordre à ces désirs immodérés el menacants.
« Chaque réveur imagine son ulopie, » à dit Thomas Morus. Celle vérité est effrayante.
Un temps viendra — c’est à présumer — où les lumières seront généralement répandues; un temps viendra où tous les hommes parleront et écriront avec une admirable facilité ; un temps viendra où chacun montera
à une tribune, soutiendra, avec la logique et l'acharnement de homme instruit, son idée, sa chère idée.
Que se passera-L-il done alors, bon Dicu? Finirons-nous par nous
prendre tous aux cheveux?
L'univers deviendra-{-il un jour une assemblée lé slative?
0 raison humaine! où nous conduiras-L[u ?
DES PREVENTIONS.
Nous rions souvent des préjug des préventions, et cependant nous
subissons tous leur influence avec un aveuglement d'enfant. Un livre tout à la fois curieux ct utile pourrait s'écrire sous ce Lire : Comment les préjugés et les préventions établissent des répulations el
faussent notre jugement sw toutes choses
Par exemple, à propos d'art, il y aurait, dans un pareil livre, bien des srands hommes à rabaisser, bien des chefs-d'œuvre à rabattre. Dans un pareil livre, il y aurait bien des hommes obscurs à relever, bien des œuvres à exhumer de la poussière.
Un pareil livre serait un Jugement dernier où les premiers seraient les
derniers et les derniers les premiers.
»rands hommes que l'on
Je professe la plus grande admiration pour les
a Loujours admirés. Cependant, l'avouerai-je? dans un de ces moments où
la pensée sonde les abimes du cœur humain, je me suis fait une question
je me suis demandé si les hommes élevés au
bien hardie, bien téméraire rang des premiers peintres sont bien les premiers peintres.
noie
Pour répondre à cette question impie, j'ai pris la balance que chacun porte au fond de sa conscience : cette balance aux plateaux inexorables, où loutes les absurdités sont rectifiées, quelle que soil leur inviolabilité; quels que scient le respect qu'on leur doit, les autels qu'on leur dresse.
J'ai vu, el j'ai découvert quelques-unes de ces petiles choses qui font quelquefois les grandes choses.
J'ai vu ce qu'il fallait d'ingrédients pour former une réputation de grand homme.
Ces ingrédients, ma balance les a pesés :
Tant d'onces de génie,
Tant d'onces de talent,
Tant d'onces de préjugés, de prévention.
Je dois constater ici que ce dernier poids fait souvent descendre le plateau jusqu'à terre.
Je me suis livré à des recherches assez curieuses, assez singulières sur les répulalions.
Les répulations, ce sont des bruits qui nous parviennent d'écho en écho ct dont l'origine souvent est inconnue. Les répulalions, ce sont des flots qu'une petite pierre jetée au milieu d'un lae a mis en mouvement et qui arrivent jusqu'à nous en cercles loujours croissants. Les répulations, c’est quelquefois le fracas de l’avalanche, causée par le pas léger d'un insecte, par Ja chute d'une feuille, par le grain d'orge tombé du bec d’un oiseau.
Les répulations se font parce qu'elles se font. Nul, le plus souvent, ne sail pourquoi ni comment elles se font.
Voulez-vous faire la réputation d'un homme de bois, d'un simple mannequin? Voulez-vous que cel homme de bois jouisse de la réputation de grand écrivain, de grand peintre, de grand musicien? rien n’est plus facile.
Lancez l'éloge sans ménagement par toutes les voix de la publicité, el personne ne demandera compte de la réalité du fait.
L'éloge une fois répété, c'est un incendie qui éclate, se communique, se propage, s'agrandit de moment en moment. Tout le monde en parle, tout le monde s’en étonne.
Savez-vous la cause de cet incendie ?
C'est un brin de paille qui a mis le feu!
taphaël est un des plus grands peintres du monde; mais, lui aussi, n'a pu échapper aux singuliers effels de nos préjugés, de nos préventions.
C'est aux écrivains, historiens ou biographes, que souvent nous devons d'avoir allumé le brin de paille, eause de l'incendie.
Cest un poële qui, le premier, ajouta au nom de Raphaël l'épithète
TA
Du
AN QUE — | enflée de divin. Cette épithète, un second poële la répéla, puis un troi- 1 sième, puis un quatrième, et voilà l'incendie allumé! | Demandez à votre cuisinière pourquoi elle dit :
Divin Raphaël; elle répondra : « J'ai entendu dire cela. » Faites à un honnête bourgeois la même | | question, il répondra : « J'ai lu cela dans un livre. »
Demandez à l'auteur du livre pourquoi il dit : Raphaël le divin ; l'auteur du livre vous renverra à un autre livre.
| temontez de livre en livre, d'écho en écho, jusqu'au premier livre, jusqu'à la première bouche qui se servit de l'épithète.
Demandez à l'auteur du premier livre, demandez à la première bouche, pourquoi l'épithète est appliquée ; on vous répondra : «Harmonie d'un vers. fantaisie de poète. sympathie pour le grand homme. »
Aujourd'hui, tout le monde dit : « Raphaël le divin, le divin Raphaël. »
| Parmi les milliers d'hommes qui répètent en perroquets l’épithète du poèle, il en est assurément qui l'ont acceptée comme une justice rendue ou comme l'expression de leur propre admiralion. | Ces hommes, qu'ils me permettent de les prendre un moment par les cheveux à la manière dont fut pris le prophète Baruch et de les transporter If au Vatican. Là, lunettes sur le nez et commodément placés en face des œuvres qu'ils admirent et que beaucoup d’entre eux n'ont probablement | jamais vues, je leur fais les questions suivantes : « Dites-moi pourquoi —le pourquoi raisonné, le pourquoi scientifique, le pourquoi incontestable, le véritable pourquoi, — dites-moi pourquoi vous accordez le litre de divin à Raphaël plutôt qu'à Rubens, plutôt qu'à Michel- Ange, plutôt qu'à Apelles, plutôt qu'à Phidias ? » A ces questions on ne répondra point ou bien le colloque suivant s'établiva :
-«Nous disons divin Raphaël parce que ses ouvrages sont les plus admirables.
— Pourquoi sont-ils les plus admirables ?
Parce qu'ils nous plaisent davantage.
Pourquoi vous plaisent-ils davantage ?
— Parce qu'ils sont les plus beaux.
— Pourquoi sont-ils les plus beaux?
— Parce que nous avons ENTENDU DIRE qu'ils élaient les plus beaux. — Voilà une excellente raison sans doute, mais je persiste : pourquoi sont-ils beaux? pourquoi? »
PourqQuoI ?
Voilà le gr
pourquoi, rien ne m'oblige à trouver beau ce que vous trouvez beau, laid
and pourquoi lâché, le terrible pourquoi! Sans la réponse à ce
ce que vous trouvez laid, Sans la réponse à ce pourquoi, je vous défie de justifier votre admiration pour ce que vous admirez, de répondre à ma question par d’autres mols que ceux-ci :
Je l'ai entendu dire.
Sans la réponse à ce pourquoi, entre nous division incessante d'idées sur le beau, doute, ténèbres, confusion.
Pourquoi une chose est-elle belle ? pourquoi ne l’est-elle pas ? :
Ce pourquoi adressé à une assemblée d'artistes, de connaisseurs, de philosophes, y jette à l'instant le trouble et la stupéfaction.
C'est la foudre qui éclate, c'est un mauvais génie qui apparaît, c'est une pomme de discorde qui tombe... Vous voyez aussitôt les esprits s'agiler, les discussions s'animer, et rien, rien ne répond au grand pourquoi, là, debout, semblable à un spectre, attendant le mot de l'énigme qu'il vient de poser.
Les répulalions semblent fondées sur deux choses bien oiseuses.
L'une est une sorte de merveilleux, inventé au gré du goûl, du caprice, de la fantaisie.
L'autre, l'appréciation du beau, qui elle-même n'est qu'une manifestation du goût, du caprice et de la fantaisie.
L'épithète donnée à Raphaël est un fait pris au hasard : ce fait constate comment les réputations s'enfantent, grandissent et s'immortalisent.
Des exemples de ce genre, il y en a mille; l'histoire des grands hommes en fournit sans nombre; j'en cilerai un encore.
La réputation d'Apelles est évidemment la plus grande qui soit parmi les peintres. Depuis nombre de siècles, les ouvrages d'Apelles n'existent plus, mais cela n'empêche pas que ses ouvrages soient admirés, pronés, chantés. Les grâces de son pinceau, la perfection de son talent, la sublimilé de son s comme des modèles.
génie sont cité
On dit à un jeune peintre que l’on estime : « Ie vous souhaite, monsieur, l'habileté du pinceau d'Apelles. »
Ce souhait peut être agréable au peintre, assurément; mais n'est-il pas un peu hasardé?
De quel droit le pinceau d'Apelles a-t-il le pas sur le pinceau de Rubens, sur le pinceau de Raphaël, sur le pinceau de Michel-Ange? De quel droit ? qui lui donne ce droit?
On répondra peut-être ceci : « Pline là-dessus a dit de fort belles choses. »
Mais Pline a-t-il connu les œuvres de Michel-Ange, de Raphaël, de Rubens ? Non! Pline n'a done pu dire : « Apelles est supérieur à Raphaël, à Michel-Ange, à Rubens. »
Avons-nous connu les œuvres d’Apelles? Non! Qui done s'est avisé
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aujourd'hui de dire : « Apelles est supérieur à Michel-Ange, à Rubens, à
taphaël? »
Il faut pourtant que quelqu'un ait le premier porté ee jugement courtois
en faveur du grand Apelles. Qui lui a fait cette politesse? Un écrivain, un biographe, un poète !
Les préjugés et les préventions ne sont point les moindres ridicules dont
le ciel ait doté notre espèce.
Vous présentez à la foule une œuvre d'art et vous dites : « Celle œuvre
est de Lel ou tel grand homme. Aussitôt la foule admire et s'extasie. »
ils trouvaient l’œuvre moins belle, puis médiocre, puis enfin détestable.
tions; il nous arrive de dire tout bas
ventions, n'est-ce pas êlre aux yeux du plus grand nombre, un insensé, un
téméraire, un ignorant?
La statue de Michel-Ange, retrouvée parmi les ruines antiques el admirée comme un chef-d'œuvre des Grecs, était une belle lecon donnée, par l'au-
teur véritable de la statue, à la prévention. La prévention devait être de ee coup à jamais tuée : il n’en fut rien. L'homme est incorrigible,